Frédéric Boilet : « J’ai choisi des auteurs dont les oeuvres me semblent avant tout universelles »

23 octobre 2005 0 commentaire
  • Dix-sept auteurs (neuf Français ou francophones, huit Japonais ou résidents au Japon) réunis dans un même ouvrage pour raconter le Japon. Les Français, invités chacun dans une ville différente par les instituts franco-japonais et alliances françaises de l'Archipel - Joann Sfar à Tôkyô, Emmanuel Guibert à Kyôto, Nicolas de Crécy à Nagoya... - réalisent une histoire autour de leur ville ou de leur région d'accueil. Les Japonais nous parlent du pays où ils vivent ou de celui où ils sont nés : Kazuichi Hanawa, Sapporo, Jirô Taniguchi, Tottori, Daisuké Igarashi, Iwaté... C'est à Tôkyô, dans le quartier animé de Shibuya où il nous avait donné rendez-vous, que nous avons rencontré Frédéric Boilet, l'initiateur du projet.

Comment est né le projet « Japon » ?

Tout d’abord, je tiens à préciser que je ne suis pas l’initiateur de ce projet ! Ce mérite revient à l’Institut franco-japonais de Tôkyô. C’est suffisamment exceptionnel pour être souligné. La bande dessinée est sans doute l’un des points communs culturels les plus importants entre la France et le Japon, et s’il y a un pays au monde où elle devrait être une priorité des institutions culturelles françaises, c’est bien le Japon. D’autant qu’il y a de quoi faire, car la BD franco-belge, ici, c’est zéro ! De mon côté, voilà près de quinze ans que je vis entre la France et le Japon, et qu’en tant qu’auteur français et amoureux de la bande dessinée mondiale, je m’efforce tout naturellement de créer des ponts entre BD et manga, et entre autres de faire connaître les auteurs européens aux lecteurs et professionnels japonais. Pourtant, pendant toutes ces années, je me suis heurté à un mur face aux institutions françaises. Avant le projet « Japon », leurs efforts pour la BD pouvaient se résumer, grosso modo, à deux invitations de séjour d’auteurs français à la villa Kujôyama - Beb Deum en 1995 et moi-même en 1994 - et une exposition dans un grand magasin de Tôkyô à l’occasion de l’Année de la France au Japon en 1998...

Les institutionnels français n’avaient pas aidé l’opération sur « La Nouvelle Manga » ?

Frédéric Boilet : « J'ai choisi des auteurs dont les oeuvres me semblent avant tout universelles »
Japon (Ed. Casterman)
Prochainement dans les bacs de vos librairies.

Si peu. Si l’Événement Nouvelle Manga - que j’ai suscité en 2001 - a pu voir le jour, c’est uniquement grâce à des aides japonaises. Pas un yen n’est venu des institutions françaises, alors que c’était pourtant un événement d’importance, sans aucun précédent à l’époque et d’ailleurs toujours pas renouvelé depuis : deux semaines de fête autour de la BD et de la manga, mobilisant les rues et ruelles de quatre quartiers populaires de la ville, les Beaux-Arts de Tôkyô, deux galeries privées et, via l’association japonaise Art-Link, une cinquantaine de bénévoles pendant un an. Des entreprises japonaises nous avaient également apporté une aide matérielle, comme Time & Style qui nous avait prêté le mobilier pour la Maison de la Nouvelle Manga [1] ou la firme Asahi qui nous avait fourni les boissons. À l’époque, la seule aide française était venue de l’Institut franco-japonais de Tôkyô : en échange du transfert de la conférence dans leurs locaux, ils avaient notamment bien voulu héberger David B, l’un des trois auteurs invités... Or, au moment même où se déroulait l’Événement Nouvelle Manga, est arrivé à l’institut un nouveau directeur, Jacques Soulillou, qui est aussitôt venu faire un tour sur les lieux du festival... Deux ans plus tard, il me contactait pour le projet « Japon ». Pour quelqu’un qui ne connaît pas très bien la bande dessinée, c’est une initiative remarquable. Autre exploit, il a réussi à fédérer autour du projet l’ensemble des huit instituts et alliances françaises de l’Archipel, et l’ambassade de France à Tôkyô ! L’idée était d’inviter huit auteurs francophones au Japon pendant quinze jours, en leur demandant, en échange, de simplement réaliser une BD sur le thème de la ville, de la région de leur séjour. Au départ, il n’était pas envisagé d’édition professionnelle de ces travaux, j’ai apporté cette idée et mon propre réseau : ce sont les éditeurs de mes albums dans le monde, qui suivent mes activités autour de la Nouvelle Manga, qui vont publier l’album.

Vous ne cédez pas vos droits à un éditeur qui gère le reste du monde ?

Non. Sauf cas exceptionnel, je tiens à conserver mes droits en chaque langue. Le droit de reproduction d’une oeuvre est la propriété de son auteur. En le cédant par contrat à un seul et même éditeur, comme on le fait pratiquement automatiquement en Europe, on gagne peut-être l’éternelle reconnaissance de cet éditeur - ce n’est même pas sûr !, on perd surtout d’emblée la moitié des éventuels revenus de parutions en d’autres langues. Pour un auteur qui ne vise pas le grand public, un auteur dont la priorité n’est pas de faire des ventes, conserver ses droits, c’est simplement du bon sens ! Pour pouvoir vivre de ses albums, il faut en vendre combien, 20 à 40.000 exemplaires ? Eh bien moi, plutôt que de viser ce « score » dans un seul pays, et donc faire peu ou prou ce qui est à la mode dans ce pays, je préfère créer en toute liberté pour huit pays dans lesquels mes albums ne toucheront peut-être que 2.500 à 5.000 lecteurs. C’est un espace de liberté, grâce auquel je ne suis pas tenu d’aligner mon travail sur les contraintes commerciales d’un seul marché. C’est ce principe des pleins droits pour l’auteur et mon propre réseau éditorial qui ont permis la publication en six langues de « Japon », mais aussi du « Terrain vague » de Hideji Oda.

Pour la langue française, dans le prolongement de mon travail de directeur de la collection Sakka qui publie de la manga d’auteur - mais selon la procédure classique de traduction de livres déjà parus au Japon, c’est tout naturellement à Casterman que j’ai proposé l’idée de la collection internationale Nouvelle Manga, un axe tout à fait nouveau pour la publication de manga en France, puisqu’il s’agit de créations. L’idée est de proposer à des auteurs de toutes nationalités de créer d’emblée pour un marché universel. Les auteurs japonais pour leur part, en n’étant pas tenus de viser d’abord le marché japonais, ont l’opportunité de toucher un lectorat plus varié que celui, ciblé à l’excès, dans lequel les confinent les éditeurs japonais. Le cloisonnement est la plaie du système japonais, les auteurs et leurs créations y sont constamment canalisés. De fait, la plupart des auteurs japonais n’ont aucune idée qu’il y a une vie pour la bande dessinée en dehors du Japon. Ils créent d’abord pour un public japonais ciblé, collégiens fans de base-ball, salariés masculins mariés de 35 ans ou employées de bureau célibataires de 25 ans, avec l’idée de remporter un succès auprès de ce lectorat. Après, c’est très vague pour eux. Disons que les mieux informés, quand ils apprennent que leurs livres sont parus à l’étranger, perçoivent ça comme du bonus.

Daisuké Igarashi
pour "Japon" (Editions Casterman)

Comment avez-vous abordé cette question avec les auteurs japonais du projet « Japon » ?

En leur proposant de créer dans le contexte de cette coédition internationale. À la réflexion, c’est un peu le même projet, mais à une échelle internationale, que celui que j’avais lancé il y a quelques années à l’échelon francophone avec le collectif Les Enfants du Nil, qui lui-même s’inspirait du travail de François Schuiten et Claude Renard, Le Neuvième Rêve [2]. Il y avait déjà un fanzine qui publiait les travaux des étudiants des Beaux-Arts d’Angoulême, Au Fil du Nil, mais ce projet commun professionnel a servi de détonateur à leur carrière. Donc, à partir de l’idée de faire un livre réalisé par des auteurs invités au Japon, nous avons voulu demander aux auteurs japonais de raconter eux aussi leur pays. Le contraste vient du point de vue entre des auteurs francophones qui débarquent - même si pour certains ce n’est pas leur première visite, des étrangers en situation de voyage, et des auteurs japonais et moi-même qui vivons ici et avons une vision forcément différente. Les auteurs japonais parlent de leur quartier, de leur ville ou de la région où ils sont nés...

Justement, qui sont-ils et comment ont-ils été choisis ?

Pour moi, les auteurs de « Japon » sont représentatifs de cette Nouvelle Manga que j’essaie d’expliquer depuis quelques années. Il y a dans le monde des auteurs à vocation universelle, ce sont quelques-uns de ces auteurs que j’ai contactés. Côté japonais, ce ne sont pas forcément des auteurs pour « fans » français de mangas ; de même, les auteurs français choisis ne sont pas destinés à la poignée d’« otakus » japonais de bande dessinée franco-belge. Chacun des auteurs de « Japon » peut être lu par tout le monde : il n’y a pas besoin d’être fan de manga pour apprécier les histoires de Taniguchi, et les lecteurs japonais peu habitués aux codes de la BD peuvent apprécier les histoires de Davodeau.

On peut faire le parallèle avec ce que l’on appelle en France « La Nouvelle Bande Dessinée », une démarche favorisant les auteurs, au détriment des séries et des personnages ?

Quand j’ai écrit le Manifeste de la Nouvelle Manga en juin 2001 [3], un texte qui a fait un peu de bruit et dont je ne pensais pas qu’il ferait tant d’histoires, l’appellation « Nouvelle Bande Dessinée » n’existait même pas [4] !. J’y expliquais qu’il y avait en France une sorte de nouvelle bande dessinée, celle de Fabrice Neaud, d’Emmanuel Guibert, etc., dont les récits avant tout humains, les histoires au quotidien, me semblaient avoir une portée plus universelle que les traditionnelles séries d’aventure ou de SF. Quand Emmanuel parle de La Guerre d’Alan [5], c’est un album qui dépasse le cadre de la bande dessinée. Il peut intéresser les fans, bien sûr, mais aussi des gens pas forcément lecteurs de BD. J’essayais tout simplement d’expliquer que si moi, j’étais « Nouvelle Manga », (en japonais, les critiques japonais avaient parlé de « Manga Nouvelle Vague » à propos de mes albums, en référence à la Nouvelle Vague du cinéma français des années soixante [6]), alors bien d’autres devaient l’être aussi : David B, Emmanuel Guibert, Joann Sfar, Fabrice Neaud... Ils n’ont pas un rapport direct avec le cinéma français (moi non plus d’ailleurs) mais leur propos est universel. Il y a au Japon un public assez large qui connaît et identifie très bien le cinéma français et qui, effectivement, me semble pouvoir retrouver dans la Nouvelle Bande Dessinée quelques-unes des caractéristiques de ce cinéma très apprécié ici : une description du quotidien, un ton particulier propre à la création française. Je suis donc responsable du choix des auteurs français de « Japon », mais aussi de la plupart des auteurs japonais. J’ai choisi des auteurs dont les oeuvres me semblent avant tout universelles. J’en ai profité pour ouvrir une porte à quelques auteurs peut-être moins connus, comme par exemple David Prudhomme que j’aime beaucoup ou encore la formidable Aurélia Aurita.

Etienne Davodeau
pour "Japon" (Editions Casterman).

C’est un projet qui paraît simultanément dans toute une série de langues...

Simultanément en français et en japonais fin octobre, début novembre 2005, et avec quelques semaines de décalage pour les autres langues [7]. Les éditeurs espagnol, anglais, etc., avaient besoin de ces quelques semaines supplémentaires : ils devaient traduire la totalité de l’ouvrage, alors qu’en français et en japonais, seulement une moitié était à traduire et à lettrer. Mais cette question de l’édition simultanée en six langues, si elle est spectaculaire, n’est pas le plus important. J’ai convié des auteurs qui me semblaient avoir une vraie personnalité, et qui donc devaient être capables de dépasser leur public traditionnel. De fait, dans cet album, il n’y a pas une histoire qui se ressemble, même si nous avons tenté de maintenir une unité de temps entre les différents récits qui se situent fin 2004. Et je crois que le résultat est à la hauteur : les auteurs de « Japon » ont tous fait quelque chose de très fort. C’est quand même ça le plus important.

Propos recueillis à Tôkyô, par Didier Pasamonik, le 31 août 2005.

(par Didier Pasamonik (L’Agence BD))

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[1On notera que Boilet met le mot « manga » au féminin, selon l’usage historique de ce mot. Mais, en France, manga est aujourd’hui plus largement employé au masculin.

[2En 1990-1991, sous la houlette de Frédéric Boilet, les élèves de l’atelier BD des Beaux-Arts d’Angoulême ont conçu deux ouvrages Les Enfants du Nil publiés chez Delcourt. On y trouvait, pour la première fois publiés, notamment les signatures de Mazan, Wendling, Ayrolles, Turf, Tiburce, Robin, Bramanti... Dix ans auparavant, Le Neuvième Rêve, publié successivement par Les Archers puis par Magic-Strip, révélait notamment Schuiten, Andréas, Berthet, Bézian, Sokal, Cossu, Foerster...

[3On peut en lire le texte intégral sur le site de Frédéric Boilet : « Manifeste de la Nouvelle Manga »

[4Le terme a été popularisé depuis par un recueil d’entretiens de Hugues Dayez, La Nouvelle Bande Dessinée, paru en janvier 2002 aux Editions Niffle.

[5Deux albums parus chez L’Association.

[6Le Japon est premier marché dans le monde, après la France, pour le cinéma français, loin devant les États-unis.

[7En Espagne (Ponent Mon), en Italie (Coconino Press), aux Pays-Bas (Casterman), au Royaume-Uni et aux États-Unis (Fanfare / Ponent Mon) en décembre 2005, début 2006.

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