Jacques Samson : « Chris Ware, c’est l’inaventure. »

10 février 2010 5 commentaires
  • Jacques Samson et Benoît Peeters viennent de faire paraître aux Impressions nouvelles un livre-somme sur Chris Ware, l’un des auteurs les plus fascinants de la nouvelle génération de la bande dessinée américaine. Où l’on découvre un conteur, un graphiste et un théoricien qui a repoussé les limites de la bande dessinée.

Jacques Samson : « Chris Ware, c'est l'inaventure. »« Chris Ware – La bande dessinée réinventée » est l’un de ces lires intelligents qui fleurissent de temps en temps au printemps des librairies qui, pour le Neuvième Art, démarre à la fin du mois de janvier à Angoulême comme on sait. C’est là que nous avons rencontré le co-auteur du livre, Jacques Samson, un érudit canadien qui enseigne au Québec et qui nous a déjà gratifiés de bon nombre d’écrits sur l’art séquentiel dont un brillant Little Nemo, un siècle de rêves, toujours aux Impressions Nouvelles.

Quel est le projet de cet ouvrage ?

C’est à la fois un essai monographique qui donne à la fois le point de vue de Chris Ware au travers d’une entrevue menée par Benoit Peeters lors du film qu’il a réalisé sur cet auteur. Il a retranscrit toute l’interview, y compris les chutes, ce qui fait beaucoup plus de matériel que ce que l’on voit dans le film. En plus, nous avons traduit en français quatre textes de Chris Ware parce que c’est un homme qui connaît très bien la bande dessinée et qui a une manière de parler de son art assez exceptionnelle. J’ai eu envie de lui donner la parole. J’ai préparé, pour ma part, des repères biographiques et bibliographiques, et puis j’ai fait une étude de son œuvre, pas mal centrée autour de Jimmy Corrigan mais aussi Rusty Brown et les œuvres qui viennent après.

En quoi Chris Ware est-il un auteur important ?

Le titre de notre livre est : « La bande dessinée réinventée ». C’est quelqu’un qui a, à la fois, une capacité à raconter –c’est d’abord un conteur- mais il ne va jamais rien sacrifier sur le plan pictural, que ce soit le dessin, la mise en page, la maquette. C’est quelqu’un qui adore les livres, qui adore l’imprimé et qui intervient à tous les niveaux dans la conception de l’ouvrage. Tout est fait encore à la main, c’est un véritable artiste et en même temps un conteur. Il révolutionne à ce titre la bande dessinée dans la mesure où il raconte des choses qui sont radicalement différentes des comics que l’on rencontre aux États-Unis et, par rapport à la bande dessinée en général, par rapport à la bande dessinée dite de genre : l’aventure, le fantastique, le biographique, etc. Lui, il est en dehors de tout cela. Il est sincèrement préoccupé par le temps, par la manière dont on le fabrique, dont il nous fabrique. Quand on entre dans l’univers de Ware, on entre dans une terre inconnue, dans un univers totalement nouveau.

Jacques Samson : Chris Ware, de la Ligne Claire ? Oui et non.
Photo : D. Pasamonik (L’Agence BD)

On le désigne parfois comme un héritier de la Ligne Claire. Qu’en pensez-vous ?

Dans un sens, oui. Mais dans la mesure où ses histoires ne sont pas des aventures dans le sens habituel du terme, comme on parle des « Aventures de Tintin », cela n’en est pas. Chez lui, c’est plutôt « l’inaventure », il ne s’y passe rien. Cela parle du temps, des émotions, des sensations, des perceptions. Si la Ligne Claire, c’est aussi une manière de raconter dans aventures, comme le suggérait Hergé, alors Chris Ware n’est pas dans la Ligne Claire. Mais si l’on doit l’envisager sous une forme graphique qui tend vers une abstraction de l’ego, un peu comme le faisait Hergé qui aimait beaucoup que son dessin ne laisse pas transparaître ce qu’il était lui, comme artiste. Il voulait soumettre son dessin à quelque chose d’autre qui était la narration, le récit. Dans ce sens là, il se rapproche d’Hergé..

Propos recueillis par Didier Pasamonik en janvier 2010.

(par Didier Pasamonik (L’Agence BD))

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

Illustrations : (C) Chris Ware

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5 Messages :
  • Jacques Samson : « Chris Ware, c’est l’inaventure. »
    11 février 2010 12:54, par la serrure

    Livre excellent sur un artiste indispensable. On ne se lasse pas de lire Ware parler de son oeuvre, dont il a une conscience aiguë.
    Il y a longtemps, j’avais tenté de décortiquer une planche de Jimmy Corrigan sur un blog que je tenais : http://lapremiereporte.canalblog.com/archives/2006/10/27/3012027.html

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    • Répondu par Oncle François le 12 février 2010 à  21:23 :

      Je voulais juste vous remercier pour l’excellent travail que vous avez fourni en analysant une simple page de Chris Ware, il y a de celà plusieurs années déjà. Je me souviens de la consécration de cet album à un Angougou passé... C’etait l’époque ou Blutch n’etait pas là pour jouer au concilateur entre le passé et le présent, donc les nominations étaient élitistes, parisianistes et hermétiques au possible. Je n’aime pas trop la BD baclée, dessinée avec les pieds ou le crayon entre les dents, je dois le confesser, je suis plutot de l’ancienne école, celles du beau dessin travaillé (Giffey, Pichard ; Gir et Gillain, Bourgeon, Uderzo, Franquin), ou alors celle de la ligne claire efficace (Hergé, Swarte, Chaland)pour faire rapide.
      Tout cela pour dire que je suis plutôt enclin à l’achat d’un livre style Ligne claire, mais en feuilletant, rapidement le livre en question, je me suis rendu compte que cela ne m’attirait absolument pas... pas par stupidité, voyez vous (je n’ai jamais eu l’ambition d’être ou de paraître stupide ou tebe, comme disent les jeunes de ce jour...). Simplement, Chris Ware est peut-être une génie, mais il n’a pas eu l’intelligence de fournir de lui-même le môde d’emploi de ses oeuvres, la clef de sa maison... Et personne dans son entourage en France(notamment chez Delcourt, son editeur français, ou même à Angouleme !)n’a eu l’idée de fournir l’effort que vous avez fourni ! Une démonstration claire et brillante, une incitation ardente à l’achat, une mise en bouche épicée à la dégustation ou même au dévorage de lecture !! Je vous remercie de m’avoir enfin donné l’envie de lire ce livre, qui m’etait passé largement au-dessus de la téte jusqu’ici. Je vous souhaite un excellent weekend ! Bien cordialement !

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  • Jacques Samson : « Chris Ware, c’est l’inaventure. »
    12 février 2010 18:10, par alexandre franc

    Juste un regret, la très mauvaise qualité des reproductions. Pour un livre sur ce maniaque de la chose imprimée, c’est particulièrement fâcheux.

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    • Répondu par Jacques Samson le 12 février 2010 à  19:19 :

      Curieuse remarque. Peut-être Alexandre Franc veut-il souligner le fait que nombre d’illustrations ont dû être considérablement réduites, ce qui rend le texte dans certains cas à peine lisible sans loupe ? Mais de « très mauvaise qualité », certes non ! Et je peux dire que Chris Ware s’est montré très enthousiaste quand il a vu notre livre, surtout pour ses qualités graphiques.

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      • Répondu par alexandre franc le 13 février 2010 à  08:03 :

        dans l’exemplaire que j’ai eu dans les mains, j’ai trouvé que le trait noir de certaines reproductions était très pixellisé (en plus de quelques décalages noir-couleur qui donnent un filet blanc contre le noir) Mais si vous dites que non, c’est que les pixels étaient dans mon oeil...

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