"Fétiche" de Mikkel Ørsted Sauzet : se révolter, d’Haïti à Bruxelles

16 mars 2018 0 commentaire
  • Quelle passerelle entre les plantations d'Haïti à la fin du XVIIIe siècle et les rues de Bruxelles au début du XXIe ? Mikkel Ørsted Sauzet évoque et invoque la révolte. D'un trait puissant, impressionnant, il relie la révolution haïtienne et la résistance contemporaine aux politiques économiques libérales. Et nous offre quelques dessins d'une force étonnante.

Alors que l’Europe suit les soubresauts de la Révolution française et que les États-Unis ont quitté le giron britannique, le commerce des esclaves connaît son apogée. L’un des territoires qui en profitent le plus est la colonie de Saint-Domingue. Grâce au trafic et à l’exploitation, une poignée de colons a fait fortune. Mais une richesse si vite acquise, au détriment de tant de femmes et d’hommes déportés de leurs terres d’origine, n’est pas faite pour durer.

En 1791, l’écho de la Révolution parvient aux Antilles. Saint-Domingue compte presque dix esclaves pour un homme libre. La révolte, d’abord simple frémissement puis véritable révolution, gronde. Des hommes que tout écrasait, descendants d’affranchis, esclaves en fuite et "sang-mêlés", prennent leur vie et leur pays en main. Menés notamment par Toussaint Louverture, que Napoléon finit par faire enfermer dans une geôle du Doubs, ils renversent l’oppression et créent la première "République noire" en 1804. La suite n’est pas moins houleuse, mais l’émancipation d’Haïti demeure un symbole majeur de la lutte contre l’esclavage et pour la liberté et l’égalité des peuples.

Mikkel Ørsted Sauzet ne revient pas en détail sur toute cette chronologie. Il nous en fait ressentir l’importance, comme une vibration de l’histoire. La première partie de Fétiche se déroule en 1791, au moment de la cérémonie de Bois-Caïman qui marque, symboliquement et concrètement, le début de l’insurrection haïtienne. La cérémonie vaudou, qui est aussi une réunion politique et le point de départ d’affrontements d’une violence inouïe, fait d’ailleurs irruption au moment le plus tendu de cette première partie.

"Fétiche" de Mikkel Ørsted Sauzet : se révolter, d'Haïti à Bruxelles
Fétiche © Mikkel Ørsted Sauzet / Presque Lune éditions 2018

L’histoire de l’île et celle inventée par le dessinateur se rejoignent alors dans un point d’orgue qui contient, en germe, des siècles de violence : comme une rencontre entre la dureté de l’oppresseur et la révolte de l’opprimé, entre l’écrasante domination du puissant et la fulgurante rage du résistant. Rien de démonstratif cependant dans l’ouvrage de Mikkel Ørsted Sauzet. Si la violence est parfois montrée crûment, le souffle de l’histoire n’est que suggéré. En quelques dessins muets, grâce à quelques situations clés, il rappelle toute la brutalité et la cruauté de siècles d’esclavage. Le trafic, l’exploitation, l’abrutissement et l’humiliation en deviennent presque palpables.

Le trait est pour beaucoup dans la force de cette évocation. Dessiné entièrement au stylo à bille, d’abord rouge puis noir, Fétiche impressionne. L’économie des moyens techniques contraste avec la puissance du graphisme. Le temps semble parfois suspendu, parfois accéléré, les personnages tantôt extatiques, tantôt pleins d’une vie fragile et triviale. Variant les textures et les volumes, les compositions et les perspectives, passant d’images presque photo-réalistes à des pages plus stylisées, Mikkel Ørsted Sauzet propose des dessins d’une intensité rare.

Fétiche (d’après une estampe anonyme du XVIIIe siècle) © Mikkel Ørsted Sauzet / Presque Lune éditions 2018

La seconde partie de Fétiche, qui se déroule à Bruxelles plus de deux siècles après la première, est certes un peu moins marquante. Mais elle apporte un contrepoint quelque peu douloureux et propice à la réflexion. Bruxelles se retrouve reliée à Bois-Caïman par la forme, le fond et le son - si l’ouvrage est quasiment sans parole, il est empli de bruit et les basses font résonner la révolte, comme un orage menaçant un calme soir d’été. Dans les rues de la ville, dans quelque lieu interlope où l’on vit surtout la nuit, nous assistons à la résistance de quelques-uns. Résistance contre une oppression qui se masque, jusqu’à ce qu’elle cède et révèle au grand jour la violence qu’elle contient. Et toujours, ce trait rude, dense et précis de Mikkel Ørsted Sauzet, qui imprime la rétine.

Le dessinateur franco-danois, qui vit à Bruxelles et a été exposé à la galerie du Centre belge de la bande dessinée, a reçu en 2013 le Prix Ping du meilleur premier album, à Copenhague, pour la version originale de Fétiche. Confrontant deux périodes et deux révoltes, il dessine dans cet ouvrage la colère, celle des opprimés et des indignés. La sienne aussi, face à ce qu’est appelé à devenir le Gesù, église bruxelloise qui fut un refuge pour des populations sans papiers ou sans domicile fixe, promise ensuite à la spéculation immobulière...

Fétiche © Mikkel Ørsted Sauzet / Presque Lune éditions 2018

(par Frédéric HOJLO)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

Fétiche - Par Mikkel Ørsted Sauzet - Presque Lune éditions - titre original : Aske (2013) - 21,5 x 29 cm - 202 pages couleur - couverture cartonnée - collection Lune froide - parution le 21 janvier 2018 - commander ce livre chez Amazon ou à la FNAC.

Consulter le site de l’auteur & lire les premières pages de l’ouvrage.

  Un commentaire ?