François Walthéry : « Je voulais vraiment faire ce métier-là. J’étais déterminé. »

18 juin 2014 2 commentaires
  • Rencontré le mois dernier à la Galerie Oblique à l'occasion de l'expo-vente des planches du dernier Natacha, Walthéry est revenu avec nous sur 51 années de carrière par le prisme des artistes qui ont collaboré avec lui. Une série de grands noms de l'âge d'or de la BD belge.

Avant d’évoquer Peyo, qui a eu une importance considérable sur votre carrière, j’aimerais qu’on commence par votre voisin de l’époque de votre enfance, Jean Mariette, alias Mittéï.

On habitait à un kilomètre l’un de l’autre. Mes parents le connaissaient, ma sœur aussi. Il m’avait déjà vu dessiner quand j’étais à l’école primaire. Pour une fête scolaire, en 56/57, j’avais fait, c’était peut-être prémonitoire, un soulard accroché à un réverbère. Il avait des enfants scolarisés là bas, donc il était là et on lui a montré le dessin. Lui était déjà dans le métier avec Greg, qui habitait aussi pas très loin. Plus tard, vers Noël 1961, j’ai été le trouver. Je suis venu avec mes dessins, d’un côté ceux que j’avais copiés et de l’autre ceux que j’avais fait moi-même. Il avait été de bon conseil. Et on s’était donné rendez-vous trois mois plus tard aux vacances de Pâques. J’ai été le retrouver et là, il m’a précisé plus de choses, comment construire un personnage, etc. J’avais déjà progressé entretemps. Il m’a vraiment beaucoup aidé. J’ai eu de la chance, il n’habitait pas loin de chez moi. Mais s’il avait habité plus loin, j’aurais fait ça autrement. Ou peut-être plus tard. Je voulais vraiment faire ce métier-là. J’étais déterminé.

Et il était comment Mittéï ?

Il était très chouette, très pédagogue. Il expliquait très bien. Pour faire une main par exemple. “Quand vous savez faire une main, disait-il, vous savez faire tout le reste.” Et il n’avait pas tort. Morris me l’avait toujours dit, lui qui est un spécialiste des mains également. À l’époque, je ne savais pas que c’était si important que ça. Donc voilà, des conseils comme ça. Après, dans l’année, j’ai continué à aller le voir. Et puis Geri, un dessinateur de chez Junior, un supplément belge de bonne famille qui reprenait notamment des séries de chez Tintin [1], est tombé malade. Alors pendant 18 semaines, il y a eu une sorte d’intérim. J’ai même dû interrompre un camp scout en juillet 1962 pour vite fait venir faire une planche qui m’a pris trois jours. Déjà, à l’époque, pour commencer, j’étais en retard (rires). Bon, j’étais dans le bain directement. Il n’y avait pas d’état d’âme à avoir...

François Walthéry : « Je voulais vraiment faire ce métier-là. J'étais déterminé. »
Walthéry, José-Louis Bocquet et Sergio Honorez. Dupuis en force !

Et Mittéï a continué à vous mettre le pied à l’étrier.

Oui, les vingt pages que j’avais faites pour Junior m’ont servi de carte de visite. Mittéï les a envoyées chez Spirou et chez Tintin. Et puis j’ai été convoqué un jour, avec mes parents bien entendu. J’ai rencontré Maurice Rosy, qui en a parlé à Yvan Delporte, qui en a parlé à Peyo. Lui était plus intéressé par mes décors. Il avait besoin de ça surtout. Alors j’ai reçu un télégramme, chez le curé de la paroisse (on n’avait pas le téléphone à cette époque-là). J’ai encore ce télégramme encadré à côté de moi. On me disait de téléphoner à Peyo. Lui m’appelait Walther François, il n’avait pas compris qu’il y avait un Y. Voilà, ça s’est déroulé de fil en aiguille, presque sans le faire exprès.

Et donc Peyo.

Oui, je l’ai rencontré avec Charles Dupuis à Bruxelles. J’étais avec ma mère. C’était marrant parce qu’ils m’avaient renvoyé mes dessins évidemment. Et Charles Dupuis derrière son bureau qui me demande : « Alors François, vous avez apporté vos dessins avec vous ? ». Ben non, je les avais oubliés à la maison. J’ai ramassé une tarte de ma mère (rires). Dupuis gêné : « Non, non, Madame, on veut prendre votre fils, il n’y a pas de problème ». Dans mon portefeuille, j’avais un petit dessin minable que j’avais fait pour un copain. Je l’ai sorti. Charles Dupuis rigolait.

Après, Peyo est entré et tout s’est bien déroulé. Il a demandé si je pouvais aller travailler avec lui à partir du mois de septembre. Nous étions au mois de juin. Pour mes parents, larguer un gamin de 17 ans dans Bruxelles, dans une famille qu’on ne connaît pas, c’est quand même une responsabilité parentale terrible. J’y allais tous les jours. C’était six heures de train quotidiennes. Épuisant. Donc Peyo m’a trouvé une petite chambre d’étudiant à côté de chez lui. J’y restais la semaine et je rentrais chez mes parents le week-end.

Comment était-il au travail ?

Il m’a mis directement dans le bain sur une série qui s’appelle Jacky et Célestin. Elle passait dans Le Soir et il ne pouvait plus l’assumer, avec Johan et Pirlouit, Benoit Brisefer et bien sûr les Schtroumpfs. C’était un homme agréable. Avec Peyo, c’était relax. Même si il était très directif, il savait ce qu’il voulait. Il donnait beaucoup de conseils, mais il ne savait pas dire ce qui n’allait pas vraiment, contrairement à Franquin. Il arrivait sur la planche et il disait : « Je ne sais pas ce qui ne va pas, mais ça ne va pas ».

Il y avait une très bonne ambiance. Une fois, avec Wasterlain, on a été manger un midi et on a bu un coup de trop, alors Peyo est venu nous chercher. Il a bu un petit coup aussi, mais c’était la dernière fois parce qu’il était rapidement pompette. Ce n’était pas un homme de sortie (rires). Pour autant, avec Nine sa femme, ils nous fêtaient nos anniversaires. On avait droit à un petit gâteau avec le café et puis le soir au restaurant. C’était très familial, pas comme au studio Hergé. On les connaissait bien. Roger Leloup venait régulièrement manger ses tartines à midi chez Peyo.

Même avec les dessinateurs du Journal de Tintin, il y avait une complicité ?

Énorme. Tibet, William Vance, Bob de Moor, Hermann habitaient tout prêt de chez Peyo. J’allais souvent chez Bob de Moor. Pendant la Foire du Livre, on était tous ensemble, avec aussi Jacobs, Jijé...

L’expo-vente des crayonnés du dernier Natacha à la Galerie Oblique

En travaillant avec Peyo, vous rencontrez Gos.

Roland Goossens, tout à fait. À l’époque, il était militaire de carrière. Après dix ans de service, il veut laisser tomber et il se dirige vers la bande dessinée. Il vient tous les week-ends chez Peyo pour apprendre à faire des lettrages, etc., pour être formé dans l’idée d’intégrer l’équipe. Quand il commence à travailler avec nous, on discute souvent ensemble le midi. Et c’est comme ça que naît Natacha.

Alors, il écrit les deux premiers scénarios, puis vous passe la main.

Oui, parce qu’il était particulièrement occupé. Il écrivait des scénarios des Schtroumpfs, de Benoit Brisefer, de Jacky et Célestin, et puis le Scrameustache. À un moment, chacun est parti avec son personnage sous le bras.

Le scénario suivant est écrit par Étienne Borgers.

C’est un ami, que j’ai connu à l’armée, au deuxième bataillon de carabiniers cyclistes, en Allemagne. Un fanatique de romans policiers. Et un ingénieur pour une usine de chaudière à Bruxelles. Il écrivait aussi des nouvelles et j’en ai lu une qui me plaisait bien, un truc très costaud. Il n’était pas chaud. Pour le convaincre, j’ai fait le découpage (lui écrit, mais ne découpe pas. On travaille d’ailleurs toujours comme ça maintenant. J’aime bien) et il y a cru.

Et puis vous vous êtes retrouvés sur le diptyque Instantanés pour Caltech / Les Machines incertaines.

Oui, une histoire sur la robotique. Étienne avait d’ailleurs écrit une lettre à Isaac Asimov, qui lui a gentiment répondu. Et c’est Jidéhem qui a fait les décors. Il a été sur place, à Los Angeles, pour les repérages. La maison du professeur dans l’histoire, c’est la résidence de Sergio Aragonès, de MAD Magazine, à Hollywood Boulevard. Il nous a aidés pour prendre des photos en plaçant trois appareils sur sa Mercédès. D’ailleurs, il a un rôle dans l’histoire, puisqu’il est un agent du FBI. Et son comparse, c’est Paul Deliège, le dessinateur de Bobo...

Une planche un peu coquine de la jolie hôtesse de l’air

On revient en arrière avec Un trône pour Natacha, de Maurice Tillieux. Alors là…

Oui, ça c’est terrible. J’adorais Maurice Tillieux. Qui n’adore pas Maurice Tillieux ? Un sacré scénariste. Je vais chez lui une à deux fois par semaine pour travailler, pas loin de Bruxelles, à Notre-Dame au Bois. Et c’est devenu un ami, véritablement. Attention, sans trop l’emmerder quand même, parce que c’est un homme d’un autre âge, il est né en 1921. Avec lui, je vais connaître Sirius, formidable aussi.

Ça doit faire bizarre de travailler avec son idole ?

Oui, tout à fait. C’est extraordinaire. J’ai plusieurs cas comme ça avec Natacha. Mais c’est moi qui l’ai un peu voulu. Qui ne demande rien n’a rien. Du fait qu’on a mangé ensemble, qu’on s’est rencontré chez Peyo ou dans des dédicaces, ça simplifiait les choses.

Et comment était Tillieux dans le travail ?

Pour Un trône pour Natacha -dont au passage on m’a volé une vingtaine de pages à la rédaction, enfin bon- il y a une bagarre en plein milieu. Et moi je mets le paquet. Tillieux me dit « c’est un petit peu fort. Il y a une bagarre, mais c’est une bagarre presque finale. Tu vas trop haut dans l’action. Il faut laisser ça pour la fin, comme dans les chansons de Jacques Brel. » Alors j’ai diminué. Dans Spirou, c’est plus fort que dans l’album. J’ai redessiné ½ planche. Même action, même texte, mais pas la même brutalité. Maurice m’a appris à me tempérer. Et puis il était à hurler de rire. C’était calembour sur calembour, alors qu’il était très strict en apparence. Pince sans rire inouï. Fort gentil. Et généreux, même très généreux. Will et Hubinon étaient très généreux aussi.

De tous les noms que vous me citez, est-ce qu’il y en a que vous regrettez de ne pas avoir eu comme scénariste de Natacha ?

J’ai deux regrets. Devant les yeux, j’ai une lettre de Greg, qui me dit qu’il ferait bien quelque chose pour ma petite hôtesse. Et il ajoute : « Mais il parait que tu as du retard et que ta prochaine histoire est pour 2064 ». Mais, il a quand même écrit des choses. On verra si j’en fais quelque chose à l’avenir. Et puis il y a Jean-Michel Charlier...

La conclusion en vous écoutant, et en voyant les caricatures de tous vos amis que vous avez placées dans vos albums, c’est que votre carrière est une énorme histoire d’amitié.

C’est vrai. Je m’en suis rendu compte au bout des années. On carbure aux copains. C’est peut-être un peu spécifique aux Belges. Parce qu’on est près les uns des autres. On adore se voir. Je vais même vous faire une confidence, on aime bien aller aux Festivals surtout pour se retrouver après les dédicaces...

Propos recueillis par Thierry Lemaire.

(par Thierry Lemaire)

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[1Geri, de son vrai nom Henri Ghion, avait été l’assistant de Greg et d’Hergé. Il devait plus tard dessiner pour Tintin le personnage de Skblllz. NDLR.

 
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