Hippolyte et Patrick de Saint-Exupéry (« La Fantaisie des Dieux ») « Notre album pose toutes les bases pour comprendre ce qui s’est passé au Rwanda »

7 avril 2014 0 commentaire
  • L’un est journaliste, envoyé spécial au Rwanda du Figaro en 1994, il a témoigné du Génocide. Depuis il a cofondé la revue XXI dont il est rédacteur en chef. L’autre est dessinateur. Il ne connaissait rien du Rwanda avant de s’y rendre l’année dernière. Ils signent ensemble un album singulier qui fera date dans le domaine de la bande dessinée de reportage.

Le reporter Patrick de Saint-Exupéry est retourné au Rwanda, dans cette région de Kibuye, dite « la fantaisie des Dieux » pour ses paysages fabuleux. C’est là, dans les collines de Bisesero, où dix-neuf ans auparavant, au déclenchement de l’Opération turquoise, il a vu des soldats français acclamés malgré eux par des assassins et détournés de leur mission de protection des victimes par leur hiérarchie.

Cette fois, le dessinateur Hippolyte l’accompagne à la rencontre des rares rescapés d’un plan d’extermination minutieusement orchestré. De cet autre voyage au cœur des ténèbres, dans un pays d’une terrible beauté, les deux hommes produisent un reportage où passé et présent s’entrechoquent, portant de lourde question sur le rôle honteux de responsables français dans le dernier génocide du vingtième siècle.

Hippolyte et Patrick de Saint-Exupéry (« La Fantaisie des Dieux ») « Notre album pose toutes les bases pour comprendre ce qui s'est passé au Rwanda »
© Hippolyte-Patrick de Saint-Exupéry – Les Arènes

Comment s’est opérée votre rencontre ?

Hippolyte : J’ai contacté Patrick lorsque je préparais L’Afrique de Papa [à propos d’une cité touristique sénégalaise, publié en album par Des Bulles dans l’océan. NDLR]. J’avais effectué un voyage « familial » au Sénégal et ramené photos et croquis qui sont devenus un reportage un peu malgré moi. Patrick m’avait alors conseillé et publié dans XXI. Il m’a ensuite sollicité pour un reportage sur les enfants des rues de Kinshasa. C’était mon premier travail journalistique.

Patrick de Saint-Exupéry : De l’Afrique de papa aux Enfants de Kinshasa, on ressent une curiosité naturelle chez Hippolyte, ainsi qu’un intérêt pour l’Afrique. Il était logique de faire appel à lui pour la Fantaisie des Dieux. J’ai cinquante ans, lui en a trente-sept, la différence de génération et surtout de perception des événements m’intéressaient.

Hyppolite : Je pensais que tu l’aurais proposé à Jean-Philippe Stassen L’auteur de [Deogratias, la première bande dessinée à propos du génocide rwandais, NDLR]…

Patrick de Saint-Exupéry : Stassen connaît trop le Rwanda. Nous nous serions retrouvés sur un terrain trop commun. Il fallait à la fois un regard neuf et un auteur capable de se confronter à la réalité.

Hippolyte, avant ce voyage que représentait pour vous le Rwanda ?

J’ai vu le génocide à 17 ans, au journal télévisé. Depuis la Haute-Savoie où j’habitais, je ne percevais que des faits assez éclatés, le traitement « officiel » de la télévision n’était pas limpide. Pour moi, il s’agissait d’une guerre ethnique très loin en Afrique. Il y a encore deux ans je n’y comprenais rien. J’avais soif d’approfondir la question. Quand Patrick m’a proposé ce projet, j’ai accepté immédiatement.

© Hippolyte-Patrick de Saint-Exupéry – Les Arènes


Aviez-vous une idée précise de votre futur récit en partant au Rwanda ?

Hippolyte : Nous avions quelques axes, notamment en partant du livre de Patrick, Complices de l’inavouable (Éd. Les Arènes). Nous voulions éviter l’écueil de l’émotion facile. Avant de partir, j’ai regardé beaucoup de documentaires sur la question. Chaque visionnage ressemblait à une heure de coups de poing. À force, tout s’embrouillait. J’ai voulu épargner ce phénomène au lecteur en le laissant respirer par des passages plus oniriques. Ensuite, notre façon de raconter le génocide s’est élaborée au fil des rencontres sur place, d’ailleurs nous l’évoquons au fil du récit.

Ces passages oniriques évoquent parfois le dessin de presse avec l’apparition d’hommes politiques français, est-ce volontaire ?

Hippolyte : Ce sont des passages un peu symboliques sous l’eau. Pour moi, il ne s’agit pas de dessins de presse, même si on peut les ressentir en tant que tels.

Patrick de Saint-Exupéry : Ce qui n’est pas possible de raconter dans une bande dessinée, ce sont les dessous du récit. Celui qui est interpellé par la présence d’Alain Juppé ou d’Hubert Védrine dans ces pages, peut aller voir sur Internet ce qu’il en retourne. Le raconter n’est pas l’objet de notre album, il pose toutes les bases pour comprendre. Ensuite, à chacun d’être curieux ou non. Nous nous situons là dans le cœur de la bande dessinée, faire passer en deux trois cases des idées d’une force incroyable.

© Hippolyte-Patrick de Saint-Exupéry – Les Arènes

Comment avez-vous produit l’album ?

Hippolyte : le temps de création était très court. Patrick m’a contacté en juin 2013. Nous avons effectué le voyage un mois plus tard. On ne savait pas pour combien de pages on partait, nous en avons cent au final. C’était un rush assez fou, mais il fallait le faire. Au cœur du sujet, on est portés par beaucoup d’éléments et on ne le lâche pas pendant cinq mois.

Patrick de Saint-Exupéry : Hippolyte a fait un travail remarquable. Pour un sujet pareil, il y a deux manières de travailler : s’y atteler pendant dix ans, ou bien par une espèce de miracle, contracter tout en quelques mois. C’est ce qu’a fait Hippolyte. En plus, raconter un génocide est un vertige. Pour y parvenir, il faut rester sur une ligne de crête improbable. D’un côté, on peut tomber dans le vide, de l’autre céder à des représentations réductrices. Au milieu, le chemin est extrêmement fin, fragile, ténu.

Hippolyte : Pendant tout ce temps, il y a eu un aller-retour perpétuel. Les pages concernant ce que nous avions vu ensemble ne posaient pas de questions. En revanche, celles qui correspondent à 1994 étaient plus complexes. Tout devait être à sa place, chaque détail devait être exact, chaque mot juste. Rien n’est inventé. Même les moments de respiration que j’ai situés dans l’eau où l’on perçoit les fantômes du génocide ne sont pas complètement fictifs, ils m’habitaient aussi la nuit.

Patrick de Saint-Exupéry : Chaque mot présent dans la bande dessinée ont été prononcés, chaque image, chaque détail correspond à une réalité, il n’y pas une virgule de fiction. Et pourtant, c’est là où c’est étrange : des lecteurs nous disent qu’ils ont eu envie de prendre cette histoire pour une fiction. Parce que c’est une histoire dérangeante. C’est la raison pour laquelle, le livre se termine par une double page représentant les acteurs du récit accompagnés de leur biographie. C’est aussi pour cela qu’Hippolyte utilise parfois la photographie pour donner un lien précis entre ce qui est raconté et la réalité. Seules cinq photos apparaissent dans ces cent pages. Par nécessité, ce ne sont pas des artifices.

© Hippolyte-Patrick de Saint-Exupéry – Les Arènes

Les Rwandais étaient-ils surpris par votre démarche ?

Hippolyte : Quand je partais seul pour dessiner dans les collines de Bisesero, les gens venaient me voir. Ils avaient un mouvement de recul quand je disais que j’étais français, mais quand j’expliquais mon travail, j’ai senti de l’intérêt. Les acteurs du récit semblaient aussi intéressés.

Patrick de Saint-Exupéry : C’est là où notre double regard est intéressant. Pour moi, ils ont été surpris par notre démarche. Ils n’ont pas compris notre propos. Pour eux, la bande dessinée est un terrain vierge. Rares savaient ce dont il s’agissait et, néanmoins, ils nous ont fait confiance, ils ont accepté de se livrer et de raconter des choses difficiles sans visualiser ce qu’il en adviendrait.

Patrick de Saint-Exupéry, la bande dessinée de reportage est présente dans XXI dès son premier numéro en 2008. À l’époque il semblait encore iconoclaste d’associer bande dessinée et journalisme. Comment avez-vous été incité dans cette voie ?
Patrick de Saint-Exupéry : Lorsque Laurent Beccaria et moi avons fondé XXI, nous n’avons pas hésité dix secondes pour décider qu’une bande dessinée de reportage figurerait dans chaque numéro. Cela pouvait paraître dingue à l’époque, mais voilà j’adore la bande dessinée. J’avais été frappé par Spiegelman, Le Photographe, Stassen, Joe Sacco,…. Je pense que le journalisme n’explore pas assez d’autres univers. Quand je vois ce que la BD est capable d’aborder, toutes les évolutions qu’elle connaît depuis les années 1960, je pense qu’on n’est pas au bout de son développement.

Un reportage en bande dessinée demande un investissement onéreux. Savez-vous comment le rentabiliser ?

Patrick de Saint-Exupéry : Je crois qu’à partir du moment où l’on propose de la qualité, le lecteur est au rendez-vous. Dans notre monde, on a l’impression de redécouvrir l’eau chaude, comme le financement participatif. Seule notre propre exigence d’auteurs permet d’être à la hauteur des attentes du lecteur. C’est le principe de XXI qui nous permet de consacrer parfois plus de budget au reportage que certains médias à l’histoire ancienne.

Concrètement, pouvez-vous nous dire combien Les éditions des Arènes qui est aussi l’éditeur de XXI a investi pour La Fantaisie des Dieux ?
Patrick de Saint-Exupéry : Environ 25 000 €, en prenant en compte les avances aux auteurs, les frais de reportage,… La fabrication vient en plus.

Objectivement, rien ne permet de savoir si nous rentrerons dans nos frais. Un livre est une aventure qui commence en solo et termine par une dépossession : on ne sait pas si le lecteur s’en emparera ou non… D’un point de vue pratique, sur un projet comme La Fantaise des Dieux, tout est en place pour se casser la figure : sujet difficile, peu d’intérêt de la part du grand public, questions incriminantes pour de hauts responsables... La seule question qui vaille : « Est -ce qu’il y a une nécessité à produire un tel livre ? ». Notre réponse à Hippolyte, aux Arènes et à moi, c’est oui !

Propos recueillis par Laurent Melikian

(par Laurent Melikian)

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