Ils ont fait l’Histoire : une nouvelle livraison réussie pour la collection de Glénat

18 mars 2015 4 commentaires
  • Deux nouveaux albums viennent rejoindre la jeune collection "Ils ont fait l'Histoire". Ce "Soliman" et ce "Saint Louis" adoptent des partis-pris aussi différents qu'intéressants.

Cela fera bientôt un an que Glénat et Fayard ont associé leurs spécialités, la bande dessinée historique pour l’un, les biographies historiques pour l’autre, en créant la collection Ils ont fait l’Histoire, dont le principe est d’associer étroitement historiens, scénaristes, dessinateurs et coloristes pour réaliser des biographies de personnages marquants de l’histoire mondiale. Le rythme de publication fut soutenu pour assurer le lancement de la collection, avec deux albums publiés simultanément tous les trois mois. Après Philippe le Bel et Vercingétorix, après Charlemagne et Jaurès, après Napoléon et Gengis Khan, voici donc Saint Louis et Soliman le Magnifique.

Des biographies traitées sous un angle judicieux : de vrais choix de lecture

Dans ces deux albums, de vrais choix narratifs ont été faits, dans l’esprit de la collection, qui est de ne pas proposer une biographie exhaustive du personnage, mais de choisir au contraire un angle d’attaque plus précis et donc plus à même de porter une intrigue intéressante. Dans le cas de Soliman, les auteurs ont refusé de faire un traitement hagiographique qui aurait mis en scène les plus grandes victoires du « Magnifique » : la prise de Rhodes ou celle de Belgrade ne sont ainsi pas montrées, car cet album est centré sur la fin du règne de Soliman (1553-1566), ce qui le rend plus humain. C’est un vieil homme que l’on suit, luttant à l’ouest contre l’empereur Habsbourg, à l’est contre le shah de Perse, assassinant un à un ses fils pour éviter des luttes fratricides qui auraient déstabilisé l’empire, essayant de contrôler ses janissaires et subissant enfin la mort de Hürrem Sultane, sa femme, fille d’un prêtre polonais qu’il a épousée par amour, allant à l’encontre des usages de la dynastie ottomane.

Ils ont fait l'Histoire : une nouvelle livraison réussie pour la collection de Glénat
Pour éviter les luttes entre ses fils, Soliman les fait tous assassiner, à l’exception de Selim, qui devait lui succéder.
© Fayard / Glénat

Le dispositif narratif du Saint Louis est également extrêmement intéressant. La trame de l’album est construite autour des Enseignements de saint Louis, texte dicté par le roi peu avant son départ en croisade à la fin des années 1260 et composé d’un ensemble de conseils à son fils concernant le gouvernement du royaume. Cette sorte de testament scande le récit et c’est autour de lui que s’articule toute la narration : les épisodes les plus marquants de sa vie sont mis en regard des principes prônés par le roi. Valérie Theis et Étienne Anheim justifient parfaitement cette mise en scène en expliquant s’être inspirés d’un procédé utilisé dans le film Les Choses de la vie, dans lequel le héros, joué par Michel Piccoli, à l’article de la mort, voit défiler sa vie, ce qui lui permet de confronter ses actes passés aux principes qu’il veut transmettre à la postérité. Ils poussent également le lecteur à s’interroger sur la question de la représentation de l’histoire, qui, quoique scientifique, relève toujours d’une nécessaire mise en scène.

La trame narrative du "Saint Louis" est intelligemment construite autour des "Enseignements de saint Louis".
© Glénat / Fayard

Des partis-pris graphiques et narratifs très différents

Le dessin de Cristi Pacurariu, stylisé par moments, est expressif et il réussit, à l’aide d’un remarquable travail effectué sur les couleurs par Andrea Meloni, à récréer une ambiance orientale très plaisante. Les couleurs du Saint Louis sont également très réussies, avec un jeu sur les ombres et les lumières qui donne une belle profondeur au dessin. Tout comme sur le Philippe le Bel, sur lequel ils œuvraient déjà, les historiens Valérie Theis et Etienne Anheim, s’inspirant des travaux de Michel Pastoureau, ont également apporté une grande attention au respect des réalités médiévales, réservant le bleu au roi, les couleurs chatoyantes aux nobles et celles peu vives et délavées au peuple.

Le dessin du "Saint Louis" est aussi dynamique que ses couleurs sont belles et réussies.
© Glénat / Fayard

Le Saint Louis s’appuie étroitement sur les sources médiévales, et notamment sur la Vie de saint Louis, rédigée par Joinville, récit très vivant permettant d’approcher l’humanité du roi comme peu de textes le permettent pour cette époque. Le Soliman se situe dans un autre registre, et l’on pourra peut-être regretter que l’album s’intéresse avant tout à une histoire purement militaire, enchaînant les combats, à la manière de l’histoire-bataille. Ses dialogues sont par ailleurs souvent trop didactiques, et donc trop chargés : il suffit de voir la taille qu’occupe le texte dans des bulles elles-mêmes très présentes sur la planche pour s’en rendre compte. À l’inverse, les auteurs du Saint Louis, même s’ils se sont inspirés des sources du XIIIe siècle, ont adopté une langue moderne très vivante. Enfin, toujours par excès de didactisme, le Soliman échoue sur l’écueil de la note de bas de page. Alors que le Saint Louis n’en compte aucune, et que plupart des albums de la collection avaient jusque-là réussi à s’en passer, Clothilde Bruneau et Estéban Mathieu en (ab-)usent, apportant des précisions érudites qui ne sont souvent pas indispensables et qui ont pour effet de gêner la fluidité de la lecture en la ralentissant.

Exemple d’une planche surchargée par des notes de bas et des textes trop longs et didactiques.
© Fayard / Glénat

L’ensemble reste néanmoins de très bonne tenue et l’on attend avec impatience les nouveaux opus de cette belle collection, qui nous permettront de redécouvrir, entre autres, Churchill (qui aura le droit, comme Napoléon, à plusieurs volumes, scénarisés par Kris, l’un des scénaristes les plus inventifs et les plus à l’aise ces dernières années dans le filon de la BD historique), Catherine de Médicis (l’une des rares femmes retenues pour l’instant), Louis XIV ou encore Mao.

(par Tristan MARTINE)

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4 Messages :
  • Les notes en bas de pages ne ralentissent en rien la lecture si vous les ignorez.
    Par contre pour les lecteurs curieux qui veulent en apprendre plus cela peut être un bon complément.
    La page montrée en exemple ne me paraît pas particulièrement bavarde. Si on veut raconter une histoire en 6 pages, il faut un minimum de texte. Les BD muette demandent plus de pages et ne permettent pas de tout raconter.

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    • Répondu par Jerome le 18 mars 2015 à  12:26 :

      Finalement, la BD de 2015 ressemble furieusement à celle des années 50 : biographies et histoires édifiantes, l’Oncle Paul a changé de nom et d’éditeur, mais il a une belle descendance. Le problème c’est que cela ne renouvelle pas du tout le genre... Entre les reprises de reprises de reprises de vieilles séries et ces collections qui rappellent les BD d’un autre âge, la BD a du souci à se faire si elle veut (re)conquérir un (jeune) public qui ne lit plus ou quasiment plus...

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      • Répondu par Tristan MARTINE le 18 mars 2015 à  13:23 :

        Aujourd’hui comme hier, il s’agit en effet de biographies historiques des "grands hommes" de l’histoire.
        Mais il y a plusieurs différences importantes entre l’histoire de France Larousse ou les histoires de l’oncle Paul et ce que propose Glénat aujourd’hui.
        D’une part, l’Oncle Paul, comme les éditions Larousse, étaient politiquement connotés (plus ou moins consciemment, certes....). D’autre part, le souci historique est nettement plus poussé dans l’entreprise éditoriale de Glénat, les historiens étant étroitement associés à toutes les étapes de la rédaction des bandes dessinées (pour une analyse plus poussée de leur travail sur deux albums en particulier, je vous renvoie à un entretien mené en juin dernier : http://sciencesdessinees.ens-lyon.fr/moyen-age-et-bande-dessinee-230601.kjsp?RH=1371111571575 ).
        Enfin, et surtout, alors que Larousse entendait décrire 2 siècles d’histoire de France en 46 planches, Glénat ne traite non seulement que d’une figure, mais en ne tentant surtout pas de représenter de manière exhaustive les évènements de la vie du personnage. L’idée est d’avoir un angle d’attaque, pour rendre moins didactique la BD. Selon les albums déjà publiés, cela marche plus ou moins bien, il est vrai, mais certains de ces albums sont de vraies réussites, bien loin des albums publiés dans les années 1950/1970.

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        • Répondu le 19 mars 2015 à  07:23 :

          Sauf que c’est totalement ringard. Ça fait BD didactique faite par des profs pour des élèves qui auraient tellement redoublés qu’ils seraient déjà à l’âge de retraite.

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