Hugo Piette : "J’ai toujours eu envie de dessiner une ligne claire : c’est ce qui me correspond le mieux."

23 juin 2009 3 commentaires
  • Qu'il s'amuse avec des cow-boys, des fantômes et des cactus qui parlent ou bien qu'il évoque les gangs de petites frappes à mobylettes, Hugo Piette reste fidèle à une ligne claire résolument humoristique. Rencontre avec un jeune auteur moderne et modeste.

Malgré le fait que tu aies déjà publié quatre albums de bande dessinée, tu es quelqu’un d’assez discret. On trouve peu de traces d’interviews de toi dans les médias. Peux-tu nous raconter quel a été ton parcours avant d’être publié ?

J’ai toujours dessiné et j’ai toujours su que j’allais faire ça comme métier, un jour ou l’autre. Adolescent, j’étais dans un collège jésuite, ça n’était pas très folichon. Dessiner me permettait de m’évader un peu. Ensuite j’ai pu aller faire mes études de bande dessinée à Saint-Luc à Liège, jusqu’en 2003 où j’ai suivi les cours de Philippe Sadzot, mieux connu sous le pseudo de Fifi. Il m’a appris beaucoup de choses et m’a ouvert l’esprit vers tout un pan de la bande dessinée que je ne connaissais pas avant. J’ai développé un intérêt pour la BD indépendante et les labels alternatifs. C’est aussi pendant cette période que j’ai fait la connaissance de Xavier Lemmens, avec qui j’ai commencé à bosser dans le fanzine Mycose. On faisait une série qui s’appelait Immodium Man et Smoke Man, on dessinait cette série comme on fait les Arrachés maintenant : chacun nos personnages, en se partageant le boulot des décors. Mycose c’était un fanzine vraiment exceptionnel, il avait été crée par Bosley et s’est arrêté en 2007 après avoir reçu le Prix de la Bande Dessinée Alternative à Angoulême en 2006.

Hugo Piette : "J'ai toujours eu envie de dessiner une ligne claire : c'est ce qui me correspond le mieux."
Hugo Piette à Bruxelles
en juin 2009

Quand j’ai terminé mes études, je suis allé chez Dupuis avec mon dossier et mes dessins pour rencontrer le rédac’chef de Spirou de l’époque Thierry Tinlot. J’ai eu une discussion avec lui et il m’a fait comprendre que j’avais encore du boulot avant d’être publié. Je l’ai pris au mot et pendant un an j’ai bossé d’arrache-pied pour atteindre ce niveau ! Plus tard, Vincent Mathy m’a parlé du lancement d’un nouveau magazine BD : Capsule Cosmique. Il m’a conseillé de leur proposer des planches. À partir de mes croquis de personnages, je me suis arrêté sur le personnage de Poncho et j’ai réalisé une histoire de douze pages que j’ai envoyée par la poste au magazine. Quatre mois plus tard, Gwen de Bonneval et Stéphane Oiry m’ont répondu. Ils étaient intéressés et c’est ainsi que j’ai été publié dans leur magazine. C’était très important pour moi. J’avais envie de commencer par être publié dans des magazines plutôt qu’en album. Ca me semblait indispensable de passer d’abord par cette étape.

Poncho et Semelle en couverture du n° 12 de Capsule Cosmique
paru en septembre 2005

Vincent Mathy qui t’a renseigné l’existence de Capsule Cosmique était ton professeur ?

Non, c’est un ami que j’avais rencontré par l’intermédiaire de Pierre Bailly. Nous sommes tous liégeois, ça n’est pas une très grande ville, on s’est donc vite rencontrés. Ces deux-là m’ont beaucoup motivé à bosser.

Après les magazines, tu as publié ton premier album…

Oui, lorsque Capsule Cosmique s’est arrêté, Gwen est devenu directeur de collection chez Sarbacane. Il m’a proposé de continuer Poncho et Semelle en album chez eux.

Poncho et Semelle, en trois albums, sont devenus tes personnages fétiches. Comment as-tu décidé de t’attaquer à ce genre hyper-codifié qu’est le western ?

Pour la simple raison que c’était un univers que je ne connaissais pas bien ! J’avais lu quelques Lucky Luke, comme tout le monde, mais pas énormément. D’ailleurs ça surprend souvent les gens. Pour moi l’intérêt c’est de dévier un peu de tous les codes du western mais de les utiliser aussi. Pas pour m’en moquer, je ne pense pas que c’est ce que je fais, mais j’essaie de les dévier sur d’autres voies. Et puis ce que je fais n’est pas du western pur jus. Je me permets beaucoup de choses, beaucoup d’entorses ! Ce personnage de cow-boy est né sur le papier, en dessinant librement. J’ai développé une histoire progressivement avec le fantôme qui sortait du pistolet. De la fumée du flingue est sorti mon deuxième personnage ! J’avoue a posteriori que j’ai été surpris que ça soit ces personnages-là qui séduisent les éditeurs. On peut dire que je ne suis pas un fan de western ! C’est sans doute pour ça que j’en ai une vision assez naïve. Je ne connais pas les Blueberry par exemple.

Est ce que les Arrachés sont le résultat de ta passion pour les mobylettes et la vie de bad boy ou bien c’est de l’ordre du fantasme ?

Non, non ! Si on me connaît, on sait que je ne suis pas du tout bad boy, c’est vraiment l’inverse ! C’est un album qui est né d’une discussion avec Xavier Lemmens et Fifi à l’atelier que nous partageons. On parlait de ces espèces de rebelles, ces jeunes rebelles en mobylette qui foutaient la merde dans les soirées de village. On a tous connu ces petites terreurs en bande. Je me souviens que quand j’étais petit, il y avait une bande de trois ou quatre gars en mobylette. Leur chef s’appelait Pek. Il me foutait les boules, mais j’étais fasciné par ce gars-là ! Dès qu’ils arrivaient dans les soirées, tout le monde s’arrêtait de parler, c’était impressionnant ! Moi, je ne faisais pas du tout de mobylette. Alors que Xavier, c’était l’inverse, il était plutôt ce genre de gars.

C’était peut-être lui le fameux Pek ?

C’était un peu un Pek, en effet ! Il a fait pas mal de conneries en mobylette. C’était un arraché ! On en rigolait bien et de là est venue l’idée d’en faire un album. A partir de nos souvenirs, on a créé ce gang de crétins que sont les Arrachés. Et puis ce genre de personnages est tellement connu dans les villages belges, qu’on a reçu de la part de nos amis plein d’anecdotes à ce sujet.

Hugo Piette rend hommage à la série Commando Torquemada
de Xavier Lemmens et Phiippe Nihoul

Dans la manière dont s’est dessiné c’est assez flou, on ne sait pas trop qui fait quoi… Comment travaillez vous ?

On écrit les scénarios histoire par histoire. On fait du ping pong jusqu’à arriver à un découpage. Ensuite on part sur les crayonnés, et l’un de nous commence une page et on se répartit les personnages et les tâches au fur et à mesure de nos envies. On a chacun nos personnages : Xavier dessine Erik, le petit roux, et moi je fais Boris et Clitorine. On s’est vraiment créé des marionnettes et on s’éclate bien dans ce boulot à quatre mains ! A la fin de ce long échange de crayonnés, on fait l’encrage à l’ordinateur ce qui apporte de l’homogénéité.

Une des quatre couvertures anniversaire.
© Piette - Dupuis

L’an dernier, tu as été choisi pour réaliser les quatre couvertures des 70 ans du journal Spirou, ce qui était un sacré honneur, est ce que tu as été ému de te retrouver en pareille place ?

Et bien oui ! J’ai été super-content que Frédéric Niffle me propose de les faire. Mais ça a été un boulot assez difficile tout de même ! Parce qu’à la base on ne pensait en faire qu’une, j’avais fait celle avec la statue et tous les Spirou qui tournaient autour. Le résultat a plu et l’équipe de Spirou m’a demandé d’en faire d’autres. Au final, on en a fait quatre. Je me suis bien amusé à les faire, même si je ne m’attendais pas à une masse de boulot pareille.

Pour le moment on ne te voit plus beaucoup dans le journal, as tu des projets pour y revenir ?

Je suis toujours présent, j’ai d’ailleurs fait une grande illustration avec Anouk Ricard dans le numéro consacré à Mon Pépé est un fantôme, dans Fuego également. J’ai été très accaparé par Poncho & Semelle et par les Arrachés, mais je suis en suis en train de plancher sur plusieurs projets pour eux. Ca me plairait d’y revenir plus activement !

Fifi, professeur et voisin d’atelier
© Hugo Piette

Tu nous as dit plus haut que tu travaillais en atelier avec des dessinateurs, des graphistes, des musiciens, etc. Est-ce que tu penses que ça t’apporte quelque chose d’un point de vue créatif de baigner dans un local où des gens pratiquent différentes disciplines artistiques ?

Oui et non. On n’a pas vraiment d’échange avec les autres disciplines. Quand on parle de nos boulots en BD, on parle souvent entre auteurs de BD. Je dirais que c’est plutôt l’atmosphère de l’endroit qui est bénéfique.

Généralement quand les journalistes parlent de ton boulot, on te présente comme un héritier de l’âge d’or de la BD belge. Est ce que ça t’agace, ou est-ce une influence revendiquée ?

Les premières bandes dessinées que j’ai lues c’étaient les Bob et Bobette, et j’en suis toujours aussi fan. J’ai toujours baigné dans ce genre de bande dessinée : Vandersteen, Hergé,… Naturellement, j’ai toujours eu envie de dessiner de la ligne claire parce que c’est ce qui me correspond le mieux. Quand on me dit que je suis un héritier de cette époque, ça ne m’embête pas. J’ai un héritage et j’essaie de l’assumer, mais j’essaie aussi d’y apporter quelque chose.

Question rituelle pour conclure : quel est le livre qui t’as donné envie de faire ce métier ?

Un livre en particulier ça serait difficile à dire, mais si je devais retenir un auteur, c’est Willy Vandersteen. J’adorais ça. À chaque fois que je terminais un Bob et Bobette, j’avais une envie folle de mettre à dessiner ! Ce que j’aime le plus, c’est raconter des histoires. Vandersteen le faisait super bien, il me donnait envie de raconter des histoires à mon tour.

(par Morgan Di Salvia)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

 
Participez à la discussion
3 Messages :
  • Hugo Piette, c’est le symbole des erreurs à ne pas commettre pour le journal Spirou. Le symbole (grâce aux 4 couvertures) de ce vers quoi le mag semblait aller avant un très heureux revirement (à part Fuego). Un auteur qui est peut-être excellent pour d’autres lignes éditoriales, mais qui ne convient absolument pas pour un journal populaire. Pourquoi ne pas avoir cité son "chef d’oeuvre de vintagisme pseudo-moderniste" qu’est "Cravate" ?

    Répondre à ce message

    • Répondu par Morgan Di Salvia le 23 juin 2009 à  11:02 :

      Les journalistes sportifs ont une formule pertinente à propos des avis divergents sur l’équipe nationale de football : "En France, il y a 60 millions de sélectionneurs".
      On pourrait l’appliquer sans mal au journal Spirou et à ses lecteurs-rédacteurs-en-chef.
      Mais pour répondre précisément à votre commentaire, un jeune auteur qui cite Hergé et Vandersteen, je trouve ça plutôt sympathique et populaire comme influences.

      Répondre à ce message

    • Répondu par Dam le 30 juin 2009 à  14:15 :

      J’ai toujours trouvé ça assez consternant de voir des lecteurs imposer leurs goûts à l’ensemble du public.

      On peut aimer ou pas un auteur particulier, mais utiliser un ton aussi péremptoire, parler d’erreur à ne pas commettre - on appréciera d’ailleurs ce ton légèrement menaçant propre aux prophètes, n’est-ce pas ignorer la grande variété des lecteurs de Spirou ? Certains d’entre eux ont apprécié Cravate, j’en fais partie, et vous auriez voulu nous en priver ?

      Spirou a toujours été un journal un peu hétéroclite, c’est sa force et sa faiblesse et j’espère qu’un large public pourra continuer à s’y retrouver, quitte à devoir supporter certains auteurs.

      Répondre à ce message