Gurcan Gürsel et Ersin Karabulut : 40 ans de création et de répression dans la presse satirique turque

1er octobre 2018 0 commentaire
  • Le premier a 59 ans. Il a fait partie de l’équipe du mythique hebdomadaire satirique turc « Gırgır », le plus populaire de l’histoire de la Turquie. Il a émigré en Belgique au tournant des années 1990 et y a notamment créé la série à succès « Foot Furieux ». Le second a 37 ans, il est l’un des fondateurs de l’hebdomadaire satirique turc « Uykusuz » et a publié chez Fluide Glacial « Contes ordinaires d’une société résignée » qui vient d’être nominé pour le prix Utopiales BD 2018. Ils se sont croisés pour la première fois à la récente Fête de la BD de Bruxelles. Rencontre.

Gurcan Gürsel, vous avez fait vos débuts en Turquie, notamment dans le mythique hebdomadaire Gırgır. Pouvez-vous nous raconter cela ?

J’ai découvert le magazine Gırgır [1] quand j’étais encore au lycée et je suis très rapidement devenu fan de leurs dessins. Quand je suis arrivé à Istanbul et que j’ai commencé à étudier le graphisme à la faculté des Beaux-Arts de l’Université de Marmara, j’ai été à la rencontre d’Oğuz Aral, le patron de Gırgır, pour lui montrer mes dessins et il a tellement aimé qu’il m’a tout de suite embauché. J’étais très heureux et très excité sur le moment. Je me souviens que j’avais passé une nuit blanche à terminer ma toute première caricature pour le magazine.

Gurcan Gürsel et Ersin Karabulut : 40 ans de création et de répression dans la presse satirique turque
La mythique revue satirique turque « Gırgır » pour laquelle travailla Gurcan Gürsel.
Une des nombreuses revues satiriques turques pour lesquelles travailla Gurcan Gürsel.

Quelle était l’ambiance en ce temps-là ? Y avait-il une censure ?

La censure s’appliquait déjà à cette époque, bien sûr, mais ce n’était pas aussi imposant qu’aujourd’hui. Par exemple, lors du coup d’État du 12 septembre 1980, notre magazine avait dû être fermé pour quatre semaines à cause de la couverture. J’y avais dessiné une caricature et on m’avait assigné en justice au motif d’« insultes envers la police ». Je me souviens que le jour du procès, le juge avait tellement ri à ma caricature qu’il nous avait tous libérés ! Plus tard, j’ai fait une caricature critiquant le Premier Ministre, Mesut Yılmaz, et ses ministres. Ils avaient tellement aimé qu’ils étaient venus en personne au siège du magazine pour demander l’original et faire une photo avec l’équipe !

Foot Furieux, le grand succès de Gurcan Gürsel aux éditions Kennes. Le 21e volume est paru en juin 2018.

Qu’est-ce qui vous a amené à immigrer en Belgique ? Pourquoi pas en France d’ailleurs ?

La Belgique et la France sont deux des piliers de la bande dessinée européenne. Donc, si je voulais apprendre de nouvelles choses dans le domaine de la BD, je devais venir soit en Belgique, soit en France. J’ai choisi la Belgique car j’avais déjà des amis installés là-bas, c’était plus simple pour moi. Mais j’ai continué à travailler pour Gırgır tout en habitant la Belgique.

Quelles sont les différences fondamentales entre la BD turque et la BD franco-belge ?

La plus grande différence que je remarque, c’est qu’il n’y a pas autant de lecteurs de BD en Turquie qu’en Belgique et en France, lesquels ont une culture de BD très bien enracinée. En Turquie, depuis toujours, même s’il y a beaucoup de BD à lire, très peu de lecteurs s’y intéressent et les lisent, malheureusement. Donc, je ne peux pas dire que le domaine de la BD soit très développé en Turquie.

Une page de Gurcan Gürsel
© Éditions Kennes

Votre présence en France est discrète. Beaucoup de tes lecteurs ignorent que vous êtes turc. Pourtant, vos livres se vendent plutôt bien par rapport à la moyenne.

En réalité, je ne suis pas aussi discret que cela. J’ai participé à des nombreux festivals de BD jusqu’à présent et j’ai eu l’occasion de rencontrer et de discuter avec mes lecteurs. À ceux qui le demandent, je leur réponds que je suis turc. Mais l’essentiel, pour moi, est que mes albums soient des succès.

Top 15 aux éditions Joker (aujourd’hui : Kennes) par Gurcan Gürsel

Vous êtes récemment passé chez un nouvel éditeur, Kennes. Pourquoi ?

Je travaillais pour les éditions Joker. L’année passée, cet éditeur a été racheté par les éditions de Dimitri Kennes et ils m’ont dit qu’ils voulaient continuer à éditer ma série Foot Furieux sous le label de Kennes plutôt que celui de Joker. C’est pour cette raison que j’ai dû faire ce changement. Tous mes albums sont en train d’être réédités sous ce label.

Ersin Karabulut, vous connaissiez Gürcan Gürsel avant de le rencontrer à Bruxelles ?

Pas personnellement, mais ses dessins me sont familiers depuis ma plus tendre enfance. Je n’ai réalisé vraiment qui il était que lorsque je suis devenu professionnel, il y a vingt ans. C’est une sorte de légende en Turquie car il a réussi à s’implanter sur le marché européen des dizaines d’années avant que nous ayons même imaginé que cela puisse se faire. C’est un honneur pour moi de le rencontrer personnellement.

Ersin Karabulut et Gurcan Gürsel à la Fête de la BD de Bruxelles, début septembre 2018.
Photos : D. Pasamonik (L’Agence BD)

Est-ce que votre magazine Yukusuz, l’un des plus vendus de Turquie jusqu’à aujourd’hui, a été influencé par ce groupe d’artistes ? Lesquels d’entre eux plus précisément ?

Nous considérons tous qu’Uykusuz est en quelque sorte le descendant de Gırgır. Nos styles de dessin, nos manières de raconter, nos personnages peuvent être très différents mais le concept lui-même est identique, même si nous utilisons davantage la couleur qu’avant : 16 pages, un papier bon marché, une couverture, quelques pages du journal au contenu politique, et puis des éditorialistes graphiques qui racontent leur vie quotidienne. Nous avons essayé de conserver leur format.

Mes amis et moi-même avons été profondément marqués par les créateurs de Gırgır, même si, personnellement, je suis plus influencé par des dessinateurs qui ont été leurs élèves et qui ont tous fait leurs premières armes dans ce grand journal satirique. L’un d’eux était Galip Tekin, un grand artiste avec qui j’ai eu l’occasion de travailler et dont je fus l’ami.

Gürcan Gürsel et Ergün Gündüz étaient les « Cover artists » de Gırgır, et je crois qu’ils ont été partie intégrante de l’immense succès qu’a obtenu ce journal. Mais j’ai été aussi influencé par Suat Gönülay, Kemal Aratan, Tuncay Akgün, Mehmet Çağçağ, Bülent Arabacıoğlu et tous ces incroyables talents qui ont œuvré pour ce journal. Je pourrais noircir des pages entières avec leurs noms…

Une couverture d’ Uykusuz par Ersin Karabulut

Vous avez commencé votre carrière très jeune, il y a vingt ans. Comment la presse satirique turque a-t-elle évolué pendant toutes ces années ?

Quand j’ai commencé, j’étais complètement indifférent à la situation politique et sociale parce que qui m’intéressait, c’était de faire des bandes dessinées. Ce sont ces magazines satiriques qui m’ont fait prendre conscience de la réalité politique et de la situation des droits de l’homme à cette époque, car les médias officiels n’en parlaient tout simplement pas.

Mais si je devais comparer la situation actuelle à celle d’il y a vingt ans, je dirais qu’à l’époque, les gens étaient bien plus déterminés qu’aujourd’hui à critiquer le régime et à défendre leurs opinions. Le pouvoir en place et aucune figure politique majeure n’étaient en situation de faire taire cette presse. Aujourd’hui malheureusement, il n’existe plus beaucoup de supports qui puisse critiquer l’action du gouvernement. Seules deux trois chaînes de TV indépendantes et quelques périodiques -parmi lesquels j’inclus Uykusuz- peuvent le faire.

Le point problématique aujourd’hui est que la moindre critique est considérée comme une insulte par la plupart des gens. Cela a été insidieux, mais l’opinion est aujourd’hui en phase avec cela. Si vous critiquez le gouvernement ou le président, pour beaucoup de gens, vous êtres un traître à votre patrie. Pour la plupart d’entre nous, c’est pourtant le contraire qui se passe : nous sommes absolument soucieux de l’intégrité de notre pays bien aimé et c’est pour cela que nous nous en inquiétons.

Ersin Karabulut à Paris 2018.

Comment avez-vous fondé Uykusuz ?

Uykusuz a été créé en 2007 par un groupe d’artistes amis. Nous travaillions en ce temps-là pour le magazine satirique Penguen mais nous étions en permanence en décalage avec le ton général du journal. Nous avons décidé de publier notre propre hebdomadaire et de gagner de l’argent directement, en toute indépendance, ce qui est le rêve de tout créateur. Tous les journaux satiriques turcs sont nés ainsi, à partir d’équipes dissidentes. Nous-mêmes, nous avons connus des collaborateurs qui ont été fonder leur propre support. Je suppose que cela se passe souvent ainsi.

Vous envisagez d’arrêter Uykusuz cependant ?

Oui, le titre a maintenant 11 ans et nous sommes en train de vivre la période la plus difficile de notre histoire pour différentes raisons. La première est que pendant longtemps, la Turquie produisait son propre papier. Cette société a été fermée au profit de papier importé, moins cher. Mais depuis la forte dévaluation de la livre turque (longtemps un euro s’échangeait contre 2,5 livres turques ; aujourd’hui, c’est 7,5…), le coût du papier s’est considérablement renchéri. La plupart des journaux et des maisons d’édition sont impactés par cette crise. Même si nous avons le désir de nous battre en ces temps difficiles, ces problèmes-là sont extrêmement difficiles à surmonter. Nous tentons de faire toutes les économies possibles pour continuer, mais nous serons peut-être contraints d’arrêter.

"Contes ordinaires d’une société résignée" par Ersin Karabulut (Editions Fkuide Glacial)

Votre album, Contes ordinaires d’une société résignée (Fluide Glacial) semble avoir été bien accueilli en France. Il est même nominé aux Utopiales de Nantes, avant d’autres nominations, on suppose. Un nouvel album est prévu ?

J’ai été vraiment heureux de voir mon premier album publié en France grâce à Fluide Glacial. Ils sont intéressés de publier un nouveau volume, nous sommes en train de travailler sur le suivant pour le printemps prochain. J’ai aussi d’autres projets dans les cartons que je destine aux marchés européens et américains. À suivre…

"Contes ordinaires d’une société résignée" par Ersin Karabulut (Editions Fkuide Glacial)
© Éditions Kennes
"Contes ordinaires d’une société résignée" par Ersin Karabulut (Editions Fkuide Glacial)
© Éditions Kennes

Propos recueillis par Didier Pasamonik

Documents
Version anglaise de "Foot Furieux" de Gurcan Gürsel

(par Didier Pasamonik (L’Agence BD))

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[1Les "i" n’ayant pas de point en turc, pronencez "Gueuguer". NDLR.

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