Intégrales : Dupuis tire plus vite que son ombre

5 janvier 2017 0 commentaire
  • Lorsqu'on évoque les intégrales de Dupuis, on pense bien entendu à la mise en valeur du patrimoine de la maison de Marcinelle. Mais elle ne cantonne plus désormais à ces ces seuls dossiers copieux et ultra-documentés qui racontent l'histoire de la BD, elle varie les menus et propose différentes formules. Première partie de notre enquête.

À la différence de leurs “collègues” de Dargaud qui regroupent les sorties de leurs intégrales en période automnale, Dupuis égrène ce type de publication tout au long de sa programmation éditoriale.

Ainsi avions-nous eu déjà eu l’occasion de détailler le contenu du superbe premier recueil de l’intégrale de Broussaille, un incontournable pour tous les amateurs de la série avec un dossier d’une soixantaine de pages enrichies de croquis et dessins inédits, et surtout près de quatre-vingt planches peu connues des lecteurs.

Le savoir-faire de Dupuis en matière d’intégrales reste une référence et les publications récentes en font une fois de plus la démonstration.

Enfin, Lucky Luke !

Intégrales : Dupuis tire plus vite que son ombre
Franquin et Will, vus par Morris, dans "Le Sosie de Lucky Luke".

Si Lucky Luke fut sans doute l’une des premières séries à paraître en intégrales à une époque où celles-ci n’avaient pas encore eu les honneurs de vrais dossiers introductifs, hors les petites introductions et interviews reproduites dans la collection Rombaldi dans les années 1980 [1]. Nous ne pouvons que saluer l’initiative de Dupuis qui célèbre le 70e anniversaire du plus célèbre des cow-boys de la bande dessinée avec cette nouvelle mouture de ses intégrales, dont la rédaction des dossiers introductifs ont été confiés aux expérimentés Christelle & Bertand Pissavy-Yvernault, « spiroulogues » patentés.

Sans surprise, ce premier tome regroupe les trois premiers albums de la série. L’approche patrimoniale est cependant privilégiée puisque leur publication est désormais chronologique ey suit la publication dans Le Journal de Spirou. L’analyse de l’évolution du graphisme et des techniques de Morris bien explicitée dans le dossier trouve ainsi un support adapté : la publication débute avec les premières planches d’Arizona 1880 (le récit principal du tome 3 de la série), pour suivre avec La Mine d’or de Dick Digger et Le Sosie de Lucky Luke, les deux récits du premier tome, puis les récits parus dans Rodéo, etc. Comme de coutume chez Dupuis, chaque séquence profite d’une petite explication qui détaille les différences entre les parutions en magazine et en albums, afin de bien comprendre le cheminement de la publication historique.

Des planches inédites !

Outre le dossier en lui-même, et cette première présentation chronologique attendue depuis longtemps, l’attrait de cette intégrale se justifie par la publication de trois planches inédites, comme le précise la pastille apposée sur la couverture. Ces trouvailles sont le résultat de l’épluchage systématique de l’hebdomadaire Spirou et des albums de l’époque par le couple Pissavy-Yvernault. Ils ont ainsi complété la seconde histoire du cow-boy, intitulée Le Sosie de Lucky Luke avec l’avant-dernière planche qui n’était parue que dans Le Journal de Spirou et au sein de la première édition de l’album La Mine d’or de Dick Digger, des albums très rares et réservés à quelques chanceux ou fortunés collectionneurs.

L’intégrale permet de corriger certaines erreurs historiques. Ici, un découpage qui n’avait pas été respecté.

La Ruée vers l’or de Buffalo Creek (intégrée par la suite dans Rodéo) contient également une demi-planche qui n’avait pas été publiée en album, mais pas non plus dans le magazine ! La raison historique en est assez cocasse : lors de leur voyage au Mexique et aux USA, il arrivait que nos auteurs belges économisaient sur le poids des envois en dessinant des deux côtés du papier. Et pour ce coup, les employés de Marcinelle n’en ont scanné qu’une face. Sans apporter de grandes modifications à l’histoire, cette demi-page complémentaire souligne l’effet comique de la série et dédramatise la séquence.

L’unique photo de Jijé, Morris et Franquin (de g. à d.) prise au Mexique

Dans le même ordre d’idée, une autre planche complète de La Mine d’or de Dick Digger a cette fois été volontairement retirée par l’éditeur au moment de publier le premier tome de Lucky Luke. La raison ? Comme souvent, la nécessité de respecter la pagination limitée d’un album. Quant à savoir si cette page a été retirée parce qu’elle ne portait pas à conséquence dans la ligne narrative ? Ou si c’était une des premières fois où Jolly Jumper émettait une réflexion dans cet album (ce qui n’avait pas manqué de faire réagir les lecteurs du Journal de Spirou) ? On ne le saura sans doute jamais… Mais cela ne gâche le plaisir de redécouvrir cette planche oubliée près de 70 ans après sa réalisation.

Deux autres planches sont également présentées comme des raretés : il s’agit de deux gags dans lesquels Lucky Luke dresse un canasson en lui offrant de l’avoine, et une autre où notre cow-boy décroche une chambre dans un hôtel bondé en prétextant avoir trouvé de l’or. Les rédacteurs nous expliquent que ces « deux planches ont été initialement publiées dans Le Journal de Spirou n°503 […] et 504 […]. Elles ont ensuite été reprises dans […] La Mine d’or de Dick Digger, paru [… en] 1950. Elles n’ont plus été publiées en album au-delà de cette première édition. »

Ceci est inexact : ces deux gags n’ont effectivement pas été simplement retirés du premier album qui comprenaient 50 planches, elles ont simplement « sauté » dans le troisième tome Arizona pour compléter une histoire qui ne comportaitt que 37 planches. Tous les lecteurs qui possèdent ce troisième tome (ou une intégrale qui reprend cet album) retrouveront donc ces deux gags entre les histoires Arizona 1880 et Lucky Luke contre Cigarette Caesar. Distraction sans doute.

Un des deux gags, que l’on retrouve maintenant dans le tome 3 "Arizona"

Morris, l’homme derrière l’œuvre

Ce petit oubli ne retire rien de l’intérêt de ce premier recueil, car son épais dossier permet de revenir en détail sur la jeunesse et le début de la carrière de Morris : ses envies de dessin animé un secteur où il avait fait ses débuts avec Franquin, Peyo et Paape et qui guidèrent les premiers traitements graphiques de Lucky Luke. On peut suivre aussi l’évolution du style de la série, la collaboration de Morris avec Le Moustique, un récit émaillé d’anecdotes,de références en matière de western et d’analyses sur la personnalité que Morris voulait conférer àson héros, l’ambiance de studio qui régnait chez Jijé avec Will et Franquin, le fameux voyage au Mexique qui influença durablement les décors et l’atmosphère de la série, les références pour la séquence finale du coucher de soleil devenue mythique, etc.

Le dossier revient également sur quelques cases ou personnages de Lucky Luke dessinés non pas par Morris, mais par Jijé ! Ainsi, les Pissavy-Yvernault évoquent avec chaleur l’ambiance de fraternité régnant entre ces auteurs qui bâtirent sans le savoir l’esprit et le graphisme de « L’École de Marcinelle ». On retrouve d’ailleurs en fin de recueil une très belle double page réalisée par Franquin pour présenter le catalogue des éditions Dupuis dans l’édition originale d’Arizona.

Un bout de page de "Desesperado City" dessiné par Jijé, en improvisation libre

Outre son contenu didactique, l’iconographie détaillée de ces introductions permet non seulement de mieux comprendre qui était ce fabuleux artiste longtemps méconnu, mais également de découvrir certaines facettes inconnues du talent de Morris. De reproduction de planches originales (dont la première de la série reproduite d’ailleurs ci-dessous) aux nombreuses caricatures qu’il a réalisées, des dessins publicitaires pour Le Journal de Spirou aux caricatures, tous ces éléments permettent d’apprécier la grande diversité des techniques acquises par Morris notamment sous l’influence américaine.

Un album inédit complet de Bizu… ou presque !

Trois ans après le premier tome de l’intégrale de Bizu, sans doute le personnage le plus personnel et attachant réalisé par Jean-Claude Fournier, voici enfin le deuxième recueil de cette parution en intégrale. Martin Zeller prend une fois de plus le temps de nous faire entrer dans ce monde fantastique, par le biais d’anecdotes, de crayonnés, ou d’illustrations rares voire inédites.

Quant aux amateurs des coulisses de la bande dessinée, ils seront passionnés par le chapitre intitulé « La Trahison de Charles Dupuis », et qui relate l’arrêt des aventures de Spirou et Fantasio dessinées par Fournier. Dupuis a d’ailleurs accepté de reproduire la lettre assez sèche envoyée par Jean-Luc Dupuis et José Dutilleu à l’auteur.

Si ce deuxième recueil regroupe les deux premières aventures au long cours de Bizu, publiées initialement chez Fleurus, on y retrouve surtout les 35 premières pages d’une aventure complètement inédite et intitulée Le Grand Désordre. Un titre qui reflétait malheureusement bien l’état d’esprit de Fournier à cette époque, comme l’explique le dossier qui demeure à l’image de l’auteur, très honnête et humain.

Face à ce récit qui n’avançait peut-être pas dans la meilleure des directions, Philippe Vandooren (qui était passé du poste de rédacteur-en-chef de Spirou à celui de directeur éditorial de Dupuis) remonta les bretelles de l’auteur et lui permit de se réinvestir dans de nouvelles aventures que l’on découvrira dans le troisième recueil. Entretemps, même si ce Grand désordre n’est pas finalisé, il permet de d’apprécier tout le talent graphique et de l’imaginaire de Fournier !

Le coup de chance de 421

Et de patience, il a aussi fallu en disposer pour profiter de ce premier recueil de 421, annoncé depuis quelques années. Mais une fois de plus avec Dupuis, le niveau qualitatif est atteint !

Le dossier, signé ici par Didier Pasamonik, bien connu de nos lecteurs, présente «  le produit de jeunes gens enthousiastes qui abord[ai]ent le métier de la bande dessinée avec l’insouciance de la jeunesse. » Notre spécialiste revient en détails sur le caractère d’Éric Maltaite, qui s’emploie à exister dans l’ombre pesante de son père, le dessinateur Will, avec l’aide d’un scénariste impétrant : Stephen Desberg qui réussit à s’imposer dans Le Journal de Spirou grâce au soutien de Maurice Tillieux. Ces deux complices ont alors imaginé cette série 421, à mi-chemin entre la parodie de James Bond et la vraie série d’espionnage. Toute une époque !

Le dossier s’honore d’une belle série d’originaux réalisés par Éric Maltaite, et parfois choisis pour illustrer les différences entre les idées originelles et celles qui ont finalement publiées. En effet, l’intérêt de cette première intégrale est avant tout de publier toutes les planches parues dans Spirou, mais également de pouvoir en restaurer « les couleurs afin de corriger les erreurs de compréhension du dessin qui s’étaient glissées dans les planches de l’époque lors de leur mise en couleur et de restituer certains détails. » Cette restauration de couleurs a d’ailleurs été réalisée par Dominique Barré sous la direction d’Éric Maltaite himself !

Des couvertures "splash pages", des pages d’annonces, des cases, voire des séquences complètes qui avaient disparu lors de la parution en album sont ici réintroduites. Pédagogique, le dossier propose même de comparer les planches parues dans le magazine et les versions « finales », afin de mieux comprendre les choix éditoriaux de l’époque. Une fois de plus, le terme d’intégrale prend ici tout son sens. Un classique du genre à redécouvrir d’urgence !

La suite, demain

(par Charles-Louis Detournay)

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[1Daniel Couvreur réalisa également les introductions des recueils thématiques de deux aventures en petits formats vendus avec je journal Le Soir, mais seuls seize albums sur les 75 déjà publiés y furent regroupés. Par ailleurs, les éditions Atlas ont publié une intégrale Lucky Luke : Les Dessous d’une création en 38 volumes dont les introductions très renseignées avaient été coécrites par Didier Pasamonik, Rémy Goavec (sauf le premier volume écrit par Thierry Groensteen et Jean Léturgie). entre 2010 et 2012.

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