Frank & Bonifay : "Nous voulions émouvoir nos lecteurs"

19 février 2008 0 commentaire
  • La publication de la conclusion du triptyque {Zoo} (Dupuis) fut l’un des moments fort de l’année 2007. {{Frank}} et {{Bonifay}} ont réussi à émouvoir leurs lecteurs avec une histoire où quatre personnages traversent des moments poétiques et savoureux dans un zoo, avant de s’enfoncer peu à peu dans l’inquiétude et la douleur…
Frank & Bonifay : "Nous voulions émouvoir nos lecteurs"

Pourquoi avez-vous eu envie de travailler ensemble ?

F : Nous nous connaissions déjà depuis quelques années avant de travailler sur Zoo. Nous nous étions rencontrés dans un festival de BD, à Maubeuge. Je souhaitai réaliser une histoire qui avait pour cadre un zoo. Lorsque j’ai senti que j’étais techniquement prêt, j’ai pensé à Philippe Bonifay. Pourquoi ? Ce n’est pas exprimable. Je sentais que Philippe était le bon partenaire, et qu’il pourrait combler tout ce que je ne pourrais pas incorporer dans une histoire comme celle-là. Il a apporté tout un univers, tout ce que j’avais pressenti être en lui… Lorsque je lisais Le Chariot de Thespis [1], j’étais émerveillé par le côté littéraire et poétique qu’il insufflait à son histoire. On sentait une très grande exigence envers lui-même. Une vraie recherche, en profondeur, sur les émotions des personnages.

B : Frank avait une véritable envie de raconter quelque chose qui ait du sens, une âme. Il voulait mettre son dessin au service d’une histoire, de la narration. Cela ne l’intéressait pas d’aligner les dessins les uns derrières les autres pour « faire joli ». Son souhait de vouloir raconter quelque chose en bande dessinée m’intéressait ! Et puis, c’était un challenge de répondre à cette demande particulière : une histoire dans un lieu, avec des passages obligatoires, des personnages forts dont un serait handicapé. C’était très excitant. Très gai. Non pas de mettre son égo de côté, mais de mettre le meilleur de soi-même, de son expérience, au service d’un défi. Plus le challenge est important, plus on a envie de le relever…

Vous aviez déjà l’idée d’y inclure une adolescente…

B : La question n’est pas de savoir si j’avais déjà cette idée, ou pas. Mais elle était en moi, et Frank l’a ressenti. Je suis le scénariste de Zoo, et c’est mon histoire. Mais avant de la construire, j’ai été chercher des éléments dans ce que je connaissais, dans ce que j’avais senti chez Frank. Je les ai digérés, et j’ai écrit ce récit peu à peu. C’est l’histoire de Frank au mieux de ce que je pouvais raconter. Mais c’est aussi la mienne. Zoo est née suite à une vraie rencontre.

Extrait du Tome 3 de "Zoo"
(c) Frank, Bonifay & Dupuis

Frank, intervenez-vous dans le scénario ?

F : Pas dans la construction du scénario. C’est le métier de Philippe, et à vrai dire, je ne me considère pas comme un scénariste. Mais par contre, j’interviens dans le contenu de l’histoire. On discute souvent des séquences pour que le résultat nous convienne à tous les deux. Philippe a la merveilleuse capacité de rebondir sur d’autres propositions basées sur mon ressenti…

Même si chaque personnage a une personnalité affirmée, on n’a pas l’impression que l’un ou l’autre reste en retrait…

B : Cela fait partie des longues discussions que nous avons eues. Nous sommes tous les deux différents, et avons eu chacun des tiraillements, des envies de faire emprunter tel ou tel chemin à notre histoire… Et comme nous ne sommes tous les deux pas du style à nous laisser faire, je vous laisse imaginer le résultat (Rires). Nos conceptions sont différentes, mais heureusement pas forcément opposées. Sinon, cela cela n’aurait eu aucun sens de travailler ensemble. Il a fallu discuter, beaucoup échanger pour trouver un terrain commun….

F : Zoo, c’est la somme de deux points de vue qui ne forment qu’une seule histoire. Il y a deux univers, deux personnalités, deux envies différentes qui ne forment qu’une entité. Un récit qui est le fondement de nous deux…

Extrait du Tome 3 de "Zoo"
(c) Frank, Bonifay & Dupuis

On a parfois l’impression que l’excès de sensibilité de Manon devient un handicap émotionnel

B : Manon est sans doute l’animal le plus évident de chez les humains. Elle vit le moindre évènement d’une manière très forte. Frank a dessiné l’album en optant pour des choix non réalistes qui tendent vers le réalisme. Observez les cases où apparaît Buggy. Lorsqu’il est perturbé, il ne se tient pas droit. Frank le dessine de travers. Le code narratif choisi n’est donc pas purement réaliste. Mais le résultat l’est… En fait, on s’est déchargé l’un sur l’autre. Je m’amusais à écrire des scènes compliquées en me disant : « il est très fort, il va réussir ! » (Rires).

La narration a un rôle encore plus important dans les scènes émotionnelles …

F : Oui. L’apport de Philippe est indéniable. C’est un homme de théâtre, et nous avons beaucoup discuté sur la gestuelle des personnages, sur leurs positionnements. Ces conversations m’ont aidés à aller vers un dessin plus expressif…

Avez-vous l’impression d’être parvenu à émouvoir vos lecteurs ?

F : C’était notre volonté la plus forte. Nous voulions que cette histoire soit touchante ! Est-ce que nous avons réussi ? Ce n’est pas à nous de le dire car l’histoire nous échappe. Mais les retours sont quasiment unanimes. Rares sont les personnes qui ne nous disent pas avoir été touchées... Certains nous ont même dit avoir pleuré en lisant les trois tomes de Zoo.

Frank Pé et Philippe Bonifay
Photo (c) Nicolas Anspach

Très peu d’auteurs parviennent à émouvoir à ce point leurs lecteurs, il est vrai.

B : La bande dessinée n’est pas un média facile pour y arriver. Et puis, encore aujourd’hui, beaucoup de personnes pensent que la BD est un « truc pour gamins ». On traîne une tare. Hergé nous a quand même accroché solidement cette casserole... Du coup, peu d’auteurs ont développé des émotions dans leurs travaux… Même la peur a été assez peu traitée dans notre média. Quelques comics exploitent ce genre. On n’a commencé à exploiter que très récemment ces sensations dans la BD franco-belge. Évidemment, le média n’est pas conçu pour cela. Au cinéma, la musique embarque le spectateur et accentue les effets émotifs.
Nous avons été fort inquiets à la sortie du premier tome car notre pari était d’être dans l’émotion. Il ne se passe strictement rien dans cet album. On met en scène quatre personnages dans un univers cloisonné, un zoo. Franchement, cela aurait pu ne pas être passionnant car notre fil conducteur n’était pas classique. Lorsqu’on a vu que les lecteurs ressortaient émerveillés de ce livre, nous avons été rassurés.

F : Nous avons d’emblée prévenu le lecteur dans l’introduction que le thème de Zoo se résumait en une quête : un personnage qui recherche son âme. Nous ne lui avons pas menti. Celui qui pense, après cela, qu’il y aura de l’action dans ce triptyque n’a rien compris …

Frank, il paraîtrait que vous allez ouvrir un zoo dans la région namuroise (en Belgique). N’est-ce pas utopiste ?

F : Ce n’est pas utopiste, puisque je vais le faire ! J’ai fait le trajet entre un rêve, un désir, et la réalité la plus crue puisque je me suis chargé des dossiers administratifs, du financement, de la recherche du terrain, etc. Bref, des tâches lourdes et ardues.
J’ai commencé à m’y atteler en 2002/2003, et je suis toujours occupé à travailler sur ce dossier. Nous espérons ouvrir le lieu vers 2011. Comme son nom l’indique « Atelier Zoo » ne sera pas traditionnel. Son parcours sera scénographié autour du thème animalier. On y retrouvera des animaux vivants : Chameaux, lémuriens, zèbres, crocodiles, poissons géants, etc. Chaque espace sera entrecoupé par des ateliers d’artistes : peintres, auteurs de BD, sculpteurs, etc. Ces derniers créeront sur place. Il y aura aussi un fort travail sur le Making Off : comment faire du dessin animalier, etc.

Angoulême. Au lieu de faire des dédicaces, Philippe Bonifay racontait des fragments de l’histoire de Zoo… Tandis que Frank réalisait une fresque…

Éric Domb, le manager de l’année Wallon de l’année 2007, qui a monté le parc animalier Paradisio, il y a une quinzaine d’années, sera-t-il de la partie ?

F : Non. J’ai développé une partie du parc Paradisio. C’était une formidable expérience. Mais c’est un homme d’affaires pur et dur, qui a une très haute exigence. Et les miennes ne se placent pas au même niveau que les siennes.
Ce sera un projet privé, bien que la ville où se situera le zoo, m’ait très fortement aidé. Notamment pour trouver un terrain.

Philippe Bonifay, une intégrale regroupant les premiers albums de la « Compagnie des Glaces » est parue récemment en petit format. Ne pensez-vous pas que c’est la dimension idéale pour la publication de votre série, qui s’apparente au feuilleton ?

B : Non. Ce format est peut-être très adapté, mais il ne finance pas la création. Sept albums sont regroupés dans l’intégrale. Celle-ci est vendue près de 20 euros. Cela ne finance donc pas le travail des auteurs. Le marché actuel de la bande dessinée est très compliqué : énormément de titres sont publiés. En même temps, nous participons à cette surproduction avec « La Compagnie des Glaces ». Mais je n’ai pas l’impression de faire de la surenchère. Nous réalisons simplement un feuilleton. Nous travaillons actuellement sur le troisième cycle, qui sera composé de cinq albums.

Quels sont vos projets ?

B : Je vais réaliser une histoire de Pirates pour la collection Repérages des Editions Dupuis. Celle-ci sera mise en image par Stéphane Duval. Un jeune bretteur exceptionnel, qui est peut être le fils de d’Artagnan, tombe amoureux d’une douce et charmante gitane. Un soir, elle se montre beaucoup plus fougueuse et vive. Le jeune homme s’aperçoit que ce se sont deux jumelles. Il va devoir fuir, pour vivre pleinement cette histoire d’amour à trois …

Frank dessine...
(c) N. Anspach

Qu’en est-il du hors-série sur Zoo que vous annoncez depuis des années ?

F : Il sortira probablement à la fin 2008. Il s’agira d’un livre hors série sur l’univers de Zoo, qui contiendra sans doute quelques séquences en bande dessinée.

Et Broussaille ?

F : Il n’est pas dans l’urgence. Je me pose beaucoup de question à son sujet. Est-il pertinent de publier un nouvel album actuellement ? J’ai l’impression qu’il est attaché à une époque révolue. Je ne crois pas que ce personnage toucherait les adolescents aujourd’hui. Il devrait peut-être évoluer. Comme ma réflexion n’a pas encore aboutie, je le laisse dans un placard. Par contre, je vais très probablement dessiner un one-shot de Spirou & Fantasio, écrit par un scénariste.

(par Nicolas Anspach)

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Photos (c) Nicolas Anspach

[1série en quatre albums, de Bonifay & Rossi, Glénat

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