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Guibert, Lefèvre et Lemercier : « Dans notre récit, le vécu est le vecteur de compréhension »
24 février 2006

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Guibert, Lefèvre et Lemercier : « Dans notre récit, le vécu est le vecteur de compréhension »

Le troisième et dernier tome du Photographe marque la fin d’un témoignage exceptionnel. Celui d’un homme dans le sillage d’une équipe de Médecins sans Frontières en Afghanistan. En 1986, ce pays était en pleine guerre avec les Soviétiques. Emmanuel Guibert a recueilli les souvenirs, les émotions et les impressions du photographe Didier Lefèvre pour bâtir un triptyque, où le dessin prend le pas sur la photographie lorsque le propos ne peut pas être illustré par des clichés. Frédéric Lemercier a mis en couleurs avec beaucoup de finesse et de simplicité ces albums. Nous les avons rencontré, en compagnie de Robert, l’un des médecins de cette mission MSF.

Didier Lefèvre, comment est né ce projet de bande dessinée autour de l’un de vos voyages en Afghanistan ?

DL : Je connais Emmanuel depuis de nombreuses années. Un jour, je lui ai raconté mes voyages. Il travaillait à l’époque sur la Guerre d’Alan, publié à l’Association. Il y utilisait une technique narrative simple qu’il maîtrisait parfaitement : Emmanuel enregistrait les souvenirs d’Alan Cope, un ancien G.I. américain lors de la Seconde Guerre mondiale, pour les retranscrire sous la forme de bandes dessinées.
Emmanuel souhaitait utiliser le même procédé avec moi. Il trouvait que les événements vécus lorsque j’ai accompagné une équipe de Médecins Sans Frontières en Afghanistan étaient passionnants et méritaient d’être racontés. Nous avons donc réalisé différentes séances de travail où je lui racontais, photographies à l’appui, le détail de ce voyage. Emmanuel a ainsi enregistré sept ou huit cassettes de 90 minutes. Il a directement décelé que ces dessins pourraient être associés à mes photos. Les éléments de l’histoire qui ne pourraient pas être montrés sous la forme de clichés, faute de matériel, le seraient grâce à son trait !

Guibert, Lefèvre et Lemercier : « Dans notre récit, le vécu est le vecteur de compréhension »
Didier Lefèvre

Il a donc réalisé quelques planches d’essais.

DL : Effectivement. Dupuis a été directement enthousiaste quant à la teneur de ce projet. Nous pensions alors que l’éditeur allait être réticent à nous suivre dans cette aventure : le récit nous semblait trop riche pour une bande dessinée. Plusieurs histoires s’entremêlaient tout en étant indissociables les unes des autres : les objectifs de la mission de MSF, la découverte d’un pays en guerre par un photographe français et enfin le voyage lui-même pour parvenir en Afghanistan ou en ressortir. Nous avions peur de devoir résumer le récit, avec le risque de perdre toute sa force. Mais heureusement Dupuis nous a fait confiance en nous disant d’emblée que le récit méritait plusieurs albums.

Emmanuel Guibert, comment avez-vous eu l’idée de publier les photos de Didier Lefèvre et de les faire alterner avec vos dessins ?

EG : Cela me paraissait évident d’alterner des séquences photographiques et dessinées à partir du moment où je travaillais avec un photographe. Cette intuition a été naturelle.

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Extrait du tome 3.

Vous ne vous êtes jamais posé la question de supprimer ou édulcorer certaines scènes délicates. On voit notamment une personne au visage arraché dans le deuxième album.

DL : À l’époque, en tant que photographe et reporter, je ne pouvais pas faire l’impasse de ce genre de situation. Je suivais une équipe mobile de Médecins Sans Frontières qui étaient confrontée quotidiennement à ces scènes. Soigner ces gens était la raison fondamentale de notre voyage. Ne pas les photographier aurait donc été une erreur et une absurdité...
Cela aurait également été une traîtrise par rapport aux Afghans et aux membres de l’équipe MSF avec laquelle j’ai voyagé, de ne pas le faire.
Quand ce projet de bande dessinée est né, il était évident de publier ces photographies. Tout est montrable en matière de journalisme. À condition que l’on prépare, avec attention, les lecteurs à ce que l’on traite.

EG : D’où l’importance de la narration.

DL : Exactement. Mais il faut éviter d’offrir toute ces information en « vrac » au lecteur, sans traiter le contexte. Une accumulation d’horreurs amène à une banalisation de celle-ci. Si bien que les gens ne décernent plus ce que l’on veut montrer.

Robert, vous avez vécu ces événements. La scène où vous soignez une jeune fille atteinte à la moelle épinière par un minuscule fragment d’un obus [1] est particulièrement difficile.

Robert : Nous étions deux médecins à être dans cette région tout cet hiver-là. Nous ne pouvions malheureusement pas lui donner l’accompagnement médical approprié et la suivre quotidiennement. Elle est morte quatre mois après, suite à une septicémie comme cela arrive souvent dans ces pays. Peu de malades ayant une pathologie aussi lourde ont une chance de survie... Nous avons fait ce que nous pouvions.

Frédéric Lemercier : Le DVD offert à l’achat du troisième album complète d’ailleurs assez bien cette scène. Juliette a filmé une conversation avec la mère de ce malade. On devine l’angoisse et la détresse d’une mère qui comprend que sa fille ne pourra plus marcher. Et ses interrogations face à son accompagnement thérapeutique dans son village...

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Étude préparatoire pour le T2

Robert, quelle impression avez-vous eue en découvrant que cette partie de votre vie avait été racontée en BD ?

Robert : Nous avons découvert le premier tome du Photographe lors de sa présentation à la presse. Juliette et moi-même ne connaissions pas Emmanuel Guibert. Nous avons été frappé par la qualité de la bande dessinée. Il s’agissait là de la représentation exacte de ce que l’on avait vécu.

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Robert, l’un des médecins du « Photographe »

Je suis heureux que notre aventure ait été mise en image en BD et offerte en DVD au public. Peu de gens ont la chance de vivre une expérience pareille. J’emploie le mot « chance » à bon escient : ce voyage m’a donné un autre regard sur la vie. La bande dessinée retrace à merveille l’ambiance du groupe qui devait mener cette mission à bien. Nous ne nous prenions pas du tout au sérieux, malgré les événements difficiles auxquels nous étions confrontés !
Je me souviens avoir été méfiant lorsque l’on m’a annoncé qu’un « reporter photographe » nous accompagnerait lors de ce périple en Afghanistan. Nos deux métiers sont fort différents. Mais Didier a d’emblée fait partie de l’équipe. Il s’est intégré d’une part à la mission et s’est surtout fait accepter par les Afghans. Il faisait son métier avec tellement de simplicité que l’on avait oublié la raison de sa présence.

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Emmanuel Guibert

Emmanuel, n’avez-vous pas envisagé de traiter cette thématique et ces photos via un personnage fictif ?

EG : Nous avons effectivement envisagé cette hypothèse. Didier s’est rendu plusieurs fois en Afghanistan et nous aurions pu raconter des éléments vécus lors de plusieurs voyages en un seul récit. Cela aurait été une sorte de « mission idéale » qui aurait compris sa vision de Kaboul et sa rencontre avec le commandant Massoud.
Mais plus il me racontait ce voyage, plus j’étais convaincu qu’il fallait que je m’intéresse à celui-là. Plus Didier me racontait son intimité, ses réflexions, ses actes, plus j’avais envie de les intégrer au récit, sans aucune réticence. Je savais que ce serait ce vécu qui serait le vecteur de compréhension pour les lecteurs.

Exactement comme ce que vous aviez fait avec la Guerre d’Alan ?

EG : Oui. Avant ma rencontre avec mon ami Alan Cope, j’avais bien sûr vu des films et lu des livres traitant de la Seconde Guerre mondiale. Mais c’est au moment où Alan me racontait des détails infimes, comme par exemple la manière de faire sa lessive dans son casque, que j’ai pris conscience de ce qu’était exactement la Seconde Guerre mondiale.
Auparavant, j’en avais une connaissance fictive, livresque et abstraite. Le témoignage offre une vraie puissance singulière qui vous prend par la main et vous fait partager les expériences racontées par celui qui les a vécues. Nous qui n’avons pas eu à souffrir d’un bombardement, nous comprenons par ces anecdotes ce qui se passe dans des moments pareils.
Malheureusement, peu de réalisateurs de documentaires télévisés prennent le temps, la peine et la distance nécessaire pour s’attarder sur le fait vécu ! Le Photographe contient la substance d’un documentaire. Le lecteur y apprendra des choses tout en assistant à la vie quotidienne des protagonistes.

Emmanuel, est-ce vous qui vous êtes chargé du découpage ?

EG : Oui. Mais nous en parlions dès que j’avais réalisé une quinzaine de pages. Il s’est rarement passé trois jours sans que j’appelle Didier pour lui demander l’un ou l’autre détail. Par après, lorsque j’ai fait la connaissance de Juliette, de Régis et de Robert, je leur téléphonais de temps en temps pour approfondir certains aspects. Tout ce que l’on fait dire au personnage de Robert dans le deuxième album du Photographe sont des propos qu’il m’a confiés.

Cette bande dessinée est le fruit d’un véritable travail d’équipe, donc.

DL : Elle raconte surtout une période de notre vie qui nous a tous marqués, que ce soit les médecins, les Afghans ou moi-même. Nous sommes restés amis et nous nous sommes revus plusieurs fois durant ces deux dernières décennies. Il était normal que les protagonistes soient impliqués dans cette aventure. Nous avons commencé à former un petit groupe de travail avec Emmanuel et Frédéric, puis il s’est étendu à Robert et à Juliette qui ont partagé leurs souvenirs avec nous.

Frédéric, comment avez-vous abordé votre travail sur les couleurs ?

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Frédéric Lemercier

FL : Je connaissais Emmanuel depuis mes études aux Arts Décoratifs. Nous nous y étions rencontrés. Ce projet de livre m’intéressait car Emmanuel réalisait une expérience atypique. Cet enchaînement narratif entre dessins et photographies ne s’était jamais fait en bande dessinée et constituait un défi ! Emmanuel a réalisé de nombreux essais en adoptant plusieurs styles pour déterminer celui qui conviendrait le mieux au projet. Nous avons essayé de trouver le résultat le plus simple et le plus naturel car la base - les photographies - était très riche. Cette simplicité passait parfois par l’ambiance, les décors ou les lumières.

Le troisième tome du Photographe est accompagné d’un DVD.

FL : Effectivement ! Juliette avait filmé les événements que vivait l’ensemble de la mission MSF. Elle a réussi à monter un film d’une quarantaine de minutes qui permet aujourd’hui de donner une couleur sonore à la bande dessinée. On peut entendre les bruits entendus dans la montagne, les plaintes des enfants, mais aussi le silence. Le silence a d’ailleurs une force incroyable dans le film. Après avoir amené le sujet à travers les trois bandes dessinés du Photographe, le lecteur est imprégné par un récit où il a suivi l’intimité de cette mission MSF et du photographe. On peut donc montrer, au travers du DVD, des images et des ambiances difficiles.

Quels sont vos projets ?

FL : Nous allons continuer à publier les dessins d’Emmanuel. Nous avons commencé avec « La Campagne à la Mer ». « Le Pavé de Paris » est récemment paru aux éditions Ouest France. Nous espérons publier un livre sur l’Italie...
DL : Je nourris plus d’envies que de projets. Je voudrais retourner en Afghanistan, bien que je n’y aie pas de projet. Sinon, aller au Cambodge où j’ai travaillé sur la thématique du SIDA. Je souhaiterais photographier le Kosovo de l’après Rugova.

Et vous Robert ?

Robert : J’ai été médecin pendant de nombreuses années en Ardèche. Mais je me suis recyclé dans la viticulture. Je fais du vin, avec Régis.

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Extrait du T2

Lire La chronique du T3 du Photographe

Découvrez le site officiel de la série

Les images sont (c) Guibert, Lefèvre, Lemercier et Dupuis.

Les photos des auteurs sont (c) Nicolas Anspach. Excepté celle de F. Lemercier qui est (c) DR.


[1Cf. Deuxième tome, page 55.

(par Nicolas Anspach)

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