Hergé, fils de Tintin - Benoît Peeters - Flammarion

21 novembre 2002 0 commentaire
  • Depuis un quart de siècle, Benoît Peeters consacre une partie de sa vie à lire et relire Tintin, à rencontrer tous les témoins de la vie d'Hergé et à consulter tout ce qui a pu paraître sur le sujet. Auteur - entre nombreux autres textes - de l'hagiographique "Le Monde d'Hergé", paru l'année du décès du dessinateur et qui permit de découvrir toutes les facettes de son travail, il s'était retiré de la scène hergéphile depuis la rupture des Tintinologues avec Moulinsart à la fin des années 90. C'était pour mieux revenir, avec cette passionnante biographie qui synthétise ses 25 ans de recherche. L'indéboulonnable statue proprette qu'était l'image d'Hergé en 1983 a cédé la place au portrait d'un être humain, avec ses doutes, ses erreurs et ses errances.

"Si je vous disais que dans Tintin, j’ai mis toute ma vie", disait Hergé à Benoît Peeters quelques semaines avant sa mort. Il ne s’agissait pas d’une simple formule. Les aventures de Tintin peuvent être lues comme une autobiographie indirecte, ou plus exactement comme une sorte de journal à travers lequel se donnent à lire tous les événements, publics ou privés, qui marquèrent Georges Remi. Mais dans ce singulier roman de formation, c’est surtout le personnage qui a construit son auteur. Le jeune employé du "Vingtième Siècle" était parti de bien peu de choses. Album après album, Tintin a fait l’éducation d ’Hergé, le conduisant vers des horizons inimaginables.

La part d’ombre du personnage n’est pas dissimulée pour autant, et des sujets comme la Collaboration ou l’antisémitisme sont évoqués sans complaisance. Mais si Hergé n’avait été qu’un petit Belge de droite, parfois un peu lâche et un peu trop perméable aux influences, nous ne serions pas si nombreux à vibrer en nous plongeant dans "Les 7 boules de cristal", à verser une larme en relisant "Le Lotus bleu" ou "Tintin au Tibet". Benoît Peeters ne veut pas laisser le Hergé "politique" nous dissimuler le créateur d’une œuvre de génie.

Plus complexe, plus ambigu, plus fragile surtout, le Hergé qu’il dépeint est au bout du compte plus attachant que le personnage public, gentil mais un peu fade, que le père de Tintin s’était composé à la fin de sa vie, en polissant trois années durant le texte de ses "Entretiens avec Numa Sadoul".

Benoît Peeters a découvert de nombreuses sources inexploitées jusqu’à ce jour, dont deux correspondances privées essentielles : celles d’Hergé avec sa première femme ( Germaine Kieckens) et son premier secrétaire (Marcel Dehaye ). Ces lettres révèlent un Hergé fragile et tourmenté, un homme lucide mais dépressif qui songea à arrêter Tintin dès le milieu des années40.

Benoît Peeters a également rencontré de nombreux témoins depuis le jébut des années 80, dont plusieurs- comme le neveu et la nièce d’Hergé - n’avaient jamais été interrogés. Il a aussi tiré parti des carnets de travail d’Hergé et d’un long entretien inédit avec le journaliste Henri Roanne-Rosenblatt.

Dans cette biographie passionnante, Benoît Peeters évoque notamment :
Hergé, fils de Tintin - Benoît Peeters - Flammarion les secrets familiaux qui pesèrent sur l’enfance de Georges Remi
- l’influence prolongée de l’Abbé Wallez - cet admirateur de Mussolini qui porta Tintin sur les fonds baptismaux - sur le couple Hergé - Germaine Kieckens
- la Collaboration au « Soir volé » et les moments difficiles vécus à la Libération qu’Hergé considérait comme « l’expérience la plus difficile » de sa vie
- la constante fidélité à des proscrits comme Paul Jamin, Robert Poulet et Raymond De Becker
- l’ampleur des « fugues » des années quarante et la précocité du dégoût d ’Hergé par rapport à Tintin
- le rôle longtemps occulté des « scénaristes de l’ombre » : Philippe Gérard, Jacques Van Melkebeke, Bernard Heuvelmans, Albert Weinberg...
- les circonstances difficiles de la séparation avec Edgar P. Jacobs et les tensions ul térieures entre les deux hommes
- la dureté des jugements d ’Hergé par rapport à ses collègues du journal Tintin
- la douloureuse séparation avec sa première femme, après la rencontre avec Fanny Vlaminck, coloriste aux Studios Hergé
- la distance grandissante par rapport à la bande dessinée, la passion pour l’art contemporain et le taoïsme...

(par Patrick Albray)

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Un livre-bilan et un prodigieux travail de mise en ordre de tout ce que les chercheurs ont pu écrire sur Hergé, augmentés des propres découvertes de l’auteur à partir de documents rares et de nombreux entretiens. Après une telle somme, difficile d’imaginer qu’il puisse encore paraître d’autres biographies d’Hergé, tant les sujets abordés ici, qui couvrent toutes les étapes de sa vie, sont exhaustifs. Sans juger, sans polémiquer ni estomper les aspects noirs d’Hergé, avec une évidente érudition (les références et notes en bas de page sont nombreuses, et la bibliographie dense), mais sans tomber dans le jargon éxégétique qu’on a trop rencontré par ailleurs, il nous raconte le passionnant roman de la vie d’un homme qui avait tenté d’en gommer toutes les aspérités pour la postérité. A tort : sa vie méritait vraiment d’être connue et, si ses erreurs ne nous le rendent pas forcément antipathique, elles le ramènent à sa juste dimension. Celle d’un homme qui aurait pu être comme tous les autres, avec ses défauts, ses égarements, ses crises, mais qui ne sera jamais tout à fait comme les autres car il est l’auteur du plus grand mythe de la bande dessinée européenne.

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