"Gang of Four" : le comic de Winshluss

16 juin 2017 0 commentaire
  • Winshluss aime flirter avec l'art contemporain. L'occasion offerte par le Frac Aquitaine était donc idéale pour éveiller son imagination fertile et son furieux crayon. Partant d'une photographie de l'Américaine Diane Arbus, il développe un court comic en forme de faux exercice de style. Le dessinateur y dépasse le simple hommage et la parodie pour livrer un petit ouvrage fidèle à son univers déjanté.

Une initiative associant une institution culturelle et un éditeur indépendant réputé pour ses ouvrages irrévérencieux ? Pourquoi pas, si la créativité est au rendez-vous. Le Frac Aquitaine (Fonds régional d’art contemporain) et Les Requins Marteaux se sont alliés pour proposer à un dessinateur de choisir une œuvre dans la collection avant d’en tirer une bande dessinée. Et c’est à Winshluss qu’est revenu l’honneur d’inaugurer ce projet.

Si le concept peut paraître audacieux, il n’en répond pas moins à une certaine logique. Du côté du Frac d’abord, toujours en recherche de partenariat et dont une des principales missions est de valoriser son patrimoine. Mais aussi du côté des Requins Marteaux, maison d’édition qui a l’habitude de diversifier ses approches, s’ouvrant depuis longtemps à la production de films et à la conception d’expositions.

Il fallait cependant pour l’éditeur - et il faudra encore - éviter de s’institutionnaliser. Débuter avec un auteur comme Winshluss, au crayon sûr et à la réputation certaine, permet de répondre à ces différents objectifs.

"Gang of Four" : le comic de Winshluss
Une œuvre de Winshluss en trois dimensions pour son exposition lors du festival BD à BASTIA 2017 (photographie : F. Hojlo)

En effet, Winshluss est connu des amateurs d’Underground, grâce notamment à Monsieur Ferraille, comme d’un public plus large, grâce à sa participation à la réalisation du film d’animation Persepolis (avec Marjane Satrapi, 2007), son Fauve d’or à Angoulême en 2009 pour Pinocchio (Les Requins Marteaux, 2008) ou encore sa Pépite d’Or au Salon du livre de jeunesse de Montreuil pour Dans la forêt sombre et mystérieuse (Gallimard, 2016). C’est également un artiste aux multiples talents, œuvrant bien sûr dans la bande dessinée, mais aussi l’animation - il faut voir son court-métrage Il était une fois l’huile (Je suis bien content, 2010) - et la musique.

Winshluss est également intéressé par l’art contemporain et aime apposer sa patte sur la scénographie de ses expositions, ainsi qu’il nous l’avait expliqué en avril à Bastia. Il lui arrive ainsi d’inventer des œuvres en trois dimensions, tout en demeurant dans la ligne de ses créations dessinées : détournement des modèles de la pop culture, caricature de la société de consommation et imaginaire sans tabou. Le choix était bien entendu vaste dans la collection du Frac Aquitaine. Le dessinateur s’est finalement tourné vers les États-Unis et la photographe Diane Arbus, exhumant une image de 1970 emblématique de son travail.

Gang Of Four © Winshluss / FRAC Aquitaine / Les Requins Marteaux 2017
Diane Arbus, "Untitled 4", 1970-1971, collection FRAC Aquitaine © Estate of Diane Arbus (photographie Frédéric Delpec)

Cette photographie est issue d’une série réalisée dans un établissement pour personnes handicapées mentales, au moment d’Halloween. De format carré, offrant une vue frontale des quatre personnes masquées, elle reflète aussi bien l’aspect documentaire du travail de Diane Arbus que son regard artistique sensible et empathique. Elle est aussi le point de départ du petit ouvrage écrit et dessiné par Winshluss.

Gang Of Four © Winshluss / FRAC Aquitaine / Les Requins Marteaux 2017

Gang of Four se présente, par sa composition, son format et sa pagination, comme un comic book. Les quatre personnes de la photographie y deviennent des personnages à part entière, fuyant éperdument une clique ultra-violente aussi bête que méchante. La course-poursuite, dont nous ne connaîtrons pas la raison, est haletante, drôle et cruelle. Winshluss, en maître du clair-obscur - c’est écrit sur la couverture ! - et de l’animation, nous donne à lire un récit dynamique, guère prétentieux et malgré tout surprenant, se terminant sur un heureux carnage.

Les références sont sans doute multiples. Outre les quatre personnes de la photographie de Diane Arbus, nous ne pouvons éviter de penser aux Quatre Fantastiques de l’univers Marvel. La référence est immédiate. Quatre héros bondissant, jaillissant presque de la couverture : comment ne pas évoquer les Fantastic Four de Stan Lee et Jack Kirby, apparus en 1961, soit dix ans presque jour pour jour avant que la photographe ne prenne son cliché ? Nous savons que Winshluss aime malmener les icônes de la culture américaine. Il le fait ici sans ménagement, et pourtant sans cynisme.

Peut-être faut-il voir aussi dans ce gang des quatre un rappel des goûts musicaux du dessinateur. Gang of Four est en effet un groupe de punk-rock britannique, fondé en 1977 à Leeds et dont l’influence a été importante. Le nom du groupe est lui-même une référence à la Bande des Quatre - encore un Gang of Four ! -, ce quartet de dirigeants de la Chine communiste, arrêtés en 1976 et jugés comme instigateurs de la Révolution culturelle, qui fit des millions de victimes entre 1966 et 1976. Cette accumulation de référence, associée à un scénario certes linéaire mais qui ne manque pas de tension, donne une certaine densité au comic de Winshluss.

Gang Of Four © Winshluss / FRAC Aquitaine / Les Requins Marteaux 2017
Gang Of Four © Winshluss / FRAC Aquitaine / Les Requins Marteaux 2017

Ces références implicites pourraient nuire à l’œuvre, en la surchargeant voire en la saturant de signification. Elle apporte pourtant une sorte de flou qui correspond bien à la manière de faire de Winshluss. Brouillant les pistes, jouant avec les clichés, il cherche à perturber, l’air de rien, son lecteur. Mais la mascarade, la parodie, l’outrance carnavalesque ne sont là que pour masquer une sensibilité pudique - qui nous est pourtant révélée d’entrée avec le choix de la photographie et qui nous est confirmée dans un final dont l’exubérance ne doit pas leurrer. Comme Diane Arbus, Winshluss se place face - mais aussi avec - les êtres en marge, pourchassés pour la banalité de leur différence et l’incongruité de leur innocence.

Gang Of Four © Winshluss / FRAC Aquitaine / Les Requins Marteaux 2017

(par Frédéric HOJLO)

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