Guillaume Trouillard ("Aquaviva") : "J’aime l’idée que chaque projet ait ses caractéristiques propres."

12 juin 2017 0 commentaire
  • "Aquaviva" est un projet cher au dessinateur Guillaume Trouillard. C'est aussi un projet au long cours, débuté il y a huit ans déjà et publié sous forme de fascicules. Dans un monde post-apocalyptique et où les échanges nous sont inaudibles, nous suivons un personnage qui tente de survivre, au gré des rencontres et des dangers. Une histoire où tout ne nous est pas donné d’emblée. "Aquaviva" est une oeuvre étonnante, à la finition soignée, aux images très évocatrices et assez énigmatiques, qui questionne autant par sa forme que par son contenu.

Quelle est le genèse d’Aquaviva ? S’agit-il d’un projet ancien ?

Guillaume Trouillard : C’est un projet qui date de mes années d’études, donc c’est effectivement plutôt un projet ancien. Ce qui ne signifie pas pour autant qu’il ait été très élaboré, car je l’ai toujours pensé comme une semi-improvisation autour d’un postulat très simple : proposer un récit muet qui aurait pour cadre un monde entièrement manufacturé, artificiel à 100 %, où les pylônes électriques font office d’arbres, les égouts de cours d’eau, le béton recouvre le sol de toute part, etc. J’ai bien conscience de jouer avec des éléments éculés de la littérature post-apocalyptique, genre que je ne connais d’ailleurs pas bien, mais pour moi l’enjeu est ailleurs.

Guillaume Trouillard ("Aquaviva") : "J'aime l'idée que chaque projet ait ses caractéristiques propres."
"Aquaviva" - Extrait du 1e fascicule © Guillaume Trouillard / Editions de la Cerise 2015
"Aquaviva" - Extrait du 1e fascicule © Guillaume Trouillard / Editions de la Cerise 2015

Concernant l’écriture et la structure du récit : l’histoire est-elle déjà entièrement écrite ? Ou du moins résumée par une trame narrative ? Le découpage en plusieurs fascicules (cinq sont prévus pour l’instant) était-il prévu dès le départ ? Quelles contraintes ce découpage ajoute-t-il à l’écriture ?

Il y a une trame générale, qui a connu pas mal de revirements depuis sa première version, le découpage ne se fait qu’au fur et à mesure. J’ai commencé à dessiner les premières pages il y a huit ans, dans la foulée de ma précédente bande dessinée, La Saison des flèches. Au bout deux ans, j’en avais terminé un peu plus de 150 pages mais je commençais à m’enliser dans le projet : le rythme de travail que le projet m’imposait me faisait perdre parfois le fil de mes intentions, mais c’est surtout la nature du projet lui-même qui me mettait en difficulté.

"Welcome" © Guillaume Trouillard / Editions de la Cerise 2013

Échafauder un récit muet avec un dessin réaliste s’est avéré être un piège, m’amenant vers une surenchère expressive : l’absence de texte comme socle narratif a tendance à faire surjouer les personnages et sur-découper le récit. Et puis le fait de passer près d’une semaine de travail sur une page qui sera parcourue en deux secondes commençait à m’ébranler, sans parler du scénario volontairement très mince qui rajoutait lui aussi une dose de doutes.

Tout ça fit qu’à la naissance de ma première fille, j’ai coupé net. Je me suis offert une pause de deux ans avec un livre d’illustration, Welcome - Inventaire pour l’enfant qui vient de naître. Et puis j’ai enchaîné avec une commande importante, une frise de plus de cinquante mètres sur l’histoire du Pays basque de Néanderthal à aujourd’hui (travail que nous déclinerons prochainement en livre-accordéon).

Une partie de la fresque de 52 mètres de long, qui évoque le passé de la Basse Navarre actuelle © Guillaume Trouillard / Espace Chemins Bideak
Une partie de la fresque de 52 mètres de long, qui évoque le passé de la Basse Navarre actuelle © Guillaume Trouillard / Espace Chemins Bideak

Pendant ce temps, le projet est resté sur mon bureau dans un classeur, et à chaque fois que je rouvre les pages, je corrige des cases, je coupe des passages, je redessine, je coupe encore, si bien qu’au final plus d’un tiers des pages ont été "coupées au montage" et que ce qui reste a souvent été repris plusieurs fois. C’est la première fois que je vis un projet de cette manière, il y a huit ans d’écart entre certaines cases sur une même page.

Sur La Saison des flèches, Samuel Stento et moi avions mûri un scénario pendant des années avec un découpage réglé au poil, et donc à l’étape du dessin il n’y a pas eu de repentirs. Même si j’aime l’idée que chaque projet ait ses caractéristiques propres, Aquaviva est comme un sable-mouvant dans lequel je me noie. S’il n’y avait pas eu cette idée de publication en fascicules, il serait resté dans les cartons.

Les références, sans être portées en étendard, sont réelles, en particulier dans le premier fascicule (Orange mécanique, Le Crabe aux Pinces d’or). Tout un imaginaire existe aussi autour des récits post-apocalyptiques. Dans quelle mesure ces références sont-elles des ressorts scénaristiques ou visuels ? S’agit-il de se placer dans une continuité littéraire ou artistique ?

La référence à Orange Mécanique n’est pas volontaire : au départ, les deux personnages en chapeau melon sont un clin d’œil à Samuel Beckett, et je me rends compte seulement maintenant que leur interaction violente fait penser à l’œuvre de Stanley Kubrick.

Concernant la référence à Tintin, là, par contre, c’est normal. Je lis Tintin en boucle depuis l’enfance. D’autres références sont arrivées ensuite, heureusement, mais c’est toujours dans Tintin que je me replonge. Presque comme dans un texte religieux.

Pour ce qui est du genre post-apocalyptique, comme je vous le disais, je n’y connais pas grand-chose et j’évite même d’y mettre le nez depuis que j’ai entamé ce projet pour ne pas me créer d’interférences.

Comment le travail graphique (recherches, dessin, composition des planches) se déroule-t-il ? Pourquoi avoir choisi le noir et blanc avec quelques passages, très rares, en couleur ? Quelles sont les techniques privilégiées et pourquoi, concernant surtout le collage assez rare en bande dessinée ?

J’ai de la documentation photographique pour pouvoir être précis et réaliste dans le dessin, tout en composant mes images de manière presque abstraite puisque j’y insère des collages, des taches... Le décor post-apocalyptique était aussi une excuse pour prendre plein de libertés avec le dessin : il n’y a pas vraiment de perspectives ou de proportions à respecter, et les amoncellements de ruines et de détritus encouragent l’abstraction. Donc, je prépare des papiers texturés au monotype, je photocopie des assemblages de typographies découpées dans des magazines et même des photographies de décharges que je déchire ensuite et mêle au dessin.

Et puis, comme dans tous mes projets, je n’aime rien tant que me creuser la tête pour faire les choses sans l’aide de l’informatique. Donc, par exemple, lorsqu’il a fallu faire le grand pylône électrique dans lequel se réfugie le personnage, j’ai découpé de fines bandelettes de papier préparé que j’assemble ensuite comme pour une maquette. Ça devient un vrai casse-tête quand il y a une perspective, puisqu’il faut que chaque languette en papier ait une perspective. Cette envie de faire des collages me vient de la découverte émerveillée du travail d’Alberto Breccia aux Beaux-Arts.

Travail préparatoire pour "Aquaviva" © Guillaume Trouillard
Travail préparatoire pour "Aquaviva" © Guillaume Trouillard

Concernant le choix du noir et blanc, ayant toujours travaillé mes bandes dessinées en couleur. Il était temps de changer un peu, surtout que je n’en voyais pas trop l’intérêt pour représenter ces gravats de béton.

Les couvertures méritent quelques mots. Pourquoi ces couvertures très travaillées (et très belles !) ? Quelle est leur signification, avec la citation de Cicéron mise en exergue ?

Comme nous avons décidé de partir sur ce modèle de petit tirage sans distribution, autant aller au bout de la logique artisanale et ne pas se priver de faire un objet précieux et fragile. Les couvertures ont donc été réalisées chez un imprimeur local spécialisé dans les étiquettes de vins (Print Dorures, à Bègles) et cette idée de la couverture à trou nous a permis d’imprimer en une seule fois les couvertures de tous les fascicules et donc de ne pas trop plomber le prix de revient.

Pour la maquette, j’ai repris un motif de William Morris dont je suis un grand admirateur, que j’ai mêlée avec des éléments graphiques perses. Quant à la citation de Cicéron [1], elle est à la base de ce projet, elle pose d’entrée la question de l’expansion humaine avec son corollaire : l’artificialisation du monde dont on peut mesurer aujourd’hui en quoi c’est une négation de la vie. Le genre post-apocalyptique est sûrement à la mode car dans une société qui, au-delà de la surabondance de produits et de divertissements qu’elle propose, n’offre plus comme horizon que celui de sa propre destruction, il a un effet cathartique évident.

"Aquaviva" 1e fascicule © Guillaume Trouillard / Editions de la Cerise 2015

C’est donc ceci l’enjeu évoqué précédemment : "l’artificialisation du monde" ? D’où vient ce souci, que nous retrouvons sous une autre forme, dans La Saison des flèches ?

"Colibri" © Guillaume Trouillard / Editions de la Cerise 2007

Et dans Colibri et Welcome, aussi... C’est vrai que jusqu’à présent, tous mes travaux tournent autour de ces questions. Par contre, vous dire d’où ça vient... De mon éducation, j’imagine, puis de mes lectures et de mes rencontres, comme toute construction politique.

Quel avenir est envisagé pour la suite et la fin de la parution d’Aquaviva ? Des parutions régulières ? Et pourquoi le choix de cette distribution uniquement par Internet et en festival ?

J’aimerais arriver au bout de ce projet mais rien n’est moins sûr. C’est la raison pour laquelle nous avons publié ces fascicules. Si, finalement, j’abandonne, ce travail aura quand même existé, même de façon confidentielle. L’inachèvement n’est plus vécu comme un échec, et j’aborde maintenant ce projet presque comme un hobby, entre deux boulots qui me font vivre. Difficile de tenir un calendrier dans ces conditions. Mais si je vais au bout, il y aura une publication en album avec diffusion en librairies, bien sûr.

"Aquaviva" - Extrait du 2e fascicule © Guillaume Trouillard / Editions de la Cerise 2017
"Aquaviva" - Extrait du 2e fascicule © Guillaume Trouillard / Editions de la Cerise 2017
"Aquaviva" - Extrait du 2e fascicule © Guillaume Trouillard / Editions de la Cerise 2017

Outre Aquaviva, quels sont vos autres projets, tant comme auteur que comme éditeur ? Et comment les éditions de la Cerise se portent-elles, notamment après la belle expérience d’avoir édité Jeremy Bastian ?

En tant qu’auteur, je boucle le mois prochain un reportage dessiné sur les éleveurs de brebis qui paraîtra aux éditions L’Échappée (une partie, réalisée en collaboration avec Aude Vidal et Gabriel Blaise, avait parue dans le numéro 9 de La Revue Dessinée). Ensuite je vais essayer de terminer en parallèle d’Aquaviva un projet que nous avons entamé il y a quelques années avec mon ami Alex Chauvel : une sorte d’hommage aux rouleaux chinois que l’on publiera, là aussi, sous forme de leporello.

En ce qui concerne le programme de la maison d’édition, nous publierons en fin d’année un recueil de poèmes de la Dynastie Song illustrés par un maître de l’illustration chinoise, Dai Dunbang, que certains ont pu déjà apercevoir dans le dernier numéro de notre revue Clafoutis. D’ailleurs, une prochaine fournée est aussi en réflexion, pour 2018 très certainement. Le reste est encore trop flou pour pouvoir en parler.

"Quand mon âme vagabonde en ces anciens royaumes" (à paraître) © Dai Dunbang / Editions de la Cerise 2017
De jeunes éditeurs prêts à en découdre : préface à la 1e publication des éditions Polystyrène © Guillaume Trouillard / Editions Polystyrène 2010

(par Frédéric HOJLO)

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Photographie de Guillaume Trouillard : © Mélanie Gribinski

Entretien réalisé par mail entre le 18 mai et le 11 juin 2017.

Aquaviva 1e fascicule - 1e tirage de 475 exemplaires numérotés & signés - 2e tirage de 400 exemplaires - 24 x 32 cm - 48 pages couleur & noir et blanc - couverture souple agrafée en deux points - parution en novembre 2015 - commander ce fascicule sur le site de l’éditeur.

Aquaviva 2e fascicule - 1e tirage de 475 exemplaires numérotés & signés - 24 x 32 cm - 48 pages couleur & noir et blanc - couverture souple agrafée en deux points - parution en mai 2017 - commander ce fascicule sur le site de l’éditeur.

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Guillaume Trouillard sera présent à la librairie Le Comptoir des Images (7 rue de Genève à Angoulême) le jeudi 15 juin à partir de 18 h (quelques planches originales seront exposées), puis à la librairie Terres de Légendes (44 Rue Léon Gambetta à Toulouse) le samedi 24 juin.

[1"Quant aux choses de la terre, les hommes en ont la domination toute entière. Nous jouissons des campagnes et des montagnes ; les rivières et les lacs sont à nous, nous semons le blé, nous plantons les arbres, nous donnons aux terres de la fécondité par les eaux que nous y faisons venir. Nous arrêtons les rivières, nous les détournons, enfin nous nous efforçons par le travail de nos mains, de faire dans la Nature comme une autre Nature." Citation extraite de De la nature des dieux.

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