Florent Calvez ("Mousquetaire") : « D’Artagnan avait un rôle d’exécuteur des basses œuvres de Louis XIV. »

8 février 2016 0 commentaire
  • Après avoir collaboré avec Fred Duval sur trois albums de "Jour J", "L"Homme de l'année 1894" et "7 personnages", Florent Calvez retrouve l'ambiance de Louis XIV pour illustrer un environnement historique qui lui trottait depuis longtemps dans la tête du scénariste : celui des Trois Mousquetaires !

Vous travaillez depuis quelques temps avec Fred Duval : un Homme de l’année, trois Jour j et 7 Personnages. Comment votre collaboration a-t-elle débuté ?

Florent Calvez ("Mousquetaire") : « D'Artagnan avait un rôle d'exécuteur des basses œuvres de Louis XIV. »Elle est plutôt le concours de circonstances. Alors que je travaillais sur l’affaire de Sacco et Vanzetti axée sur la biographie de ces anarchistes américains (NDR : American Tragedy chez Delcourt), Fred Duval & Jean-Pierre Pécau scénarisaient les tomes 3 et 4 de Jour J qui évoquaient également le milieu anarchiste, avec la bande à Bonnot, etc. Les informations se sont croisées dans les couloirs de Delcourt et Fred Blanchard m’a alors proposé de réaliser quelques planches en vue de dessiner ces deux tomes ! C’était la bonne semaine : ma petite fille venait de naître quelques jours auparavant !

Est-ce que cette proposition de dessiner deux Jour J rejoignait votre envie de travailler dans la bande dessinée historique ?

À la base, je n’avais pas forcément un goût incommensurable pour l’Histoire, mais je me suis pris au jeu, et j’en retire en définitive beaucoup de plaisir. Le fait de travailler à différentes époques a attisé ma curiosité. J’aime rechercher de la documentation car on amasse beaucoup d’informations pour le travail tout en apprenant plein de choses tantôt passionnantes ou amusantes. De plus, j’ai un intérêt certain pour la politique, et ces différentes époques possèdent de vraies différences, mais également des ressemblances et des rapports à réaliser à ce niveau. Des renvois troublants se créent, si bien que chaque période se lie aux autres.

Après le doublé Jour J, vous vous lancez dans 7 Personnages : Molière et les autres...

À priori, je n’avais pas forcément d’intérêt pour l’époque, mais le travail de documentation aidant, nous nous sommes pris au jeu. Mais nous avions amassé tellement d’informations qu’on ne pouvait pas tout placer dans l’album ! Qu’en faire ?

Des mousquetaires déambulaient dans les allées du Festival d’Angoulême 2016.
Photo : Charles-Louis Detournay

Avant Mousquetaire, vous avez pourtant prolongé avec le Jour J T. 11 qui se déroule à la fin du XVIIIe et l’Affaire Dreyfus (L’Homme de l’année 1894) ?

Oui, tout en travaillant sur ces deux albums, nous avons continué à penser à la documentation amassée sur la période de Louis XIV. Je vous rappelle que Fred Duval est un vrai passionné de Molière !

Ce premier tome de Mousquetaire débute et se conclut d’ailleurs sur des citations de Molière...

Sans oublier que Fred a adapté Tartuffe ! Pour ma part, si je considérais que certaines époques étaient attirantes, avoir réalisé 7 Personnages m’a permis de prendre toute la mesure du XVIIe siècle. Les costumes et les décors ont été très plaisants à réaliser...

Tout semblait vous amener vous retravailler ensemble cette période historique. Lequel de vous deux a eu l’idée des Mousquetaires ?

Fred travaillait cette idée depuis quelques temps : présenter les Mousquetaires sous un jour plus sombre. Entre nous, on rigolait en l’appelant "Dath Tagnan" ! Et d’emblée, cette idée m’a plu, car je trouve intéressant de déboulonner les icônes. De plus, l’Histoire aurait tendance à confirmer que d’Artagnan avait un rôle d’exécuteur des basses œuvres du pouvoir en place.

Les Mousquetaires, et plus globalement les récits de cape et d’épée, ont projeté de fortes images dans l’inconscient collectif. Quelles sont les références que vous avez écartées afin de bâtir votre série ?

Nous avons mis de côté les références liées à Jean Marais : les Mousquetaires en collant, qui rigolent fortement, attablés dans une auberge. Mais même si nous sommes dans la fiction, nous suivons la biographie de d’Artagnan.

Par les trognes que vous donnez à vos personnages, et le soin apporté aux décors et aux costumes, on ressent le besoin de réaliser une adaptation assez fidèle à l’époque.

En réalité, c’est la première fois que je ne réalise pas les couleurs d’un album. En lâchant les couleurs, j’ai également lâché mon dessin. Il y avait déjà une grande différence de style entre les Jour J d’un côté, et American Tragedy ou Reanimator de l’autre. Je pense avoir trouvé le moyen pour croiser les deux styles, tout en restant naturel et le plus propre possible.

Le lecteur pourra aussi noter votre utilisation des hachures. Comment avez-vous décidé d’utiliser cette technique ?

Les hachures me permettent notamment de créer du gris dans mon encrage. Cela se rapproche d’une technique de dégradés, et apporte de la profondeur. Parfois, mes hachures ne se retrouvent techniquement pas là où elles auraient dû être, mais cela fait partie d’un geste naturel. Cela me permet de ne pas rester bloqué dans un style trop figé, qui pourrait découler de la réalisation unique des contours.

Vous vouliez donc volontairement casser un aspect trop rigide de votre dessin, afin de lui donner un mouvement constant ?

En effet... j’avais souvent entendu des critiques qui regrettaient l’aspect figé, statufié, des personnages de mes précédents albums. Ces hachures m’ont permis de me libérer et d’adopter un dessin plus souple.

Vous avez également joué la prise de risque sur les cadrages, comme une vue verticale d’un cheval qui saute, etc. Une envie de vous démarquer par rapport à vos précédents albums ?

Il ne faut pas non plus être innocent ou naïf : on sait que le feuilletage en librairie compte dans la réussite d’un album. Le style que j’avais adopté sur les Jour J était passe-partout : il n’avait pas vraiment d’identité. Il m’a fallu une douzaine de planches de Mousquetaire pour prendre en compte les hachures et forger l’aspect graphique de mon dessin. Y compris donner une identité qui soit cohérente à l’atmosphère du scénario : un peu sombre, voire crépusculaire à certains moments. Bien entendu, il y a également une filiation avec les gravures de l’époque, qui jouent sur les hachures.

Florent Calvez reconstitue la ville de Nantes en 1661

Outre les hachures, votre style ressort également grâce aux restitutions des châteaux et décors de l’époque, par exemple la ville de Nantes. Est-ce un plaisir ou cela fait-il partie du cahier des charges lorsqu’on s’aventure dans des récits historiques ?

Je me base bien entendu sur la documentation que j’ai recueillie, mais cela demande aussi du travail. Par exemple, lorsque vous regardez cette vue en plongée sur le château, je n’avais initialement pas dessiné la Loire... avant de me rendre compte que le fleuve passait bien là, avant qu’on ne le détourne. Autre élément : un tour des remparts a été détruite au XIXe, et je n’en ai pas retrouvé les plans. Il a donc été passionnant de devoir la reconstituer tout en maintenant la cohérence avec l’ensemble de la muraille et du château. Il faut souvent recommencer et corriger, mais c’est enrichissant. Impossible peut-être d’éviter toutes les erreurs ! C’est pour cela qu’on a fait lire l’album à des amis et des connaissances du musée des armées afin de débusquer les éventuels impairs.

Comment avez-vous créé vos personnages : sur base du mythe du mousquetaire ou sur la biographie de d’Artagnan ?

Bastan, notre héros jeune et emporté, reprend à peu de choses près, le rôle de d’Artagnan dans Les Trois Mousquetaires. Néanmoins, il est encore sur la réserve dans ce premier tome, car il fait ses premières armes au sein du corps des Mousquetaires. Bastan va pourtant de désillusion en désillusion, y compris sur le statut même de d’Artagnan qui est remis en cause, alors que ce dernier assume complètement ses actes. De même, Portau permet d’analyser la hiérarchie et le fonctionnement des Mousquetaires en tant que corps d’armée.

Comment avez-vous utilisé Les Mémoires de d’Artagnan ?

Précisons tout de même que ces Mémoires semblent assez romancées, sans que l’on sache vraiment si d’Artagnan les a écrites lui-même. Et Alexandre Dumas père a également sur-romancé cette première interprétation des faits. Toutefois, on est certain que d’Artagnan agissait bien à l’époque en tant que responsable des Cadets et qu’il était présent lors de l’arrestation de Fouquet. Dans le tome suivant, nous allons souligner ses ambitions, à savoir prendre la tête du corps général des Mousquetaires, ambitions qui seront confrontées aux luttes politiques entre Colbert et Le Tellier. Nous allons donc poser notre fiction sur le fil rouge historique de ses ambitions et des différentes postes qu’il a obtenus.

Votre premier tome est déjà bien dense avec soixante-deux pages de récit !

Il s’agit bien entendu d’une mise en place de notre univers. Il fallait expliquer le contexte historique qui était compliqué à mettre en scène. Nous voulions aussi prendre le temps de présenter les personnages, car nous allons les suivre pendant quatre albums. Le format de cinquante-quatre pages s’est donc rapidement étendu à soixante-deux pour ce premier tome, afin d’offrir la lisibilité nécessaire à la mise-en-page.

Le deuxième tome sera centré sur Héloïse de Granville, une courtisane qui oeuvre dans l’ombre des grands de ce monde

Il s’agit donc d’une tétralogie ? Comment gérez-vous le temps au long de ces quatre albums ?

Oui, la série va se décliner en quatre tome. Si vous regardez le quatrième de couverture, les quatre personnages vont tourner, pour à chaque fois présenter de face le personnage central de l’album. Le premier est donc Bastan, et le deuxième sera Eloïse, puis Louis XIV avant de finir avec d’Artagnan en 1673 avec la prise de Maastricht. Cinq ans environ sépareront à chaque fois deux tomes. Bastan aura donc environ 21 ans dans le tome deux, qui sortira au mois de septembre.

Vous avons donc déjà bien avancé sur ce tome deux ?

Oui, si on veut. J’ai complètement fini la première planche, et les cinquante-trois autres planches sont déjà crayonnées.

Et comme vous ne faites pas les couleurs, il vous faut terminer ces cinquante-trois planches avant le mois de juin ! Bon, nous arrêtons de vous prendre votre temps et nous vous laisser travailler...

(rires) Je dois avouer que j’ai dû mal à être régulier dans mon travail. Certains de mes amis abattent leurs planches avec un rythme très continu, qu’ils soient au début ou à la fin de leurs albums. Pour ma part, j’apprécie le stress du sprint final. Cela me motive de placer des remises à brève échéance et me permet d’avancer au rythme qui me convient le mieux !

(par Charles-Louis Detournay)

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Photo en médaillon : Charles-Louis Detournay

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