Hun, auteur de webtoons en Corée, « Dans le webtoon, seul l’auteur décide »

29 janvier 2016 2 commentaires
  • À quand un modèle viable pour la bande dessinée numérique ? En Corée du Sud, celui-ci existe depuis plus de dix ans. Les webtoons sont des feuilletons qui se lisent case à case sur les écrans de smartphone. De nombreux auteurs vivent de ces productions sans passer par l’édition papier. Dans un pays où la lecture de webtoons est devenue courante, Choi Jong Hun fait partie des quelques auteur-phares du domaine.

Le webtoon fait l’objet d’une exposition au Quartier Asie du FIBD. Une rencontre sur ce thème a lieu le vendredi 29 janvier à 14h00 au Vendredi 29 janvier 14h à la nouvelle médiathèque Alpha d’Angoulême.

Comment êtes-vous devenu auteur de webtoons ?
Pendant environ sept ans, j’ai eu une activité d’auteur classique. Je dessinais des feuilletons pour des magazines (des magazines proches des hebdomadaires japonais à forte pagination, NDLR). Une de mes séries a même été traduite en français : Graffiti aux éditions Paquet. J’aurais sans doute continué si ce marché ne s’était pas considérablement réduit. En 1999, je me suis lancé dans le webtoon en espérant y trouver un moyen de survie…

Vous êtes l’auteur de nombreux titres, travaillez-vous en parallèle sur plusieurs histoires ?
C’est vrai qu’en France on prend beaucoup de temps pour créer une œuvre. En Corée, c’est un peu différent, on peut réaliser deux ou trois séries dans l’année. Le plus couramment, je travaille simultanément sur une série complète avec scénario et dessins et j’en scénarise deux autres.

Hun, auteur de webtoons en Corée, « Dans le webtoon, seul l'auteur décide »
Extrait d’un épisode de "Secretly Greatly"
© Hun

Le rythme de publication courant d’un webtoon est d’un épisode par semaine. Mais quelle est la longueur usuelle d’un épisode ?
Lorsque je travaillais pour des magazines, je devais obéir à des règles très précises. Aujourd’hui le webtoon a tout changé. La longueur d’un épisode dépend des besoins de l’histoire. Si pour être convaincant auprès des lecteurs, un épisode nécessite une longueur conséquente, je m’y plierai sans pour autant être mieux payé. Au final c’est un investissement pour soi. Mais je dirais qu’en moyenne un épisode se raconte en deux cents cases.

Travaillez-vous avec des assistants ?
Oui, mais je les appelle des élèves. Certes, je les rémunère, cependant leur but est de devenir eux-aussi des auteurs et cela est déjà arrivé. Je pense qu’il ne serait pas intéressant de rester sous ma direction plus de deux ou trois ans. En fait, je les rémunère pour qu’ils apprennent, si la vocation est là, ça vaut le coup de les faire progresser. Du coup, il existe une relation presque familiale dans notre atelier, comme entre un professeur et son apprenti. Tandis qu’entre un assistant et un maître, seul le business maintient la relation.

Quelle est votre série actuelle en tant qu’auteur complet ?
Il s’agit d’une comédie que l’on peut traduire en français par « Je ne veux pas te faire du mal ». L’histoire se déroule dans un zoo en faillite. Pour faire face aux problèmes de gestion, les employés de l’établissement se costument en animaux. Ce sera adapté l’année prochaine en série TV.

C’est un sujet très original, voire surréaliste…
À l’époque des magazines, on établissait un partenariat entre l’auteur et l’éditeur. On cherchait une formule pour favoriser le succès. Il existait des règles à respecter, des conventions pour les personnages qui variaient selon le genre abordé pour tenter de rejoindre les goûts du public. L’inconvénient c’est que la créativité de l’auteur était très encadrée. Dans le webtoon, seul l’auteur décide. Tous les genres peuvent être abordés et des histoires insolites peuvent s’exprimer, c’est probablement un des éléments qui a permis une telle croissance pour le domaine. Je pense que même les œuvres de webtoon les plus populaires actuellement auraient été refusées dès le synopsis par les éditeurs de revues.

Combien d’auteurs de webtoon rencontrent-ils un succès équivalent au votre ?
Nous devons être une quinzaine. Le marché du webtoon provoque la curiosité, parce qu’il ne provient pas d’un plan d’investissement d’une société de communication ou d’une volonté gouvernementale. Il s’est imposé de manière empirique par la volonté d’auteurs qui avaient du mal à gagner leur vie et qui ont rencontré des lecteurs qui aimaient leurs histoires. À partir du moment où le succès était au rendez-vous, des investisseurs se sont présentés.

extrait d’un épisode de "Secretly Greatly"
© Hun

Question évidente : qui vous paye pour créer des webtoons ?
D’abord, nous sommes rémunérés par un portail qui finance le contenu que nous leur apportons. Si des œuvres attirent l’attention du public il peut il y avoir des compléments, comme l’adaptation audiovisuelle, des produits dérivés ou l’adaptation en livres des webtoons. De plus, le portail n’a que les droits de diffusion des feuilletons. Nous restons propriétaires de tous les autres droits et notamment des adaptations, ce qui change beaucoup par rapport à l’édition papier où les droits sont partagés avec l’éditeur.

Les webtoons sont-ils en accès en gratuit ?
Oui, pendant un certain temps. Ma série précédente Secretely Greatly qui a duré deux ans et a été adaptée au cinéma, est en consultation payante à l’exception des premiers épisodes. La consultation sur le web reste cependant dix fois moins onéreuse que les recueils édités en livres.

Mais comment le portail se rémunère-t-il ?
Le but du portail est d’augmenter son trafic pour que les visiteurs achètent les produits qu’il propose. Nos contrats sont toujours très clairs avec des portails réputés pour leur solidité comme Daum ou Naver. Personnellement, je travaille avec Daum depuis mes débuts, mais les auteurs sont libres de s’engager avec qui ils veulent.

Votre succès le plus important ?
Secretly Greatly a établi un record avec dix millions de pages consultées. Il s’agissait de jours particuliers, quand la série faisait l’objet d’un article dans un journal ou d’un sujet à la télévision. Avec Je ne veux pas te faire de mal, je savais que je n’obtiendrais pas le même succès, mon ambition de départ était de créer un contenu pour une série télé.

Après un tel succès pourquoi avoir arrêté "Secretly Greatly" ?
On peut trouver cela bizarre à l’étranger où l’on préfère prolonger une œuvre qui garantit des revenus importants, comme au Japon, où un best-seller engage l’auteur pour dix ou vingt ans. Personnellement, je n’aime pas perdre mon temps à me répéter. Je préfère imaginer de nouvelles histoires.

Quel accueil a été réservé à Secretly Greatly au cinéma ?
Il a obtenu un très grand succès. Je pense que ce résultat n’est pas dû uniquement à la popularité du webtoon original. Beaucoup de stars ont participé au film et notamment un jeune acteur devenu depuis une star, Kim Soo Hyun.

L’adaptation de webtoon au cinéma est-elle courante ?
Oui, une quarantaine de films sont des adaptations de webtoon.

Hun dans son atelier

Combien de webtoons sont diffusés simultanément sur les portails ?
Je n’ai pas les moyens de le savoir exactement. Chacun des deux grands portails diffuse environ un millier de feuilletons.

Dans une telle masse, il doit être difficile de s’imposer…
Pas tant que ça… Les portails sont ouverts à tout le monde. Dans l’édition papier, la porte d’entrée était beaucoup plus petite. Ensuite, c’est aux lecteurs de le choisir pour que leurs webtoons préférés soient présents dans les premières pages du portail. Cela favorise la singularité, les idées nouvelles. Des auteurs ont de bonnes idées et sont suivis par de plus en plus de lecteurs. C’est ainsi que le marché grandit.
Mais pour tenir dans le webtoon, il faut publier un récit de qualité, et surtout d’être capable de fournir régulièrement, rapidement et en quantité.

Le travail est-il important quand il s’agit d’adapter sur papier un webtoon ?
Parfois. Dans le cas je de Je ne voudrais pas te faire de mal, nous avons dû opérer de légère retouches.

On imagine que seuls les webtoons ayant du succès deviennent des livres…
Oui et c’est le cas de Je ne veux pas te faire de mal qui a du succès mais n’est jamais apparu en haut des classements. Je sais qu’en Chine où le diffuseur a mené une enquête, il est N°1 du téléchargement illégal, c’est dommage je ne touche aucun revenu dans ce cas.

Quels sont les tirages des livres adaptés de webtoon ?
Ils ne dépassent pas les 10 000 exemplaires par tome. On ne pense pas au profit quand on parle des livres. Si le papier marchait encore, le webtoon n’aurait pas vu le jour.

Une page de la version papier de "Je ne voudrais pas te faire de mal". Les dialogues sont traduits en anglais en colonne.
© Hun

Êtes-vous traduit en ligne ?
La plupart de mes œuvres sont traduites en Chinois, en anglais et japonais. Les versions japonaises sont diffusées par Naver-Japan, pour les chinoises Daum travaille avec un partenaire de Chine. Mais avant l’exportation officielle tout était traduit illégalement. Même en français, tout est disponible. Ça ne veut pas dire que je vous recommande de les lire comme ça.

Quelles sont les limites d’expression ?
Il convient de restreindre le sexe et la violence. Pour ce genre des webtoons, il existe des espaces réservés aux adultes dans chaque portail.

La censure existe-telle en webtoon ?
Cela peut arriver. Mais jamais pour ma part. Je traite parois de sujets délicats, mais je fais attention à ne pas glisser dans le problématique. Dans Secretly Greatly, un espion envoyé par la Corée du Nord est d’abord vu de manière positive, les choses évoluent par la suite. Mon intention n’était bien sûr pas de valoriser le régime de Pyongyang, loin de là. Dans « je ne voudrais pas te faire de mal » il est question d’immigrés clandestins.

Êtes-vous lu en Corée du Nord ?
Je n’ai pas les moyens de le savoir. Je suppose que si c’est le cas, je ne dois pas y être très apprécié. Tous les espions nord-coréens finissent par mourir dans mon histoire. En blaguant, je dis que si je disparais, ce sera de leur faute !

(par Laurent Melikian)

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Photo médaillon, © L Mélikian

 
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2 Messages :
  • Le renouvellement de la BD coréenne par les webtoons rappelle un peu celui des séries live avec les web-séries. Peut-être une voie à exploiter pour la BD franco-belge ? Après tout, il y a des exemples -au succès divers, c’est vrai- dans le manga : "Axis Powers Hetalia" et surtout "One Punch Man".

    Les premières web-séries doivent justement leur succès à la plus grande liberté de ton, et à l’originalité de leurs histoires et sujets. Un exemple à suivre pour les auteur(e)s de BD qui se sentent à l’étroit, non ?

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    • Répondu par Hun Fan le 14 mars 2017 à  12:42 :

      Une suite pour girls of the wild’s ? :3

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