Frédéric Lorge (Galerie Comic Art Factory) : "Il faut vraiment voir une oeuvre en face de soi pour se rendre compte de sa qualité"

25 mai 2018 0 commentaire
  • Après l'expo-vente consacrée à Renaud Dillies, la galerie Comic Art Factory nous propose un nouvel accrochage, qui met cette fois en vedette le travail de Gilbert Shelton, l'une des figures du comics underground américain. Profitons de cette occasion pour faire plus ample connaissance avec Frédéric Lorge, le galeriste derrière ce nouveau temple bruxellois du neuvième art.
Frédéric Lorge (Galerie Comic Art Factory) : "Il faut vraiment voir une oeuvre en face de soi pour se rendre compte de sa qualité"
Freak Brothers – imprimé en t-shirt – printed as a T-shirt – 1969 – 24 x 30 cm
Gilbert Shelton © Rip Off Press

Frédéric Lorge, pourriez-vous vous présenter ?

Frédéric Lorge : J’ai 42 ans, j’ai grandi dans la région de Charleroi, mais je vis à Bruxelles depuis près de 20 ans maintenant et j’ai toujours lu des bandes dessinées. Mes premiers souvenirs de lecture remontent à l’âge de quatre ans, c’était un Strange de 1979. J’ai grandi avec les super-héros américains, tout en lisant aussi du franco-belge.

Mes souvenirs de lecture sont liés à la bibliothèque du village et aux rayons BD lorsque je faisais les courses au supermarché avec ma mère. La BD n’était pas très encouragée par mes parents mais elle était tolérée. Ils trouvaient aussi que c’était un loisir cher payé car je lisais trop vite mes albums, ce qui me poussait à en réclamer d’autres. Mais comme je les relisais constamment, ils ont fini par accepter ma passion, sauf pour les super-héros qui ne sont jamais passés...

Par la suite, je suis passé aux comics US en version originale. J’ai eu ma période manga également mais là, je suis surtout sur du franco-belge, que ce soit des grandes séries ou des choses plus intimes. Côté US, j’ai lu Vertigo, DC, Image qui fait des choses extraordinaires en ce moment au niveau éditorial.

Qu’est-ce qui vous a poussé à ouvrir votre propre galerie ?

Cela a été un long processus, entrecoupé de rencontres. J’ai été journaliste BD pendant une quinzaine d’années. J’ai rencontré pas mal d’artistes, c’était pour la majorité de belles rencontres.

Renaud Dillies (en avant plan) et Frédéric Lorge
Crédit photo © DR

Pour quels médias avez-vous écrit ?

J’ai écrit pour un magazine régional de la région de Charleroi. J’ai aussi écrit pour un magazine du nom de Dévo-rock, pour le mensuel féminin belge Axelle, ainsi que sur internet, etc.

Par la suite, j’ai commencé à collectionner il y a dix ou onze ans, en achetant des objets sur eBay. J’ai acquis des planches de comics américains car on trouvait facilement des planches de Superman ou de Batman pour 200 dollars. Ce n’étaient pas des planches d’auteurs majeurs mais elles m’ont permis de faire mes premiers pas en tant que collectionneur.

Vous savez, lorsque j’ai commencé à me rendre dans des galeries, j’ai été assommé par les prix des œuvres. La moindre chose qui m’intéressait, c’était deux mois de loyer qu’il fallait débourser, chose que je ne pouvais pas me permettre ! Je me suis donc d’abord intéressé aux originaux de comics US, qui étaient plus accessibles.

Par la suite, je suis venu plus lentement au franco-belge, car les prix sont très différents de ceux pratiqués sur le marché US. J’ai fait des rencontres avec des collectionneurs ou des artistes, qui ne travaillaient pas encore avec quelqu’un, ou d’autres à qui j’ai acheté des planches, etc.

Les choses se sont faites naturellement. Je ne me suis jamais dit que je voulais travailler dans la BD. Cette envie s’est imposée à moi d’elle-même au fur et à mesure de mes rencontres. C’est une passion qui est devenue un métier.

Fat Freddy’s cat – Fruit cocktail – 31 October 1977 – 41 x 9 cm – 16″ x 3.5″
Gilbert Shelton © Rip Off Press

Concernant ma galerie, j’ai débuté en créant d’abord le site Comic Art Factory il y a quatre ans. J’ai travaillé sur le Net pendant quatre ans tout en assurant une présence sur certains festivals. J’ai fait des rencontres de clients, majoritairement via la plateforme web. Et là, j’ai trouvé un lieu qui me plaisait et qui était dans mes cordes financièrement parlant.

Cette galerie me permet de travailler avec des gens qui ont parfois envie d’une exposition, ou de retravailler avec des auteurs avec qui j’avais collaboré lorsque j’étais actif sur le Net, et que j’ai envie à nouveau d’exposer. Je pense qu’une œuvre d’art est faite pour être vue en vrai. C’est vraiment indispensable, surtout lorsque l’on ne connait pas l’œuvre de l’artiste. Je pense qu’il y a un rapport intime qui se créé entre un galeriste, un visiteur et une œuvre d’art. J’ai vu des visuels d’œuvres sur Internet, qui ne m’ont rien fait. C’est seulement lorsque je les ai eus en vrai, face à moi ; que j’ai ressenti une émotion. C’est pourquoi devenir galeriste est une progression naturelle pour moi, car elle illustre ma volonté de partager et de mettre en avant des artistes qui me touchent.

Freak Brothers – Cover – French collection volume 7 (1999) – Meltdown – 27 x 36 cm – 10″ x 13.5″ – watercolor / aquarelle
Gilbert Shelton © Rip Off Press

Qu’est-ce qui vous distingue des autres galeries spécialisées dans la BD ?

Je pense qu’il y aura toujours des sensibilités différentes. Je pense qu’il y a des collectionneurs et des galeristes qui ont des goûts très différents, mais qui exposent les même artistes. Il y a des auteurs que j’aimerais bien exposer un jour mais pour l’instant, ils sont biens avec les collègues donc je ne me permettrai pas de les contacter. Et puis j’ai une sensibilité comics qui est assez affirmée, ce qui fait que j’essaierai de développer et le pôle comics et le pôle franco-belge à parité égale. Surtout que les expositions consacrées aux comics ne sont pas très développées à Bruxelles. Quand je compare ce que font mes collègues, je constate qu’il y a une direction très ligne claire et graphique chez Champaka, tandis qu’Huberty & Breyne sont, à la fois dans le patrimonial et à la fois sur les nouveaux artistes. Ils ont surtout un grand nombre de pointures !

Gilbert Shelton
Crédit photo © DR

Cela signifie-t-il que vous ferez venir des auteurs américains dans votre galerie ?

Heu... oui. C’est déjà le cas avec l’exposition actuelle, qui est consacrée à Gilbert Shelton. Il s’agit d’un artiste américain qui vit depuis trente ans en France. Shelton est le créateur de The Fabulous Furry Freak Brothers, qui viennent de fêter leur cinquantième anniversaire. Gilbert Shelton est un des piliers du comics underground US et a été un des collaborateurs de Robert Crumb, avec qui il est toujours ami, car Crumb vit également en France.

Freak Brothers – Fat Freddy – Le testeur – 1991 – 36 x 29 cm – 14″ x 11.5″
Gilbert Shelton © Rip Off Press

Les Fabuleux Freak Brothers sont une bande de Pieds nickelés qui passent leur temps à fumer de l’herbe. Ce qui est étonnant c’est que j’étais passé complètement à côté de Shelton ! Je ne fume pas de pétards et lorsque j’ai découvert cette série, il y a dix ou quinze ans, je n’ai pas été touché par son humour. Ces personnages ne sont pas complètement abrutis mais ils sont souvent défoncés et les intrigues qu’ils vivent tournent autour du fait de trouver un peu de thune pour s’acheter de l’herbe. C’est leur principale activité.

Mais j’ai redécouvert Shelton il y a 3-4 ans dans les strips du Chat de Fat Freddy, qui est un spin-off des Freak Brothers. Ces gags me faisaient marrer alors qu’ils ont déjà quarante ou cinquante ans, et c’est par ce biais que j’ai redécouvert le travail de Shelton.

Depuis qu’il vit en France, Gilbert Shelton passe une semaine à encrer une planche. Il fait un travail d’encrage qui est beaucoup plus prononcé que par le passé. Gilbert est un homme de 77 ans, charmant et qui, historiquement, a vécu la naissance des comics US et il en parle avec beaucoup d’enthousiasme. J’espère que par la suite, d’autres auteurs américains ou anglais seront exposés dans ma galerie.

(par Christian MISSIA DIO)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

Expo Gilbert Shelton
Galerie Comic Art Factory
Du 17 mai au 3 juin
Chaussée de Wavre 237
1050 Bruxelles (galerie située en face de Museum - l’Institut royal des Sciences naturelles de Belgique)
Heures d’ouverture : jeudi, vendredi et samedi de 11 à 19h. Les autres jours sur rendez-vous.

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