Jacques Terpant ("7 Cavaliers") : « "Le Royaume de Borée" est une quintessence de Jean Raspail. »

30 décembre 2011 4 commentaires
  • Après montré une nouvelle facette de son talent avec [{Sept Cavaliers}->art10787], Jacques Terpant poursuit l'adaptation de l'univers de l'écrivain Jean Raspail avec {Le Royaume de Borée}. Même réussite, mais avec de nouveaux atouts.

Après 7 Cavaliers…, pourquoi avoir choisi Le Royaume de Borée pour prolonger votre transposition de l’univers de Jean Raspail ?

Jacques Terpant ("7 Cavaliers") : « "Le Royaume de Borée" est une quintessence de Jean Raspail. »
Le Royaume de Borée est un roman tardif qui contient tous ses thèmes : la place de l’homme dans l’Histoire, la transposition, les civilisations des matins du monde broyées par l’Occident qui avance, etc. Il s’agit donc en quelque sorte d’une quintessence de Raspail ! Puis, on prolonge d’une certaine façon le conte des Sept Cavaliers avec ce récit dans une principauté imaginaire, tout en s’inscrivant plus dans l’Histoire, avec des dates, des lieux et des événements marquants. En tant que dessinateur, je me retrouvais dans ce balayage temporel qui débute dans le premier tome au XVIIe siècle, alors que le dernier tome se conclura de nos jours : graphiquement parlant, chaque album va se dérouler dans une époque différente, ce qui me permettra de renouveler mon plaisir, tout en appuyant l’esprit de transmission cher à Raspail.

Vous allez donc réaliser cette adaptation en quatre tomes basés sur quatre époques distinctes. Comment avez-vous posé vos choix, car le roman est d’une construction plus complexe ?

Il a fallu adapter le roman à mon support, car ce tronçonnement en quatre périodes n’est pas aussi évident à la lecture. De plus, je crée des fins à chaque tome, de façon à ce que le lecteur ait la sensation d’une entité complète. La fin du premier tome, Octavius, n’est donc pas écrite telle quelle dans le roman, mais elle ne la trahit pas non plus, tout en bouclant le premier cycle.

C’est un point fondamental, car dans l’adaptation précédente de romans en plusieurs tomes, on a souvent assisté à des ruptures très nettes en fin de volume, ce qui gâche une partie du plaisir de la lecture…

Je voulais à tout prix éviter cette frustration ! J’ai conçu chacun des quatre tomes du Royaume de Borée comme une histoire à part, même si cela demeure un ensemble lorsqu’on les relie.

Changement par rapport aux 7 Cavaliers : nous avons un narrateur qui nous conte ce récit, et que vous représentez dans certaines cases dans un environnement contemporain. Est-ce une volonté de d’intégrer le lecteur dans la peau de ce personnage ?

J’aurais pu attendre le troisième tome avant de faire intervenir ce personnage-narrateur, car il n’apparaît d’ailleurs pas dans le début du roman. On s’attend d’ailleurs à ce que ce personnage devienne un acteur à part entière dans le quatrième et dernier tome. Mais pour cette raison, j’ai voulu charpenter le récit avec lui. Le fait d’avoir un personnage qui porte l’histoire renforce la logique de la narration, en expliquant d’où viennent ses sources. Lorsqu’on installe un univers, dans un roman ou une bande dessinée, on désire étoffer le récit pour le rendre cohérent et réel : c’est aussi le rôle de ce personnage historien qui s’appuie sur des livres fantaisistes, mais qui renforce la puissance de la création. C’est pour cela que je l’ai introduit dès le départ.

Autre élément très important, déjà présent dans Sept Cavaliers, mais renforcé ici par la ‘voix’ du narrateur, ce sont ces récitatifs qui imposent réellement un certain rythme de lecture…

J’aime beaucoup utiliser cette voix off, comme dans les Sept Cavaliers, car ce ton narratif me permet de coller au très beau style de Jean Raspail. Cela donne un réelle couleur au récit. J’en joue également, car après le récit du premier tome, du temps a passé au début du second tome, et pour le faire ressentir au lecteur, j’ai créé un frontispice, une grande page décorée, avec un texte central tiré bien entendu de Jean Raspail, mais que j’ai pas mal adapté. Jean Raspail dit d’ailleurs, de ces textes narratifs que l’on retrouve dans mes albums, qu’il ne sait plus si c’est du Raspant ou du Terpail ! Bref, après cette première page, on retrouve notre narrateur en train de lire ce frontispice dans un de ses livres, et c’est encore la force du texte qui me permet d’intégrer le lecteur dans cet univers.

Vous marquez d’ailleurs une différence caractéristique, entre vos récitatifs sur fond noir et vos bulles sur fond blanc. Un procédé peu courant ?

Oui, je désire réellement marquer cette nuance, renforcée par le ton. Cela peut pourtant être une bulle qui se prolonge dans un récitatif, comme au cinéma : Terrence Malik l’emploie dans ses films, alors que la voix off explique une autre réalité que celle portée par les images. C’est un autre artifice que j’aime employer. Cela donne plus de puissance au récit, tout en soignant son atmosphère. Puis, comme je me base sur le travail d’un écrivain, je désire soigner la qualité du texte.

Grande différence avec Sept Cavaliers dans lequel on suit leur périple sur trois tomes, Le Royaume de Borée installe rapidement l’action dans un seul lieu, tout en rajoutant des éléments progressivement. Est-ce une façon de se démarquer de la première adaptation ?

Je ne me voyais pas refaire une quête de personnages qui évoluent dans des paysages, et ce sont les diverses possibilités du Royaume de Borée qui m’ont attiré.

Vous parvenez à dégager du mystère dans des situations qui sont à peine mystérieuses. La progression du récit se fait donc davantage dans des regards et des relations qui n’en sont pas vraiment, alors que Sept Cavaliers était porté l’action…

Oui, Ce sont avant tout de relations entre les personnages principaux qui guident le récit. Le mystère se crée entre ces trois-quatre personnages, car tous les autres acteurs passent à côté de ce qui les préoccupe. Ce plaisir des initiés est une évocation fréquente chez Raspail. « Je suis d’abord mes propres pas » est la définition des Pikkendorf, ce qui signifie qu’il fabrique sa vie, mais également son rêve. À tel point qu’il parvient à construire un fort, sans réelle justification !

À côté de ce récit formidablement bien charpenté, votre dessin vient donner du volume à l’ensemble. La nature, dès les premières cases, est en réalité le personnage principal de l’album ?

Nous nous situons effectivement dans le monde brut qui est celui de la nature. Avec cet homme couleur d’écorce qu’on évoque régulièrement sans presque le voir, on touche à l’homme des matins du monde. Je voulais donc une nature omniprésente, comme elle n’est presque plus visible aujourd’hui, car de notre temps, soit on la jardine, soit on la massacre. Je voulais une nature immense et ouverte, avec cette conquête de l’Est qui se rapproche de l’aspect aventureux et sans limite de la conquête de l’Ouest. Le petit fortin de Pikkendorf est inspiré des fortins des soldats français en Amérique : c’est du Vauban en bois !

On a alors l’impression que les personnages cherchent l’aventure qui pourrait être cachée juste derrière cet arbre : allons-y voir !

Oui ! Ou fabriquons-là au besoin ! Il suffit de la regarder ! Certains des personnages ne voient d’ailleurs pas la nature et lui tournent d’ailleurs le dos, alors que Pikkenforf va vers elle. Si Sept Cavaliers était un monde qui se termine, ici c’est un monde qui se crée, et donc au détriment d’autres mondes, comme c’est souvent le cas. Il s’agit donc de l’avancée occidentale, mais on ne broie pas toujours les autres civilisations, elles peuvent également s’intégrer. Jean Raspail explique : « Tout peuple qui ne s’adapte pas, meurt. Tout peuple qui s’adapte, meurt également ! Les Amérindiens d’aujourd’hui sont tenanciers de casino. La civilisation la plus puissante annihile l’autre, tout en sachant que la civilisation qui écrase en recueille également l’héritage.

Votre lettrage, que vous continuez à réaliser à la main, renforce d’ailleurs cet aspect aventureux qui nous plonge dans une autre époque…

J’écris comme un cochon, vous pouvez le dire ! … Effectivement, je veux continuer à faire ma planche de bout en bout, en couleur directe, avec le lettrage et tout ce qui s’ensuit. C’est de la bande dessinée, faite main, Monsieur ! Je suis peut-être un des derniers artisans de ce métier… (rires)

En deux mots, comment vont se construire les prochains tomes ?

Nous sommes donc face à cette frontière qui va toujours être repoussée plus loin, jusqu’au moment où elle n’aura plus lieu d’être. Pour traduire cela en termes humains, la famille Pikkendorf va faire le lien entre les diverses périodes, car ils auront conscience du monde qui est en face, au contraire des autres qui n’en ont même pas conscience.

Jacques Terpant, auréolé de son prix au festival de Saint-Gilles
Photo : N. Anspach

Vous m’aviez dit qu’avec Jean Raspail, vous aviez trouvé le juste milieu entre l’illustration et les thèmes que vous désiriez aborder. Ne faut-il pas être au bon moment avec la bonne thématique et la bonne expérience afin de pouvoir percer en bande dessinée ?

Effectivement, je me sens très bien avec l’œuvre de Jean Raspail, car son univers me correspond graphiquement parlant, ainsi que ce qui tourne autour. J’ai surtout fait le contraire d’un modus operandi actuel, car on réfléchit à ce qui fonctionne, ce que le public lit ou désire lire. Pour ma part, je me suis lancé avec passion dans cet univers qui me portait. Je pense qu’il faut avant tout faire preuve de sincérité, car cela se voit, même si ce n’est pas toujours payant. D’un autre côté, je pense qu’il y a une période où l’on mature son travail, et un moment où l’on s’autorise à se lancer. Je reconnais volontiers que jusqu’à mes quarante ans, j’ai une carrière de dilettante en bande dessinée, car aux côtés de la publicité et d’autres travaux, je faisais des albums sans peut-être m’y investir autant que je l’aurais pu. Puis, il a fallu que je me lance complètement dans un projet qui me tienne à cœur, et j’ai commencé Sept Cavaliers. Jean Raspail a eu le même parcours, car il a couru le monde jusqu’à ses quarante ans, avant d’entamer sa carrière d’écrivain. Tout le monde n’a pas le même parcours mais au dessin comme en musique, Moebius le dit très bien : « Jusqu’à trente ans, on ingurgite, puis on dégurgite. » Il y a bien entendu des génies précoces, mais je pense qu’en bande dessinée, il faut atteindre une certaine maturité. En tout cas, cela me sert de le penser ! (rires) Cela ne m’empêche pas d’avoir d’autres envies de bandes dessinées. J’ai ainsi écrit un scénario, mais je vais sans doute me mettre en recherche d’un dessinateur, car je n’aurai peut-être le temps de le mettre en scène moi-même.

(par Charles-Louis Detournay)

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4 Messages :
  • Un des grands oubliés de la sélection d’Angoulême de cette année avec le Royaume de Borée, comme de l’année dernière avec le dernier tome des 7 cavaliers...

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    • Répondu par DC le 31 décembre 2011 à  09:35 :

      Exactement ce que je me disais, oublié de la sélection d’Angoulême, alors que les 3 tomes des 7 cavaliers et le Royaume sont - à mon avis bien sur - largement supérieurs à tout un tas de trucs très très curieux dans la sélection cette année !!!!!!!!
      Shocking !

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      • Répondu par Jacques Terpant le 31 décembre 2011 à  12:44 :

        merci de vos commentaires sur le fait que mes albums ne fassent pas
        partie de la sélection d’Angoulême ,ce qui ne m’a jamais traversé
        l’esprit, ce style d’albums , d’inspiration ,voire de dessin ne sont pas
        dans le cadre des sélections qui privilégient d’autres forme de BD ,et
        ce n’est pas un problème.

        Il existe bien une hypothèse pour que quelqu’un comme moi y figure,c’est
        la prime à la durée, une sélection à Angoulême serait simultanée du
        moment où le médecin me dirait "Mr Terpant quand vous sortez dans le
        jardin ,il faut bien prendre votre déambulateur" et encore rien n’est
        moins sur.

        Mais comme je n’ai pas l’intention de connaitre cette première étape ,je
        me passerai de la seconde.

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        • Répondu le 31 décembre 2011 à  15:20 :

          un manque de coups de feutres fluo peut être ^^

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