Feng Zikai et le manhua

13 juin 2013 2 commentaires
  • Feng Zikai (1898-1975) est considéré comme le pionnier du manhua en Chine. Quelques vues sur la naissance du manhua et sur l’intérêt que Feng Zikai portait aux dessinateurs étrangers, notamment par sa participation à l’édition de Plauen et de Gulbransson à Shanghai en 1951.

On se souvient que dans Corto Maltese en Sibérie, Corto, de passage en Chine, lit un journal dans lequel est publié Krazy Kat, série de strips de l’Américain Herriman. A mon arrivée en Chine, en 2008, soit 90 ans plus tard, quelle ne fut pas ma surprise de découvrir une édition bon marché de Krazy Kat dans une librairie de Harbin ! Sans compter un certain nombre de bandes dessinées des années 1920 ou 1930, y compris Père et fils, de l’Allemand Plauen.

Feng Zikai et le manhua
Yumeji et Oyo pendant l’été 1921

Des influences étrangères

La bande dessinée chinoise se développe à partir des années 20, spécialement à Shanghai, ville portuaire cosmopolite. On y trouvait dans les journaux des bandes dessinées américaines, et des illustrations, entre autres, de Miguel Covarrubias, George Grosz, David Low, ou même de Francisco de Goya et d’Honoré Daumier. Il reste encore à écrire une histoire de la bande dessinée chinoise qui prenne en compte ces possibles influences étrangères.

Dans le cas des manhua de Feng Zikai, c’est l’influence japonaise qui est décisive. Elève de Li Shutong (1880-1942), auprès de qui il avait étudié la peinture et la musique, Feng Zikai se rend en 1921 au Japon et étudie auprès du dessinateur Takehisa Yumeji (1884-1934), connu pour ses mangas. Il a alors 23 ans.

A son retour dans la région de Shanghai en 1922, il commence à dessiner ses propres « manhua » (il traduit le mot du japonais « manga »). Ces œuvres nouvelles rencontrent un certain succès et sont publiées dans des revues. L’édition en 1925 d’un ouvrage intitulé « Les Manhua de Feng Zikai » assure la popularité du terme, qui est alors utilisé par d’autres dessinateurs.

Un exemple du style de dessin utilisé par Yumeji pour ses mangas
Un livre pour enfants de Yumeji

Manhua et lianhuanhua

1925 voit aussi la diffusion du terme « lianhuantuhua ». De 1925 à 1929, les Éditions mondiales de Shanghai (上海世界书局) ont publié Le Voyage en Occident, Au bord de l’eau, Les Trois royaumes, la biographie de Yue Fei, sous l’appellation de « lianhuantuhua ». Utilisé jusque dans les années 1950, ce terme sera ensuite remplacé par « lianhuahua ».

Un manhua de Feng Zikai en 1924
“Après le départ des invités, un croissant de la nouvelle lune, frais comme de l’eau”.

Qu’est-ce qui différencient les deux termes de manhua et de lianhuanhua ? Ils appartiennent à deux courants artistiques différents, même si des rapprochements ont forcément eu lieu.

Le manhua est plutôt diffusé dans la presse. Le terme signifie caricature, dessin d’humour ou de presse. Un manhua est un dessin unique, ou une suite de quelques dessins (strip ou demi-planche) formant souvent un gag. Un exemple bien connu est San Mao de Zhang Leping. Dans le cas de Feng Zikai, les manhua ne sont pas vraiment humoristiques, mais plutôt poétiques ou spirituels.

Le manhua se caractérise aussi par des thèmes proches de la vie quotidienne, pose un regard sur la société qui lui est contemporaine, et a des résonances politiques et satiriques. Le style de dessin est plutôt dépouillé et a pu être inspiré par des dessinateurs étrangers ou même par une tradition chinoise proche du bouddhisme chan dans le cas de Feng Zikai.

Un grand thème : le regard des enfants

Le lianhuanhua est diffusé sous formes de fascicules. Les récits sont longs et sont souvent des adaptations de romans classiques, de légendes et de récits historiques, d’opéras... Le style de dessin est réaliste et plus élaboré que dans le cas du manhua. Un lianhuanhua a un format à l’italienne, comprenant un dessin par page, avec quelques lignes de texte sous le dessin.

Lianhuanhua signifie « suite de dessins » ou « dessins s’enchaînant », traductions qui me semblent plus heureuses que celle de « dessins enchaînés » que l’on trouve parfois, et qui est plutôt sinistre dans le contexte particulier de la censure en Chine. Il est vrai que le lianhuanhua avec son faible coût de production, son petit format pratique, a largement été utilisé à des fins de propagande des années 1950 aux années 1960.

Un regard sur la société

Le lianhuanhua a décliné dans les années 1980 avec l’arrivée de la télévision et d’autres formes culturelles et la possibilité pour certains artistes de gagner beaucoup plus d’argent en produisant pour le marché de l’art. Le terme manhua est revenu en force dans les années 1990 avec la diffusion des mangas japonais et l’édition de bandes dessinées occidentales aussi désignées par ce terme.

Feng Zikai, Plauen et Gulbransson

En 1951, Feng Zikai, qui avait un esprit ouvert et curieux, participe à l’édition de deux œuvres de dessinateurs étrangers.

La première est Père et fils (Vater und Sohn), de l’Allemand E.O. Plauen (1903-1944). Il écrit une préface, et lettre les quelques cases où apparaissent des textes. La deuxième est Il était une fois (Es war einmal) du Norvégien Olaf Gulbransson (1873-1958). Il rédige une postface et accomplit un considérable travail de lettrage.

Nous joignons ici une traduction de ces deux textes de Feng Zikai. Il est intéressant de constater que la distinction que nous opérons plus haut entre manhua et lianhuanhua, si elle est commode, n’est pas toujours claire. Dans la préface de Père et fils, Feng Zikai emploie en effet les termes : « lianhuanmanhua », « manhua » et « tuhua ». Dans la postface de Il était une fois, il emploie le terme de « lianhuantuhua »… Dans tous les cas, nous avons traduit par « bande dessinée ».

Couverture de l’édition de 1951 de "Père et fils", calligraphiée par Feng Zikai

Préface pour Père et fils, de Plauen

« C’est une bande dessinée de Plauen, un dessinateur allemand. Composée au total de cinquante récits, cette bande dessinée est généralement sans paroles, sauf les bulles accompagnant huit dessins. C’est pour cette raison qu’on l’appelle « bande dessinée muette », dans laquelle un garçon espiègle et un père adorant s’amuser, se trouvent souvent dans des situations drôles et amusantes.

Mon ami Wu Langxi, de la maison d’éditions de la vie culturelle, a l’original de cette bande dessinée, et un jour, il me l’a montrée. Chaque dessin m’a fait beaucoup rire. J’ai ri jusqu’à la fin de la lecture. Le fil qui reliait cette bande dessinée était déjà détendu, alors que la couverture était déchirée. Cela montre qu’elle avait déjà été lue par beaucoup de personnes, en les faisant aussi beaucoup rire. Mais pour mon ami Langxi, cela lui semblait encore insuffisant. Il a voulu la réimprimer et la publier afin de donner plus de joie au public chinois. J’ai bien approuvé son intention et accepté avec plaisir d’en rédiger la préface.

Dans cette bande dessinée, on ne parle ni de la guerre de Corée ni de la campagne de suppression des contre-révolutionnaires… seulement de choses amusantes mais peu importantes. Pourquoi est-ce que je trouve qu’elle mérite d’être imprimée et diffusée en Chine ? Il y a deux raisons.

D’abord, pour que cette façon de dessiner soit adoptée par les Chinois : on raconte des histoires par les dessins, et sans faire appel à aucun texte. C’est un art qui transmet le sens, et celui-ci est accessible à tout le monde, y compris aux illettrés. C’est un art dont la Chine a besoin pour le moment. Car la Libération [la fin de la guerre civile en 1949] a eu lieu il y a seulement deux ans et la diffusion des idées et l’éducation généralisées et profondes sont nécessaires pour que le peuple chinois s’unisse et lutte, avec conscience et motivation, pour la victoire, la gloire et le bonheur de la nouvelle Chine. Cependant, étant donné le grand nombre d’illettrés en Chine, les dessins, en particulier, les dessins sans paroles, sont alors plus efficaces que les textes. Si on diffusait les évènements, tels que la guerre de Corée, la campagne de suppression des contre-révolutionnaires, l’achèvement de la réforme agraire, le mouvement d’intensification de la production, au moyen des bandes dessinées, ce serait comme une alphabétisation au niveau national, et cela exercerait une influence importante et incomparable. De ce fait, cette bande dessinée vaut la peine d’être publiée en Chine.

Une page de "Père et fils", avec un lettrage de Feng Zikai

La deuxième raison est que les Chinois ont besoin de rire : il nous faut bien sûr lutter sérieusement et étudier durement, mais il nous faut aussi rire. Car cela nous permet de récupérer, d’étudier avec plus de plaisir et de pouvoir lutter plus fort. Les ouvriers à l’usine, les paysans dans les champs, ainsi que les soldats en première ligne, ont tous besoin de rire pour atténuer la dureté du travail. En conséquence, les livres qui ne sont ni sur la guerre de Corée ni sur la campagne de suppression des contre-révolutionnaires, mais seulement destinés à faire rire les lecteurs, sont ceux dont les Chinois ont besoin pour le moment. Le journal Wen Hui Bao a publié un petit texte le 26 avril. J’en cite alors quelques phrases : « Gorki décrit ainsi Lénine : Jamais je n’ai rencontré personne sachant rire comme Vladimir Ilitch… Le rire du camarade Lénine était sincère et à la fois très émouvant. Seul celui qui voit clairement la gaucherie et la fourberie des hommes, et celui qui a l’innocence d’un enfant, peut avoir un tel rire. Un sévère réaliste comme Lénine pouvait rire aux larmes, comme un enfant. Pour rire ainsi, il fallait posséder un esprit sain et fort. »

Ainsi, ces gags en apparence peu importants sont toutefois importants. Donc, j’approuve la publication de cette bande dessinée et j’accepte d’en rédiger la préface.

Feng Zikai, 1er mai 1951 »

Illustration pour Ah Q, nouvelle de Lu Xun, par Feng Zikai

Postface pour Il était une fois, de Gulbransson

« Gulbransson a dessiné, rédigé et écrit lui-même les textes. Les textes sont écrits bien sûr en allemand. Mon ami Wu Langxi les a traduits en chinois. Pour garder la particularité du livre original, il m’a demandé de lettrer les textes. Je n’avais jamais fait un tel travail, mais je l’ai accompli avec plaisir.

Les dessins de Gulbransson sont réalistes, mais également exagérés : de cette façon, il a pu montrer de façon vivante les personnages et les paysages. Ses textes, qui sont un peu comme de la prose, sont aussi très vivants. Il a réussi à montrer, grâce à ses dessins et ses textes, les choses merveilleuses qu’il avait faites, qu’il avait vues et dont il avait entendu parler. Quelquefois, le texte et le dessin sont tellement liés que l’on ne peut pas juger lequel est le plus important. Ce moyen d’expression artistique est, à mon avis, très spécial et à la fois très intéressant. On peut dire que c’est une sorte de bande dessinée particulière. Pour les œuvres de nos jours destinées à chanter la Libération [fin de la guerre civile en 1949] et diffuser les idées politiques, si les auteurs adoptaient ce moyen d’expression particulier, cela pourrait sans aucun doute rendre la lecture plus intéressante et la diffusion des idées plus efficace. De ce fait, j’ai approuvé la publication de ce livre et accepté avec plaisir de lettrer les textes.

Il était une fois, dans la version allemande lettrée par Gulbransson

Mon ami Langxi a traduit littéralement et fidèlement les textes. Mais quand j’ai lettré les textes, j’ai changé la structure de quelques phrases, en ajoutant ou en supprimant des mots, pour que les textes soient plus adaptés à la grammaire chinoise. Après que je les ai finis, mon ami Langxi les a comparés encore une fois avec les textes originaux. Il a trouvé qu’il n’y avait aucun problème et puis il a publié ce livre. Cependant, s’il semble quelquefois que la traduction soit infidèle, je déclare ici que j’en suis responsable.

Feng Zikai, le 3 juin 1951 »

Il était une fois, de Gulbransson, dans la version chinoise lettrée par Feng Zikai

Un manhua différent de Feng Zikai

Si les manhuas de Feng Zikai consistent le plus souvent en dessins isolés, il a aussi dessiné une quarantaine de « gags », découpés en quatre images. Sans doute dessinés dans les années 1950, ces manhuas étaient publiés dans les journaux. Il faut d’abord lire la colonne de droite, puis la colonne de gauche.

Un manhua de Feng Zikai : un vêtement grand et petit
Un manhua de Feng Zikai : les années passant...

(par Yohan Radomski)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

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(Merci à Sun Juan pour les traductions des textes de Feng Zikai et à Dominique Hérody pour ses informations)

Lire aussi sur ActuaBD.com L’interview de Zhu Xianyin, administrateur du musée de Feng Zikaï à Shanghaï.

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Visiter le blog de Dominique Hérody consacré à Olaf Gulbransson

 
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