Frank Pé (2/2) : « Les spectacles Zoo et les fresques m’apportent un échange direct avec le public »

3 mars 2011 10 commentaires
  • Dans cette seconde partie, l'auteur aborde une facette de sculpteur dévoilée récemment, mais aussi la place de l'animal dans sa démarche artistique. À contre-courant d'autres auteurs, il explique comment les dédicaces sont un cadeau au lecteur et lui ont permis de développer ses grandes fresques. Enfin, il explique où en est son projet de zoo et quel est actuellement la démarche au public qui le fait vibrer.

Une des particularités des pièces présentées dans cette exposition est l’intégration de la sculpture dans des triptyques peints…

Cette inclusion de bas-reliefs dans des panneaux dessinés n’est que la première étape, plutôt innovante, car on a souvent évité de mélanger ainsi la deuxième et la troisième dimensions. Or je pense que cela peut donner des choses très intéressantes, car on touche partiellement au trompe-l’œil, au jeu sur l’image.

Il y a cette peinture représentant un tigre où le cadre porte la marque des griffes.

Tout-à-fait. Je franchirai une étape supplémentaire chez Champaka en 2012. Je vais entrelacer dessin et sculpture, pour que la 3 D ne soit plus un élément décoratif séparé mais qu’elle réponde directement à l’image 2D, dans le même panneau. C’est de nouveau un terrain plus ou moins vierge, et je ressens une grande excitation à m’y aventurer.

Frank Pé (2/2) : « Les spectacles Zoo et les fresques m'apportent un échange direct avec le public »
Le cadre fait partie intégrante de l’oeuvre
Photo : © CL Detournay

Une autre démarche importante dans votre parcours, c’est l’art animalier.

Bien sûr, je suis toujours autant passionné par les animaux. C’était une grande joie d’introduire ce thème chez Mucha qui, alors qu’il explorait beaucoup le végétal et le féminin, n’a jamais essayé l’animal. Dieu sait pourtant si les courbes et les couleurs…

Qu’est-ce qui vous porte vers cet amour de la nature ?

De la peinture à la sculpture : différentes voies d’expression...
Photo : © CL Detournay

Au départ, c’est une empreinte profonde très personnelle, car l’animal m’a réellement touché étant très jeune. Cela a pris des formes variées selon les différentes étapes de la vie. L’animal m’a toujours accompagné. Je l’explore toujours avec bonheur car c’est un monde infini. En parler en à notre époque, c’est participer selon moi à une conscience émergente. Notre terre ne fait que commencer un long processus d’appauvrissement biologique vers une catastrophe écologique et rappeler sans relâche la merveille qu’est notre petite planète et tous ses habitants me semble essentiel. La régression de la biodiversité – quelle expression bien clean pour dire que des espèces d’animaux disparaissent à tout jamais ! – sera une lourde responsabilité de notre génération. Les êtres humains sont maintenant tellement contaminés par l’esprit de croissance et de profit, qui dans sa forme excessive est une maladie de l’égo, ne l’oublions pas, qu’il n’arrivent pas à se sortir de ce scénario suicidaire de la dégradation de notre propre milieu. J’en veux pour preuve que des espèces disparaissent chaque jour, un singe, un dauphin, un oiseau, et cela ne fait même pas un entrefilet dans les journaux. Selon moi ça devrait être en première page.

Mon apport d’artiste, c’est de parler de cela en termes de sensibilité, et non en terme rationnels comme les scientifiques. J’évoque donc cette fascination constante de la beauté et de la créativité de la nature. À force de visiter des Zoos, j’ai dû voir des milliers de zèbres dans ma vie, mais cela reste à chaque fois un enchantement. Quel truc dingue que le zèbre ! Je croule sous la documentation. J’y plonge régulièrement avec délectation et en ressors des images d’animaux improbables qui existent bel et bien.

On ressent cela dans les grandes fresques que vous réalisez.

Oui, on peut voir cela dans les fresques. J’ai eu cette idée au départ comme une alternative aux séances de dédicaces. J’étais plutôt généreux en la matière. Pour les dédicaces, je suis partisan de faire un réel cadeau au lecteur. Mes dédicaces, j’en faisais des vraies séances de dessin pendant lesquelles je ne voulais surtout pas m’ennuyer. Il s’agissait de grandes improvisations en couleur, et je ne voulais pas tomber dans la frilosité de certains qui répugnent à trop donner pour éviter la surenchère et le commerce des dédicaces. Ce méga-débat ne m’intéresse pas car j’estime que dédicacer, c’est offrir un cadeau au lecteur. Après, à lui de se positionner sur ce qu’il fait de ce présent. 5-10% vont peut-être en faire du business. Tant pis. Je préfère penser aux 90-95% de lecteurs très contents, tout autant que moi qui ai appris des nouvelles techniques lorsque je réalise ces séances d’improvisations. Il y a quelques années, je m’arrangeais pour visiter un ou deux zoos lors d’un déplacement et je dessinais après en dédicace les animaux, attitudes, anatomies que j’avais mémorisées pendant mes visites. J’en ai fait beaucoup, puis de plus en plus grandes jusqu’à ressentir le plaisir de dessiner en très grand. J’ai alors répondu favorablement à la demande d’un festival local, celui d’Andenne, en leur proposant d’innover et de faire de grandes fresques toujours en improvisation libre, mais devant le public.

Frank au travail de ses grandes fresques animalières

En terme de mouvements de doigts et de poignet pour le dessin, on travaille autrement pour ces fresques, avec le bras, sinon le corps entier !

Je sais que ce n’est pas le cas pour certains autres dessinateurs, mais ce passage en grand format a été pour moi un plaisir autant qu’une libération ! L’énergie du dessin qui est contenue dans la main lorsqu’on travaille sur la planche, s’est communiqué au bras lors des dédicaces, puis à tout le corps pour les fresques. Bouger son corps lorsqu’on dessine, c’est également retrouver la sensation physique de ce qu’on représente. En dessinant le dos d’un tigre de trois mètres de long, je ressens réellement l’animal sous mon pinceau ! C’est un plaisir immense, et je ne vois pas pourquoi je m’en priverais ! Je continue ainsi à proposer ces fresques qui semblent rencontrer une approbation générale, car les organisateurs y voient une animation originale, le public peut observer la magie du dessin en train de s’opérer, et pour ma part, je retrouve le plaisir du dessin qui prend forme et que j’avais reçu à un niveau initial lorsque j’allais voir Franquin, Roba et tous ces grands dédicacer à la Foire du livre de Bruxelles, pour les enfants que nous étions. Ce sont les plus grandes leçons de dessin et de spectacle que je n’avais jamais vues, et que j’ai eu envie de retransmettre plus tard, à mon humble niveau bien entendu.

On évoque la grandeur nature, vous aviez un grand projet de zoo, un vrai celui-là, pas de papier, où devaient se mêler dessins animaliers, auteurs et les propres modèles dans de grandes scénographies. Pourquoi n’êtes-vous pas allé au terme du projet ?

L’Atelier Zoo était un projet assez ambitieux. Dans une période où j’étais porté par beaucoup d’éléments positifs, j’ai imaginé ce nouveau concept de zoo, inédit jusqu’à présent, que cela soit en Europe ou ailleurs. Après avoir découvert cette idée, je me suis mis en route pour la réaliser. Au début, tout allait bien. Les portes s’ouvraient, l’accueil était réellement enthousiaste, j’apprenais de nouveaux rôles, comme ceux de devoir former une équipe, dialoguer avec des édiles politiques, avec des architectes, des industriels, etc. Je produisais nombre de plans, de croquis, de dossiers, je faisais les démarches officielles (j’ai obtenu un permis de bâtir) et tout avançait bien. Mais à un moment, la crise aidant, les propriétaires du terrain dont je devais bénéficier pour un euro symbolique ont pensé que des hôtels seraient plus rentables. Les politiciens n’ont pas bougé le petit doigt, et sans terrain, pas de financement. Il fallait recommencer tout à zéro.

Au cœur de l’exposition, les vitrines développent l’intime, alors que les fresques libèrent l’animal
Photo : © CL Detournay

Comme les choses avaient traîné et que je m’étais réengagé dans mon métier de dessinateur, je n’ai plus pu, par manque de temps et d’énergie, recommencer ailleurs. Je me suis rendu compte que je ne possédais pas les qualités d’un chef d’entreprise ou d’un gestionnaire. Si le projet se réveille un jour, ce que je souhaite, je devrai m’entourer plus sérieusement. On verra. Entretemps, comme il me fallait un lieu pour mener toutes mes activités, j’ai commencé la construction de mon propre atelier privé où se mélangent aussi, et à plus petite échelle, sans souci du public, les fonctions de création et d’aquariums, terrariums, etc. Une sorte de petit « Atelier Zoo » qui pourrait devenir un prototype d’un projet public futur. Il devrait être opérationnel courant 2012.

Quand on se lance dans ces divers projets, dans un souci d’innovation constante, prend-on l’énergie au cœur de soi, ou doit-on obligatoirement être soutenu ?

Je suis entouré par ce que je nomme amicalement « mes anges-gardiens ». D’une manière passionnée et la plupart du temps bénévolement, ils m’aident à avancer dans mes projets. Je pense par exemple à Christian Antoine qui s’occupe de la production des bronzes, de la mise en place de toutes les expositions – on approche de 25 ! - et bien d’autres choses. L’auteur dit toujours qu’il travaille en solitaire, mais toutes ces personnes qui m’épaulent forment une famille sur laquelle je peux compter. Je nommerais encore Éric Verhoest de Champaka, Jean-Marie Dersheid, Bruno Klein, Jean-Louis Jacquerie, Bernard Mahé, Arié Abisror, Éric Marin et bien d’autres. Tout ce petit monde suscite, soutient, souffle des idées, et apporte du travail. Ils sont surtout fidèles et possèdent cette vision à long terme qui manque à d’autres niveaux. En effet, quand on travaille, on donne le meilleur de soi-même pour que cela soit réussi. Si on ne travaille pas avec des gens qui possèdent le même état d’esprit, on se jette par la fenêtre au bout de quelques années !

Afin de rejoindre deux grandes fresques de l’exposition, Frank a réalisé un grand dessin qui le représente dans ses activités quotidiennes.

Deux heures de travail !
Photo : © CL Detournay
Photo : © CL Detournay

Vous avez besoin de cet encouragement pour donner le meilleur de vous-mêmes ?

C’est le contexte humain qui est important. Quand j’ai commencé à publier, je désirais être aimé pour mon travail. Puis, en avançant, le contact avec le public et les éditeurs, n’a plus fait illusion. Mes motivations ont aussi changé, se resserrant plus sur le plaisir propre à la création. Maintenant, le retour est toujours important, bien sûr, mais je sélectionne les regards extérieurs. Et l’énergie d’échange, j’essaie de la trouver d’une manière moins détournée, moins différée qu’avant. C’est ce que m’apportent les spectacles Zoo et les fresques aussi : cet échange direct, ÊTRE là, au présent. Un comédien sur les planches reçoit directement les applaudissements du public. Le dessinateur est comme condamné à rester dans l’ombre. Il donne beaucoup toute la journée, plié en deux sur sa table, et reçoit trois phrases en retour six mois ou six ans plus tard. Pour moi, ce n’était pas tenable. J’avais une impression de bagne.

L’expérience, par exemple, du concert dessiné que nous avons fait, avec Dany, Grenson et Borrini à l’Expo universelle de Shanghaï, sur scène avec Didier Laloy et ses musiciens, a été pour moi, malgré les approximations, un très grand moment. Quel trip que de dessiner à la brosse à un mètre de distance d’un musicien survitaminé devant un public enthousiaste ! Voilà encore une piste que je veux explorer plus avant. En définitive, il s’agit toujours de transmettre des émotions à travers des nouvelles formes, d’explorer les chemins originaux. Là, je trouve l’énergie !

Lors du vernissage, l’auteur a prolongé une fresque avec des bisons ’rupestres’ en les signant de la main.
Photo : © CL Detournay
Frank, juste après son happening éclair, la peinture encore à la main.
Photo : © CL Detournay

(par Charles-Louis Detournay)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

Découvrez la librairie de BD numérique ActuaBD avec Sequencity

Lire la première partie de cette interview

Exposition Frank Pé, Bestiaires et Art Nouveau :
du 17 février jusqu’au 13 mars 2011
Rue de Rouge-Cloître 4
1160 Auderghem (Bruxelles)
Tél. : 02 660 55 97
info@rouge-cloitre.be

Ouvert du mardi au jeudi et les samedis et dimanches de 14 à 17h.
Entrée : 3 € - 2 € (étudiants, seniors, demandeurs d’emploi, personnes handicapées, groupes)
gratuit < 12 ans

Visiter le superbe site de l’auteur et celui de L’Art s’invite

Photo en médaillon : © N Anspach

 
Participez à la discussion
10 Messages :
  • Au risque de lasser par la répétition, je redis une fois encore que cette interview et cette seconde partie est superbement touchante, sans doute l’un des plus beaux témoignages d’artistes et l’un des plus beaux articles que j’ai eu à lire ici.

    Frank se présente à nous nu, désabusé, mais aussi plein de vie, de sève, c’est son travail qui le dit.

    Son hommage permanent à la nature, c’est de l’air frais, c’est de l’air simple.

    Frank est un géant d’une autre espèce, il voit loin on peut le suivre.

    Continue Frank.

    Répondre à ce message

  • Il faut rappeler que Frank a eu une influence énorme sur la BD franco-belge à une époque (peut-être aussi importante que celle de Wasterlain en 1976), d’abord quand ont été publié Les Baleines Publiques en 1984 et surtout La nuit du Chat en 1989 dans Spirou. Parlez-en aux auteurs de moins de 45 ans, ce récit intimiste, initiatique, poétique a ouvert des horizons à toute une génération et ne serait-ce que pour ça Frank Pé est un monument de la Bande Dessinée.

    Répondre à ce message

    • Répondu par ishimou le 3 mars 2011 à  21:24 :

      Voyez aussi son premier héros, Vincent Murat,"comme un animal en cage" avec lequel Frank réinventait le style de Marcinelle, encrage très épais, recherche de synthèse.
      Au scénario Terence alias Thierry Martens, également rédacteur en chef de Spirou à l’époque.

      Répondre à ce message

      • Répondu le 4 mars 2011 à  11:43 :

        Il y eut aussi L’elan n’aura jamis d’album !!

        Répondre à ce message

  • Bonjour,
    Bravo pour cet interview en 2 parties. Vous avez réussi à faire parler Frank Pé sur des sujets essentiels pour lui. Cet interview est un interview important pour comprendre le Frank Pé de ces dernières années. Merci bien !

    PS (un peu de pub pour mon site) : Vous pouvez consulter à l’url http://g.ch.free.fr quasiment tous les interviews de Frank Pé.

    Répondre à ce message

    • Répondu par Tintin-Lutin le 4 mars 2011 à  02:41 :

      Excellent site !
      Merveilleux travail !
      Un veritable geste de soutien pour l’auteur !
      Suite a cet entretien ActuaBD - et aux ressources mises en ligne sur le site de Monsieur Christol - je vais explorer pour la premiere fois l’oeuvre de Frank Pe . . .
      Merci !

      Répondre à ce message

  • De ces deux interviews,il ressort quand même un sentiment de réaction d’enfant gâté de la part du talentueux Frank Pé.On peut même le trouver injuste avec Dupuis.Son histoire "comme un animal en cage"réalisée sur un nombre conséquent d’années est un beau document sur l’évolution de son trait.Ce point de vue compense grandement le manque d’homogénéité de l’ensemble.On touche là à un point sensible.Frank Pé n’évolue plus,il stagne ,et son passage dans l’animation n’y a rien changé.On a parfois l’impression qu’il fait toujours le même dessin, avec les mêmes couleurs lui qui par ailleurs est un excellent coloriste.Mais ça ne se voit plus.Frank Pé se calcifie.Espérons que les expériences qu’il mène actuellement le revivifie .

    Répondre à ce message

    • Répondu par Bernard le 8 mars 2011 à  23:21 :

      Des calcifiés de ce genre on en redemande...

      Répondre à ce message

  • Jusqu’à aujourd’hui "Zoo" a été l’unique BD qui m’ait fait pleurer (j’ai + de 60 ans) ; tant de beauté et d’émotion m’ont suffoqué !
    Horriblement dommage qu’Actua BD ne parle d’une expo fermant le 13/03 que le 9/03, j’avais quand même trouvé une solution pour faire un AR Paris Bruxelles le 11/03 avant de m’apercevoir que le Rouge cloitre n’est pas ouvert le vendredi...
    La beauté totale est bien plus difficile à atteindre que la vulgarité de tous les jours...
    Vos dessins, Monsieur Franck, on les garde à tout jamais dans les yeux et dans le coeur.
    Merci MONSIEUR !

    Répondre à ce message

    • Répondu par Charles-Louis Detournay le 9 mars 2011 à  18:51 :

      Je comprends votre désolement de rater cette exposition.
      Je voudrais ajouter que vous pouvez venir voir chaque jour les articles qui paraissent (la première interview a été publiée le 1er mars car cela demande du travail de reprendre tout cela). De plus, les exposants peuvent encoder bien à l’avance leur événement dans la partie agenda.

      Au plaisir

      Répondre à ce message