Francfort 2012 : Fluctuat Nec Mergitur

13 octobre 2012 5 commentaires
  • La Foire du Livre de Francfort (Frankfurt BuchMesse) est traditionnellement le lieu où, chaque année, se dealent les traductions des BD francophones à l'étranger. Le marché est dur, mais la BD européenne résiste plutôt bien, tandis que les Japonais s'essaient à de nouvelles stratégies dans la conquête de nos marchés. Fluctuat Nec Mergitur (« Il est battu par les flots, mais ne sombre pas ») comme on dit à Lutèce.

"L’année dernière, nous étions plutôt sur une bonne dynamique et on va rester sur la même cette année-ci, nous explique Olivier Galli, responsable des droits étrangers chez Glénat. Les clients classiques sont toujours au rendez-vous et ont toujours la même envie de faire des beaux titres. On est sur une tendance plutôt stable. On sent que les éditeurs sont plus en demande de ce qu’ils appellent le "Graphic Novel". Nous adaptons donc notre offre en fonction."

Ainsi, Quai d’Orsay de Blain & Lanzac chez Dargaud est-il sorti en Allemagne sous la forme d’un fort gros volume regroupant les deux tomes français, pour lui donner la main d’un "vrai" roman.

Dans les pays qui achètent cette année, la plupart des éditeurs signalent le Japon (plutôt sur les titres pour les adultes), la Chine (plutôt la bande dessinée pour la jeunesse), les États-Unis (même si cela reste limité), l’Indonésie, le Brésil, Israël... L’Allemagne, la Scandinavie continuent d’acheter mais les tirages restent réduits, sinon "homéopathiques".

Francfort 2012 : Fluctuat Nec Mergitur
Eckhardt Schott, éditeur de Yakari et des Tuniques bleues en Allemagne

Les achats se portent plutôt sur les valeurs confirmées que sur les jeunes auteurs : "Ce ne sont pas nécessairement des auteurs récents qui intéressent", nous dit Willy Fadeur, responsable des droits chez Casterman. Il est cependant surpris d’avoir vendu Bastien Vivès à un éditeur chinois.

Même son de cloche aux Humanoïdes Associés où les ventes ont été boostées par le décès de Moebius qui a réanimé le catalogue dans de nombreux pays dont l’Allemagne où Cross-Kult a compilé les droits des Humanoïdes Associés et de Casterman dans une Die Moebius-Collection qui aligne sept titres en cette fin d’année. L’auteur de L’Incal a été publié au Japon avec succès, par conséquent, les éditeurs nippons en redemandent au point que les Humanoïdes sont actuellement le premier éditeur français à exporter ses bandes dessinées dans l’archipel. En Italie, les éditions Panini ont décidé de publier une intégrale du grand auteur français. C’est aussi le cas en Espagne.

Pays en crise

Les Pays en difficulté économique comme le Portugal, l’Espagne, la Grèce, ou encore la Hongrie, arrêtent d’acheter en ce moment, mais ils tentent de se maintenir, coûte que coûte : "Le Portugal est traditionnellement un marché pour la bande dessinée francophone, témoigne Maria-José Pereira, éditrice des éditions Asa. Mais il est vrai que si l’on compare les tirages et le nombre de titres publiés entre aujourd’hui et il y a quelques années, le marché a beaucoup baissé en raison du changement des habitudes de lecture des jeunes, tiraillés entre les offres ludiques venues de la télévision, de jeux vidéo et des réseaux sociaux. Cela dit, il manque furieusement, dans les nouveautés francophones, des publications destinées à la jeunesse. Les méthodes de commercialisation ont également beaucoup bougé ici. Au Portugal, nous n’avons pas, comme en France, en Italie ou en Espagne, des librairies spécialisées en BD. Lorsque la FNAC s’est installée chez nous, cela a été une très bonne nouvelle. Comme partout ailleurs en Europe, la grande distribution ferme de plus en plus la porte aux titres un peu moins "commerciaux", ce qui réduit d’autant la visibilité de la bande dessinée. Alors, nous nous rabattons sur la vente de collections entières en accompagnement de quotidiens, comme Publico, qui nous donnent de la visibilité ailleurs qu’en librairie. Mais, dans cette période de crise, les gens se réfugient dans les séries classiques, que ce soit Astérix ou Corto Maltese. De toute façon, sur les quatre mille nouveautés qui se publient en France, nous ne pouvons pas en absorber plus de 300 par an !"

Catherine Cropsal, responsable des droits aux Editions Bamboo (à dr.) et Maria José Pereira, éditrice des éditions portugaises Asa.

La plupart des éditeurs constatent que les ouvrages en one-shot, et donc les romans graphiques, fonctionnent plutôt bien car leurs partenaires étrangers ne doivent pas s’engager sur une série.

L’humour : difficilement exportable, quoique...

Est-ce qu’on fait encore des deals à Francfort ? "Plus tellement, nous dit Juliette Mathieu en charge des droits chez Delcourt. On échange des mails toute l’année et on se voit régulièrement sur les différents salons. mais on travaille quand même avec des amoureux du livre, ils ont besoin de les voir sur pièce. Les PDF ne suffisent pas."

Le carton de son catalogue est sans conteste Chroniques de Jérusalem de Guy Delisle, "mais il faudrait recompter Sillage, nous dit-elle, car c’est une série qui en cesse pas d’être traduite."

Juliette Mathieu, responsable des droits étrangers chez Delcourt

Trois Ombres continue de faire une belle carrière à l’étranger, comme les livres de Joann Sfar ou même ceux de Paco Roca. Un auteur comme Marc-Antoine Mathieu peut désormais compter sur un lectorat fidèle et nombreux dans divers pays.

La demande se confirme pour les reportages politiques, les essais sociaux.

L’humour reste difficilement exportable, notamment lorsque Pénélope Bagieu parle de l’intimité du couple avec un regard pas toujours compréhensible en dehors de la France ou lorsque Boulet, dans Notes, fonctionne dans la profusion, ce qui donne un gros travail de traduction à faire.

"C’est surtout les séries d’humour jeunesse qui intéressent, nuance Catherine Cropsal, responsable des droits étrangers chez Bamboo : Les Sisters, Les Dinosaures, Les Insectes, Studio Danse... ont tous été traduits cette année. Les Profs restent notre meilleur best-seller à l’international même s’il nous faut adapter les traductions aux particularismes scolaires locaux. Le système de notation de 1 à 20 n’existe qu’en France, de même que l’organisation du primaire et du secondaire chez nous. Mais on y arrive ! Les Profs ont été traduits en italien, en espagnol, en allemand, en néerlandais, en indonésien, en chinois, en égyptien et j’en oublie !"

Cela se confirme chez Glénat : "La série Lou fait un carton, témoigne Olivier Galli. Elle a été traduite dans une quinzaine de langues. Mais les séries réalistes constituent le plus gros bataillon des traductions : Il était une fois en France compte désormais 7 ou 8 langues. Une série comme Le Troisième Testament marche très bien aussi. Dans les nouveautés, L’Attentat, adapté de Yasmina Khadra, devrait certainement nous apporter des ventes dans les prochains mois. Les Quatre de Baker Street commencent également à aligner les traductions."

Moebius et Métal Hurlant boostent les Humanos

La diffusion de la série TV Métal Hurlant (en France sur France 4 début novembre), a permis aux Humanos de lancer une anthologie Métal Hurlant Chronicles qui est une sélection des meilleures histoires du magazine Métal Hurlant publiées dans les années 1980-2000, parmi lesquelles les récits originaux qui ont été adaptés à la télévision. Là aussi, les cessions se multiplient. "Nous restons fidèle à une ligne d’Heroïc fantasy qui reste un référent au niveau mondial. Même si nous apparaissons un peu pointus en France, les Humanoïdes Associés est une marque appréciée au niveau international car ses thèmes traversent les frontières, analyse Edmond Lee, responsable des droits aux Humanos. La série [Carthago]->art5172] de Christophe Bec accroche très bien. Le troisième tome paraîtra en 2013, tandis que le spin-off multi-auteurs Carthago Aventures dont le rythme de parution est plus rapide, renforce le catalogue. La série La Légende des nuées écarlates (4 tomes parus), une magnifique évocation du Japon signée Saverio Tenuta, remporte elle aussi le succès."

Edmond Lee, responsable des droits étrangers des Humanoïdes Associés

Casterman continue à bien vendre ses Tintin un peu partout dans le monde, les effets positifs du film de Spielberg se faisant encore sentir. La relance d’Alix a suscité de l’intérêt, même si c’est un peu tôt pour en voir les effets : "Cela démarrera vraiment à l’étranger à partir du tome 2" estime Willy Fadeur, responsable des droits chez Casterman.

Willy fadeur, responsable des droits étrangers de Casterman

Autre classique qui surfe sur la tendance hollywoodienne : Les Schtroumpfs12068. Le premier film adapté en live 3D avait fait plus d’un demi-milliard de dollars de recette. Or, le deuxième film sort en 2014. La machine à contrats s’active...

En vue du 2e film des Schtroumpfs, les licenses s’envolent

Sur le stand de Media-Participations, la PLV du Marsupilami de Chabat côtoie une vidéo de l’adaptation TV de Silex In the City de Jul (Dargaud) et les nouveautés phares de la fin de l’année chez Dupuis et Dargaud : Michel Vaillant, Blake & Mortimer, Lucky Luke, XIII, Thorgal et Largo Winch...

Sur le stand de Média-Participations

Offensive des jeunes éditeurs français

L’une des surprises de ce salon 2012 a été de constater une forte présence des "petits" éditeurs français. "Les droits, jusqu’à présent, je ne les ai vendus qu’à des gens qui me les ont demandés, nous raconte Vincent Henry, le patron de La Boîte à Bulles, qui partageait sa table avec les éditions Cambourakis. C’est la première fois que je fais une action à Francfort pour essayer de vendre mes droits. Je démarre à zéro, je n’y connais rien. Mais la Région Île de France, au travers du MOTIF, m’a donné une aide pour venir à Francfort et contacter les éditeurs étrangers. Mais si l’on a pas de rendez-vous avant, il ne se passe rien. Il y a un gros boulot à faire en amont." Un travail assisté par la région qui lui a fourni une formation préalable pour apprendre les mystères de la vente des droits à l’étranger.

Cela n’empêche pas l’éditeur d’Antony d’afficher quelques petits succès à son palmarès : 130.000 exemplaires de l’Ours Barnabé vendus en Chine - davantage qu’en France !, la série étant également publiée aux États-Unis chez Toon Books et au japon, avec des touches en Russie, en Inde, et dans d’autres pays. Vanyda, Nancy Peña, Simon Hureau constituent les autres points d’intérêt du catalogue.

Vincent Henry, éditeur de La Boite à Bulles (1er à g.) et Guillaume Trouillard des éditions de la Cerise (2e à g.) rencontrent les éditeurs allemands de Reprodukt

L’éditeur de la revue Clafoutis et des Éditions de la cerise, Guillaume Trouillard, est dans la même situation. Pour son premier Francfort, il arrive un peu les mains dans les poches, sans trop connaître personne. Mais il a rendez-vous avec Reprodukt, le fameux éditeur berlinois, principal diffuseur en Allemagne, avec le Suisse Edition Moderne, des éditeurs alternatifs français. Sur le stand du BIEF, il rencontre Laurent Beccaria, l’éditeur de la revue XXI, un contact qui lui permettra peut-être de publier dans la célèbre revue parisienne.

Les visées de Viz et de Kazé sur le marché allemand

"Nous avons à nouveau une croissance cette année-ci sur le marché du manga, nous dit Joachim Kaps, éditeur de Tokyopop Germany : 9%, c’est comparable à ce que nous avions l’année dernière. Le marché allemand du manga est globalement plus petit que celui de la France, mais nous sommes en progression constante, ce qui est bon signe pour l’avenir. En Allemagne, les mangas constituent, en chiffre d’affaires, 65 à 70% du marché de la BD en librairie, davantage encore si l’on raisonne en termes de volume car les mangas sont bien moins chers que les BD au format album. La librairie reste le marché principal des mangas chez nous, et pas le kiosque. La seule exception sont les kiosques de gare où nous plaçons exceptionnellement nos produits dans des rayons dédiés aux livres. Plus de 50% du marché réside dans les grandes chaînes de librairies, 25% dans les librairies spécialisées, puis les kiosques de gare qui constituent 15 à 20%, la grande distribution et les marchés annexes se partageant le reste."

Joachim Kaps, patron de Tokyopop Germany

il a lu sur ActuaBD.com l’évolution du marché des mangas en France et notamment l’arrivée fracassante de Viz au travers de sa filiale Kazé. Qu’en est-il de la situation en Allemagne ? "Ils ont fait comme en France. Ils ont commencé à publier en avril 2012. En même temps qu’ils acquéraient Kazé France, ils ont acquis Kazé Germany qui est en principe un éditeur de dessins animés en DVD mais ils publient depuis le printemps un programme de 2 à 3 titres par mois, ce qui est prudent, mais ils ont commencé avec une des meilleures licences japonaises du moment, Blue Exorcist, qui marche plutôt bien en Allemagne, ce qui est un bon départ. Attendons de voir... "

Kazé chez Egmont

Le fait curieux pour les Allemands est que Kazé passe pour sa distribution par Egmont qui publie aussi des mangas, ils sont donc concurrents, et publie traditionnellement depuis quelques années les best-sellers de Shueisha. Rien d’étonnant en fait : Egmont et Carlsen, les deux grands labels de BD allemands, contrôlent 90% du marché de la BD en Allemagne. Difficile de construire une distribution concurrente avec un catalogue débutant.

De plus, Viz/Shueisha avait développé d’excellentes relations avec ces éditeurs, dans une configuration plus simple à gérer : 2 ou 3 partenaires contre 26 en France.

La situation est appelée à évoluer : "Cela peut marcher pour les titres best-sellers, analyse Joachim Kaps, mais la défense d’un catalogue ne repose pas seulement sur les quelques meilleures ventes, comme on sait. L’enjeu est de maintenir continûment les ouvrages sur les points de vente et de vraiment contrôler le marché."

L’alliance entre Kazé et Egmont tend-elle vers une joint-venture du type Disney-Hachette en France où la société de Burbank contrôle la production éditoriale tout en s’appuyant sur la diffusion Hachette dans un deal à 50-50 ? C’est possible et cela rentre dans un schéma déjà bien connu par la fondation scandinave.

Curieusement, les éditions Kazé Germany étaient logées dans le stand des éditions Egmont...

Joachim Kaps constate néanmoins que Tokyopop qui était naguère le premier partenaire de Shueisha en Allemagne et qui a été dépossédé de cet actif au profit de Kazé qui est désormais le premier choix de Viz, vit une situation comparable à celle de certains éditeurs français. Mais cela ne l’effraie pas car le rythme de publication actuel du nouvel entrant sur le marché allemand est vraiment faible, pour ne pas dire marginal. Il est confiant que ses relations avec d’autres grands éditeurs japonais comme Kadokawa et d’autres éditeurs de taille moyenne au Japon lui donneront de quoi résister dans les prochaines années. "L’enjeu est de choisir les bons titres et de montrer que nous sommes capables de construire une clientèle et un réseau qui permettront de maintenir notre leadership sur ce marché."

Cartes rebattues en Espagne

Nous vous l’avons raconté voici quelques jours comment Shueisha avait décidé de changer brutalement de partenaire en Espagne, retirant à son partenaire traditionnel EDT (ex-Glénat Espaňa) la jouissance de près de 600 titres, dont les best-sellers Naruto et Dragon Ball, pour les donner à d’autres grands éditeurs espagnols principalement Planeta, Panini et Norma Editorial.

L’explication la plus rationnelle de ce brusque changement de pied est que Viz a besoin de cash et que ses nouveaux partenaires ont avancé davantage d’argent que ce que la jouissance régulière de leur fonds pouvait leur rapporter.

Mais pour un marché aussi exigu que l’Espagne, c’est un jeu dangereux : il n’est pas sûr que tout ceci ne soit pas une simple opération à courte vue, ces changements d’éditeur constituant un facteur perturbant pour la diffusion. Joan Navarro, le patron de EDT, n’est pas outre-mesure catastrophé : seuls 600 titres sur 2200 se barrent de leur catalogue. "Cela permettra de publier d’autres éditeurs japonais et surtout des bande dessinées franco-belges" se rassure-t-il. Sa relation ancienne avec Glénat reste un atout pour le dynamique éditeur catalan.

(par Didier Pasamonik (L’Agence BD))

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Photos de D. Pasamonik (L’Agence BD)

 
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5 Messages :
  • 130.000 exemplaires de l’Ours Barnabé vendus en Chine - davantage qu’en France !,

    J’ai des albums de l’Ours Barnabé publiés chez Hachette il y a plus de 20 ans, ça compte ?

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  • Ce que dit Maria-José Pereira résume tout le fond du problème :

    "Mais il est vrai que si l’on compare les tirages et le nombre de titres publiés entre aujourd’hui et il y a quelques années, le marché a beaucoup baissé en raison du changement des habitudes de lecture des jeunes, tiraillés entre les offres ludiques venues de la télévision, de jeux vidéo et des réseaux sociaux. Cela dit, il manque furieusement, dans les nouveautés francophones, des publications destinées à la jeunesse. "

    Si les auteurs et éditeurs ne prennent pas conscience en France que le futur de la BD passe par d’abord par l’offre la jeunesse, elle pourra toujours se vantée d’être devenue adulte mais il n’y aura plus de nouvelle génération de lecteurs. Il faut avoir lu des bandes dessinées enfant pour continuer d’en lire adulte. Le marché de la BD au Portugal étant plus réduit, l’évidence est encore lus frappante.
    À force de se vouloir adulte, la BD est en train de devenir sénile.

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    • Répondu le 15 octobre 2012 à  10:03 :

      Curieusement, les éditions Kazé Germany étaient logées dnas le stand des éditions Egmont...

      de fait cela fait un an maintenant que Egmont distribue Kaze germany. rapellons que conrairement à la France en Allemagne la distrib est aux mains des éditeurs

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    • Répondu par Sergio Salma le 15 octobre 2012 à  11:16 :

      Quelle drôle de réflexion. Les mangas sont bien lus par des millions de gamins non ? Dans les plus gros succès il y a bien une très grosse proportion de bandes dessinées essentiellement destinées à la jeunesse. Il y a des centaines de titres qui leur sont destinés, à eux uniquement ou à toute la famille comme ce fut le cas pour les séries historiques.

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