Idéal Standard - Par Aude Picault - Dargaud

1er mars 2017 3 commentaires
  • Très bel album d’Aude Picault sur la désillusion des femmes contemporaines et leur rapport contradictoire au couple et à la maternité.

Aude Picault a déjà derrière elle une œuvre riche et assez diversifiée, marquée par son goût pour l’autobiographie, avec la série des Moi, je, s’interrogeant souvent avec humour sur sa vie, parfois via des publications sur son blog.

Idéal standard ne s’inscrit pas clairement dans cette veine autobiographique, mais on sent bien qu’une bonne partie de l’expérience personnelle d’Aude Picault se retrouve condensée dans ce récit qui met en scène les tribulations sentimentales de Claire. Cherchant le prince charmant, elle enchaîne les histoires d’un soir, tombant sur une succession de crapauds sans charme ou en tout cas non charmés par le sien. Le propos de l’album est bien résumé dans ce dialogue avec une amie :

Idéal Standard - Par Aude Picault - Dargaud
Idéal Standard © Aude Picault / Dargaud 2017
Idéal Standard © Aude Picault / Dargaud 2017

« -J’ai 32 ans. Je suis vieille, moche et périmée. Jamais personne ne voudra de moi.
- Arrête, il ne te méritait pas, c’est tout.
- Tu parles... Je [n’arriverai] jamais à être en couple.
- Mais personne n’y arrive vraiment.
- Alors pourquoi tout le monde s’acharne ? »

Finalement, elle rencontre Franck, qu’elle veut voir merveilleux et qui l’est en effet, dans un premier temps, avant de s’avérer égoïste et immature. Elle devrait le quitter, mais elle n’y arrive pas : « On a construit quelque chose, l’appart est agréable, j’adore le quartier ». Ces considérations immobilières et cette question du confort matériel volent en éclat quand elle tombe involontairement enceinte…

Idéal Standard © Aude Picault / Dargaud 2017

Cet album, plein d’humour tendre, présente un discours juste et réaliste sur le décalage entre discours sur la maternité et réalité de la chose, avec son lot de difficultés pour la jeune mère comme pour le couple qui devient parents. Cela d’autant plus que Claire est infirmière en néonatalité, ce qui offre d’ailleurs quelques très jolis passages sur ce thème.

La culpabilité qui découle du décalage entre les normes et les réalités de la vie des jeunes célibataires, des jeunes mères, des femmes en général, est bien décrite. Ce récit du quotidien d’une « trentenaire en panique de gosse » sonne globalement juste, même si ce pessimisme repose sur une vision peut-être un peu caricaturale, ou en tout cas généralisante, des hommes.

Le dessin d’Aude Picault est très dynamique, d’une grande expressivité, sa narration est très fluide et son usage parcimonieux des couleurs est très réussi. Cette bande dessinée, fruit de plusieurs années de réflexion et de recherches, est clairement son album le plus abouti et le plus réussi.

(par Tristan MARTINE)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

 
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3 Messages :
  • Idéal Standard - Par Aude Picault - Dargaud
    1er mars 2017 21:32, par Philippe Wurm

    Je trouve la couverture magnifique !
    Quel graphisme quelle légèreté et quel dynamisme.
    Une très grande image qui donne très envie d’acheter, ce que je vais faire rapidement.

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  • Idéal Standard - Par Aude Picault - Dargaud
    1er mars 2017 23:54, par RD

    Il me semble que le sujet de ce livre, c’est la manière dont le discours génère une norme sociale (l’idéal standard du titre), notamment en ce qui concerne la répartition des genres - l’homme, la femme, le masculin, le féminin. La bibliographie a la fin du livre ne laisse aucun doute là-dessus. Il faut lire ainsi le passage où Claire achète un vêtement pour un bébé (rose pour les filles, bleu pour les garçons lui dit la vendeuse), les discours de son copain Franck et de sa famille ("Les femmes ont plus d’empathie que les hommes, c’est prouvé scientifiquement." "La nature est bien faite, si elle a créé les deux sexes, ce n’est pas pour rien."), la manière dont, dans cette famille, on éduque les enfants (la fille qui fait déjà "sa séductrice", le garçon qui doit apprendre à s’endurcir).

    Du coup, quand vous dites que "le pessimisme repose sur une vision peut-être un peu caricaturale, ou en tout cas généralisante, des hommes", c’est un contre-sens. Beaucoup d’hommes dans ce livre sont justement la caricature de ce qu’il pense qu’un homme doit être. Ce qu’Aude Picault montre et critique, c’est la portée généralisante du discours de ces personnages. Le livre n’est pas pessimiste parce que Claire n’adhère pas à ce discours et c’est ce qui la pousse à la fin à se séparer de Franck, à retrouver sa liberté, à vivre selon ses valeurs.

    En plus, il y a un couple, justement, dans ce livre, qui échappe à cette soi-disant "normalité". Ce couple, à la maternité où travaille Claire, vient d’avoir un enfant. La mère n’arrive pas à s’occuper de son enfant, elle n’ose même pas le toucher (mise à mal du mythe de l’instinct maternel) et c’est le père qui va s’occuper des premiers soins avant de montrer à sa femme comment faire. Il n’y a pas de normes, de normalité. "J’ai vu certains hommes bien plus tendres que des infirmières" dit Claire à un moment.

    Idéal standard échappe à la simple chronique de la fille qui cherche juste "à se trouver un mec" pour offrir une réflexion subtile sur la façon dont se crée les normes sociales et sur ce qu’on appelle la théorie du genre (théorie qui a tant fait couler d’encre il y a quelques années en France et qui a précipité une partie de la population dans la rue). Mine de rien, Idéal standard est un beau livre politique.

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    • Répondu par Philippe Wurm le 5 mars 2017 à  17:51 :

      Ca y est j’ai acheté le livre et aussitôt je l’ai lu.
      Pour moi c’est un peu la "Marque jaune" du XXI ème siècle !
      Le jaune de la (parfaite) couverture me pousse à cette analogie "paradoxale". Si la "Marque jaune" est le livre des hommes dans la ville et le fruit d’un auteur "paranoïaque" qui "délire" le monde. "Idéal standard" peu être vu comme le livre d’une femme, dans la ville d’aujourd’hui, qui nous expose sa vie quotidienne et intime et qui est en proie à son "délire" intérieur.
      Deux faces d’une même pièce en quelque sorte, la pièce du théâtre de l’être humain et de son rapport au monde. Il fallait cette complémentarité du féminin en bande dessinée pour compléter et affiner une certaine vision de l’homme occidental. En cela le choix du jaune est peut-être inconscient mais pas anodin.
      Deux livres, deux visions (a contenu politique latent, comme le dit très bien RD), deux chefs-d’œuvre !

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