Huang JiaWei : "En Chine, il n’y a pas de place pour les manhuas"

19 décembre 2007 0 commentaire
  • Apparu très récemment dans nos contrées avec le manhua {Ya San}, ce jeune dessinateur chinois nous démontre déjà l'étendue de son talent et entend bien refaire parler de lui, notamment avec la sortie prochaine chez Dargaud de {Zaya}, nouvelle série écrite par Jean-David Morvan. Une bonne occasion pour faire plus ample connaissance.

On ne connait que très peu de choses sur vous. Pourriez-vous nous résumer votre parcours jusqu’à présent ?

Je m’appelle Huang Jiawei et je suis un dessinateur de manhua [1] chinois. Diplômé du département de sculpture de l’école des Beaux-arts de Canton, je suis spécialisé dans le dessin de manhua. Ya San est mon premier recueil, c’est également ma première œuvre publiée en France, je l’ai terminée alors que j’étais dans ma 4e année d’étude. A présent, je travaille en collaboration avec le scénariste Jean-David Morvan, nous avons achevé le premier tome de Zaya et je dessine en ce moment le deuxième tome que vient d’écrire Jean-David. Avec Wang Bang, l’auteure de Ya San, nous travaillons également sur une nouvelle histoire.

Huang JiaWei : "En Chine, il n'y a pas de place pour les manhuas"
Couverture de Ya San
© 2006 - Huang Jiawei - Wang Bang/Kana

Depuis l’enfance vous rêviez de devenir dessinateur. Pensez-vous à l’heure actuelle avoir concrétisé ce rêve ou, au contraire, vous êtes-vous fixé un objectif que vous ne pensez pas encore avoir atteint ?

Actuellement, on peut dire que mon rêve est en train de se réaliser, je remercie mes parents de ne pas s’être opposés à ma vocation et de m’avoir laissé poursuivre ma voie de dessinateur de manhua. Depuis que ce rêve a commencé et même encore maintenant, je ne sais pas quel est vraiment mon but, mais je suis heureux, je gagne de l’argent et je vis bien, je peux faire des choses que la plupart des gens ne peuvent pas se permettre, je peux publier mes propres manhuas. Est-ce que je suis satisfait de ma vie ? Bien sûr.

En tant que jeune auteur, quel est votre sentiment sur la situation de la bande dessinée en Chine ? Avez-vous un regard positif ou pensez-vous qu’il y a encore beaucoup à faire pour améliorer les choses ?

Actuellement, le monde du manhua en Chine est plutôt bizarre. Qui aurait cru qu’un pays à forte démographie comme le nôtre puisse mener à un tel gâchis et devenir un lieu sans rêve et sans avenir ? Mes propos sont peut-être un peu excessifs mais puisque vous me posez la question, c’est tout ce que je peux vous répondre. Partout on voit fleurir des commerces couverts de slogans, ils font de l’argent puis s’en vont, il n’est pas rare de les voir monter une autre affaire, ils n’ont qu’à changer d’enseigne. Mais à l’intérieur, ils n’ont rien à offrir. Vous ne trouvez pas que depuis quelques années on voit de plus en plus de manhuas chinois à l’étranger ? C’est simplement que chez nous, c’est trop compliqué, il n’y a pas de place pour eux alors ils s’exportent. Qui ne rêve pas de faire honneur à son pays ? Nous voulons tous voir les manhuas chinois se développer en Chine, mais… Personnellement je crois que je n’y peux rien.

Les lecteurs francophones vous découvrent avec Ya San, une bande dessinée qui fut présentée comme votre travail de fin d’études et dont la parution aux éditions Kana constitue la toute première publication. Comment les choses se sont-elles déroulées pour que Ya San atterrisse dans nos librairies sans avoir été publié en Chine auparavant ?

Il n’a pas été distribué en Chine pour plusieurs raisons. Tout d’abord, Ya San est une histoire que j’ai reçue en 2005. A l’époque, c’était une proposition des studios VA et il devait être publié par un éditeur de Shanghai. En tout il y avait 5 volumes, nous étions 5 auteurs et j’avais pour ma part la charge d’un volume. A l’origine, son titre était Les égouts et il devait être publié en 2006. Par la suite, de nombreux articles stipulés dans le contrat d’édition nous ont fait changer d’avis. Par exemple, les livres devaient être mis en vente dans les grandes librairies mais pas chez les bouquinistes. Or, pour obtenir la deuxième moitié des droits d’auteur, il fallait vendre 5000 exemplaires. Nous étions alors certains de ne pas y parvenir car ces livres étaient justement destinés aux bouquinistes. Qui serait allé les acheter dans des grandes librairies ? Non seulement nous ne pourrions pas vendre suffisamment mais en plus nous n’allions toucher que la moitié des droits d’auteur. Tout ceci a fini par nous mettre en colère. C’est alors que j’ai rencontré Jean-David par l’intermédiaire de Wang Peng, il était d’accord pour travailler avec moi, alors j’ai donné Les égouts à Daisy Lee [2] et après l’avoir soumis à l’appréciation des Éditions Dargaud, nous leur avons officiellement transféré les droits de reproduction.

Extraits de Ya San, en chinois
© 2006 - Huang Jiawei - Wang Bang/Kana

Comme vous l’avez évoqué, vous travaillez actuellement avec le scénariste Jean-David Morvan sur une série intitulée Zaya qui devrait sortir en 2008 aux éditions Dargaud. Comment êtes-vous entré en contact avec lui ?

(Rires) Ça, il faut le demander à Jean-David. C’est un ami qui me l’a présenté. Il m’a dit qu’un français avait l’intention de travailler avec moi, à ce moment-là, je ne savais pas encore que ça allait devenir l’opportunité de ma vie ! Merci Wang Peng ! Merci JD ! Je vous aime ! C’est très amusant de travailler avec lui, il est vraiment intéressant, il me fait rire… Ses scénarios sont faciles à dessiner, ils sont très clairs ! J’ai beaucoup appris ! Le meilleur exemple, c’est que je fais moins d’apartés. Ceux qui ont lu Ya San comprendront.

Pour vous, ce genre de collaboration avec un auteur étranger est-elle enrichissante ? Et pensez-vous à l’avenir continuer à travailler avec des scénaristes français ?

Je suis paresseux. J’ai juste besoin d’assez d’argent pour vivre, m’acheter des gadgets, en plus je prends mon temps pour dessiner, je suis un épicurien. Je pense que Jean-David attend mes croquis depuis un bon moment, je suis vraiment désolé. Travailler avec lui est désormais mon objectif ! Il a changé ma vie, je vais employer toute mon énergie à illustrer ses histoires, du moment qu’il apprécie mes dessins, je continuerai à dessiner pour lui, il est mon inspiration.

Zaya, le prochain album pour Dargaud avec JD Morvan.
(c) Dargaud

Tant que nous y sommes, connaissez-vous la bande dessinée européenne ? Quel regard portez-vous sur celle-ci, et pensez-vous qu’il y ait de réelles différences entre bande dessinée asiatique et occidentale ?

J’en ai lu, mais pas beaucoup, celui que j’ai lu le plus souvent, c’est Hellboy, mon préféré ! Oui, il y a de grandes différences, mais celles-ci dépendent des jugements esthétiques et formels propres à l’Orient et à l’Occident, c’est normal. Je préfère les manhuas asiatiques parce que j’ai grandi en Asie.

Pour finir, avez-vous d’autres projets en cours ou à venir, à paraître en Chine ou ailleurs ?

Oui ! Celui dont je viens de parler, avec Wang Bang. Pour ce qui est d’un avenir plus lointain, même moi je n’en sais rien… (Rires)

(par Baptiste Gilleron)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

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Lire la chronique de Ya San

Photo en médaillon © Huang Jiawei

Propos recueillis avec l’aide et la traduction d’Aline Canino

Liens vers le blog de Huang JiaWei (en chinois)

[1Terme désignant la bande dessinée chinoise

[2Agent chinois faisant l’intermédiaire avec les éditeurs français

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