Janry (Spirou et Fantasio) : "J’ai vraiment aimé faire Spirou !"

14 juin 2017 12 commentaires
  • Alors que le célèbre personnage de Spirou poursuit aujourd'hui ses aventures sous le crayon de divers dessinateurs, les lecteurs n'ont pas oublié pour autant la période faste où le héros était animé par le duo "Tome & Janry". Comme Franquin en son temps, Janry a ainsi partagé la vie de Spirou pendant plus de 15 ans. Les auteurs ont fait honneur à Spirou et ont su lui donner un nouveau souffle. En plus de moderniser ce héros, ils ont réussi le pari d'amener de nouveaux lecteurs à lui ! Et de les fidéliser pour la suite...

Où avez-vous appris à dessiner ? Comment avez-vous acquis ce trait assez rond qui convient très bien à un personnage comme Spirou ?

Il y avait un défi au départ, celui de se faire accepter des lecteurs qui avaient l’habitude d’un certain type de trait pour Spirou et Fantasio. Au début, je me suis donc un peu contorsionné pour essayer d’obtenir ce que j’estimais moi, être le trait le plus proche de ce que les lecteurs attendaient de Spirou. Mais il y a aussi mon ascendance : moi quand j’étais gamin, j’aimais assez bien Gotlib. Gotlib, ça signifie du noir et blanc et une maîtrise du trait à l’encre de chine. C’est quelque chose qui m’a inspiré tout enfant. Par la suite, comme je suis passé par le « Studio Greg » et par l’ « Ecole de Marcinelle », je le dis sans honte : je suis le prolongement de cette école-là ! Je ne crois pas du tout à une génération spontanée d’artistes qui ne se revendiquent d’aucune influence. J’ai eu mes influences quand j’étais jeune et le pari a été de faire qu’après, les gens me reconnaissent une réelle personnalité propre. Dans un premiers temps, pendant les quatre ou cinq premiers albums que j’ai dessinés de Spirou, je travaillais en permanence avec les albums de Franquin et de Fournier ouverts ! Pour être immergé dedans ! Jusqu’au moment où je me suis dit : « Là je maîtrise la bête, maintenant je vais pouvoir me lâcher car je pense que les lecteurs nous ont acceptés. ». Je me souviens très bien de ce moment là.

C’était à quel moment précis ?

C’était pendant la réalisation d’une planche de l’album « La frousse aux trousses », la scène où le train arrive en gare. Il y avait là un travail où je devais vraiment faire attention. Or parfois, je mettais beaucoup de traits car je faisais attention à ce que je dessinais, au lieu de regarder l’ensemble. Ce qui fait que l’arrière-plan était beaucoup trop présent. J’avais ainsi parfois un problème de stratégie d’image. Et c’est dans cette planche là que je me suis dit « Ha, maintenant ça va, je l’ai ! C’est clair en noir et blanc donc ce sera clair en couleur ! ».

Janry (Spirou et Fantasio) : "J'ai vraiment aimé faire Spirou !"

Et quelques années après, Batem (qui travaillait avec Franquin sur le Marsupilami) m’avait rapporté que Franquin lui avait montré cette même page en parlant de nous et en disant : « Haaa ! Regarde Luc, là ils l’ont ! ». C’est quelque chose d’incroyable ! Et c’est vrai qu’à partir de cette planche, je me suis senti père adoptif de Spirou et digne de l’être. Quand je vois que Dupuis a cherché une nouvelle équipe en disant au revoir à Morvan et Munuera au bout de seulement 3 albums, je me dis que nous, on nous a laissé notre chance sur 4 ou 5 albums pour y arriver. Eux n’ont même pas eu ce privilège ! Pourtant, je pense qu’ils avaient les ingrédients pour y parvenir...

Votre style de dessin est rapidement identifiable. Vous avez conscience de cette particularité ?

Je suis ravi de l’entendre car moi je me reconnais surtout comme l’enfant d’un autre dessinateur. Le fait d’essayer d’avoir ma propre personnalité, c’était simplement un pari. J’avais assez de personnalité pour qu’au travers de mes gestes se dégage une vision propre à moi, une vision personnelle et identitaire de mon dessin. Notre travail, c’est un peu comme une maison dont on ne sort pas pour voir si de l’extérieur elle est belle ou pas. On est dedans ! Mais oui, je suis quand même conscient d’avoir un trait agréable. Je m’amuse souvent à définir les dessinateurs en deux catégories : les laborieux et les virtuoses. C’est délicat de citer des personnes mais pour te donner quand même un exemple, Roger Leloup est quelqu’un qui va soigner énormément son dessin, en se disant « Je n’ai pas la virtuosité d’un Franquin donc je vais être généreux avec mes lecteurs ». C’est tout à fait respectable et reconnu par les lecteurs qui justement aiment bien « Yoko Tsuno ». Le virtuose, lui, arrive presque à dessiner une bagnole qui roule sans regarder sa feuille. Franquin lui avait les deux : il y avait un bon dialogue entre sa main et son esprit et en plus en même temps, il était généreux avec les lecteurs. Moi je ne me considère pas comme un virtuose. J’ai beaucoup de mal et en réalité je m’applique énormément. Même si je sais que le résultat donne l’impression que je suis un virtuose. Et bien, non !!! Par contre, un gars comme Conrad est surnaturel pour moi. C’est une bête avec « Les innommables » ! A chaque fois que je regarde son travail, je me dis « Whaouu ! ». Et même maintenant qu’il a repris Astérix ! Je trouve incroyable également une série comme « Joe Bar team » et son dessinateur capable de dessiner à ce point comme Franquin, … Moi j’ai essayé d’imiter le dessin de Franquin pour conquérir les lecteurs de Spirou mais je n’y suis pas parvenu. Debarre comme Conrad sont admirables et effrayants en même temps je trouve ! ( Rires ) Quel mimétisme, bravo ! Mais ça me fait un peu peur quand même !

Comment vous êtes-vous retrouvés à reprendre les aventures de Spirou : on ne vous connaissait aucune publication préalable ?

Exactement ! Je vais essayer de te résumer ça... Philippe et moi, on travaillait à l’époque pour le journal Tintin. Il y avait une sorte de rivalité entre les deux maisons. Pendant toute cette période, nous étions assistant de Dupa pour « Cubitus » (et aussi accessoirement de Turk de Groot et de Greg). J’ai dessiné sur du « Achille Talon », du « Robin Dubois », « Cubitus », « Clifton », « Léonard est un génie », « Chlorophylle » etc. Pour les Editions du Lombard, on était cadrés « propriété privé de Dupa ». A notre insu, on était donc bloqués. Et quand on proposait des dessins au Lombard, ils n’osaient pas les prendre de peur de se fâcher avec Dupa (parce qu’on lui retire son équipe).

On est donc allés chez Dupuis mais un peu par hasard. Dupuis avait contacté un grand nombre d’auteurs pour faire un album surprise à Roba pour les 25 ans de « Boule et Bill ». Et on s’est retrouvés (toujours en tant qu’assistants) à déposer les planches des autres chez Dupuis. Et là, ils nous ont demandé ce qu’on savait faire et si ça nous tentait d’animer une rubrique de jeux dans le journal. Enfin on nous donnait la possibilité de passer la seconde !!! Autre atout : on pouvait ainsi arpenter la rédaction, rencontrer des gens et entendre. Et en effet, c’est là qu’on a entendu parler d’un concours sur Spirou. Pour leur prouver à Dupuis qu’on était capables de faire autre chose que des rubriques de jeux ou le courrier des lecteurs, on a pris sur nous de faire une histoire de 8 pages qui s’appelait « La voix sans maître ». Notre but n’était pas de reprendre Spirou mais de montrer qu’on avait des ambitions d’auteurs de B.D. à part entière. A notre surprise, le rédacteur en chef nous a dit « Ha c’est bien, faites en une autre ! ». Chouette ! On en a donc fait une autre histoire. Et à un moment donné, on s’est rendu compte qu’on était entrés (à l’insu de notre plein gré, comme dirait l’autre...) en compétition avec une équipe qui était composée de Nic Broca et de Raoul Cauvin. Pourquoi cette compétition ? Parce ce qu’une partie des éditions avait choisi ce poulain là et les autres n’étaient pas d’accord. Ils se sont donc servis de notre propre travail pour dire « On a l’alternative ! ». Quand on a compris qu’on était sur un ring avec des gants de boxe face à une autre équipe, on a voulu arrêter ce jeu là (d’autant plus qu’ils ne cherchaient qu’un scénariste seul, pour remplacer Cauvin et travailler avec Nic). Cauvin voyant ça s’en est retourné alors pour préparer une nouvelle série avec son dessinateur. Mais M. Dupuis est descendu (nous on avait déjà remis nos vestes pour partir). « Qu’est-ce que c’est que ça ? » : on a expliqué qu’on nous avait juste demandé de réaliser une histoire de 22 pages sur Spirou (histoire qu’on avait intitulé « Virus »). Ce à quoi Dupuis à répondu : « 22 ? Pourquoi pas 44 ? ». Du haut de son nuage, Dupuis nous intronisait à ce moment là, repreneur de la série…

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Dessin original de l’auteur

C’est le bonheur à ce moment là !

Oui car on devenait dessinateurs de B.D. pour de vrai mais c’était aussi la grosse angoisse qui commençait. Tout d’un coup, il y a 50 000 lecteurs qui t’attendent, prêts à te dévisser la tête si tu te rates. Par contre, on avait un double avantage par rapport à Fournier : déjà on était deux (il y en avait toujours un pour cadrer l’autre) et puis, been… on n’a pas succédé à Franquin !!! C’est-à-dire que les lecteurs avaient déjà pris la mesure d’un repreneur et on a eu droit à leur indulgence. Indulgence dont Fournier n’a pu bénéficier. Moi je le vois comme ça. Alors qu’il était tout à fait compétent. Le fait d’avoir repris Spirou, on a pu mesurer la tache que Fournier a eu à effectuer, le travail qu’il a dû dérouler pour être digne d’un personnage comme ça.

Avez-vous conscience que le travail de Tome & Janry a amené de nouveaux lecteurs à Spirou ?

Je ne prends pas ça comme une flatterie mais bien comme une étude anthropologique intéressante. ( Rires ) Car c’est en effet quelque chose dont j’ai pu me rendre compte. Mais c’est vraiment une question de génération et ça va encore changer. De jeunes lecteurs vont redécouvrir Spirou grâce au dessin de Yoann et leur demanderont bientôt des conseils sur un bon album de Spirou à lire par Tome & Janry. Ils ne vont pas lire ou acheter la cinquantaine d’albums de Spirou qui existent déjà. C’est ce qui s’est passé pour moi. Je me souviens la première fois où on m’a posé la question à moi « Qu’est-ce vous me conseilleriez comme album de Franquin ? ». J’ai mes préférences bien entendu mais tous les albums de Spirou par Franquin sont excellents. Ce qui est étonnant c’est que ce type n’a jamais cessé d’évoluer. En plus d’être un bon dessinateur, Franquin a aussi toujours été un excellent raconteur d’histoires. Il est toujours parvenu à être en résonnance avec son histoire : c’est le plus grand défi qu’a un dessinateur. Mon préféré, mon choc ça a été « Panade à Champignac ». Parce que là, il s’est totalement décomplexé du fait que ce n’était pas lui, Franquin, qui avait créé Spirou. Lui aussi a subi, il avait un cahier des charges à respecter. Franquin aussi avait une soumission face à une œuvre et se sentait à l’étroit avec Spirou : « Comment faire du Franquin avec un héros qui ne m’appartient pas et sans abîmer le personnage ? » La réponse passe souvent par créer des personnages secondaires. Et lui, il a créé carrément un antihéros ! Alors que le Marsupilami sauve toujours les héros d’une situation périlleuse, Gaston lui apporte des merdes ! C’est l’empêcheur de faire des aventures en rond. Gaston est un personnage qui au départ a été créé dans la série « Spirou et Fantasio » et en même temps, comme animation dans le journal. Ça faisait aussi un lien avec Spirou qui n’était plus groom depuis bien longtemps et qui travaillait en réalité dans une Rédaction. Et puis Franquin s’est dit : « Tiens, là je peux en faire une série à part entière ! ». Il a séparé Gaston et à ce moment là, il a pu se débarrasser de Spirou (d’où cet album « Panade à Champignac »).

Et vous alors ?

Ben nous on a créé « Le petit Spirou » ! On commençait à cumuler plein de trucs qu’on ne pouvait pas mettre dans Spirou. Comment on fait du Tome & Janry sans casser notre Spirou ? On s’est dit « Tiens ? Et si on imaginait son enfance ? ». Ce n’était pas une fuite de la série de Spirou mais bien une sorte de ressourcement. Et paradoxalement, ça nous a dopés sur Spirou ! Moi j’ai vraiment aimé faire Spirou. Ce n’était pas facile car il y avait tout un ensemble de défis. Mais je ne l’ai pas subi, j’ai toujours aimé !

Vous avez réussi à faire évoluer le héros : il est plus moderne, plus réaliste, plus adulte. C’est ça qui a amené de nouveaux lecteurs ?

C’est ce qu’attendait l’éditeur, on était tendus vers cette mission là ! Spirou c’est toujours la série phare du journal et donc on veut arriver au moment où on se dit qu’on mérite vraiment de le faire ! Il y a eu des millions de lecteurs qui ont aimé Spirou à travers Franquin, il faut les mériter aussi ! Ça s’est fait en 5 albums (si je puis dire) pour avoir le sentiment du devoir accompli (et continuer pour faire mieux ensuite). C’est pour ça qu’on a fait l’album « Machine qui rêve » par exemple. On s’est dit qu’on risquait de se faire dépasser à un moment donné par le cinéma ou que nos lecteurs actuels vont tous mourir un jour de vieillesse : il faut donc essayer de créer un électrochoc autour de Spirou pour que de nouveaux lecteurs accrochent. On va en perdre des vieux mais on va en gagner des nouveaux ! Le choix était essentiellement stratégique avec cet album. Et je devais me contorsionner avec un dessin dont j’avais pris une certaine habitude. Ça a été un véritable exercice pour moi de faire cet album.

Existe-t’il des exigences ou une sorte de cahier des charges quand on reprend Spirou ?

Au départ oui ! Et c’est normal. C’est un peu comme quand tu vas au cinéma et que tu confies ton bébé à une baby-sitter. Il n’arrivera jamais que tu partes sans lui dire « Attention, à ceci... Attention, il n’aime pas la banane etc. ». Parce que c’est ton enfant ! D’autant plus que (et tu l’as relevé), on n’avait aucun acquis ! On n’avait rien publié, on n’avait pas de C.V. Ils nous ont confié leur bébé parce qu’on était jeunes, parce qu’on était deux, dynamiques et parce qu’on avait un style qui semblait convenir. Mais les raisons pour lesquelles Dupuis nous a pris sont finalement assez abstraites ! Voire même iniques quand il s’agissait simplement de nous comparer à une autre équipe. On a presque été instrumentalisés au sein de la rédaction. Une équipe avait ses champions face à une autre équipe. Cette raison là n’a rien à voir avec un Spirou et un Fantasio qu’il faut bien réussir. Mais ce qui est amusant, c’est que quand on nous dit, attention, c’est lu par des enfants : tu n’as qu’une envie, c’est de transgresser ! (Rires ) On est des êtres fiers et indépendants, des rebelles. Mais heureusement qu’on était quand même cadrés par une certaine forme de maturité. On ne s’est jamais départi de la présence du lecteur. Comme dit Philippe, on ne fera jamais insulte à l’intelligence du gars qui va nous lire. Spirou ce n’est pas un jouet, c’est un héros très respectable et on ne devait pas s’en servir pour faire notre crise d’adolescence. Devoir reprendre Spirou à 20 ans, on a dû murir très vite ! Atteindre le niveau de ce que les précédents auteurs on fait avec la série, je te promets que t’es au taquet. Tu es en permanence sur le pont. J’ai bouffé du Spirou, j’ai dormi du Spirou, j’ai pissé du Spirou...

Alors justement : est-ce qu’il a fallu relire tous les albums précédents ?

Je m’immergeais dedans ! Je n’avais pas de cahier des charges qui allait dans ce sens mais ça s’imposait, tout simplement. Par exemple, j’ai eu du mal à maîtriser le fait que Fantasio est nettement plus grand que Spirou. Pourtant Philippe me le faisait remarquer mais j’étais vraiment mal à l’aise à essayer de dessiner ce personnage, grand. Et puis il y avait des contraintes qui s’imposaient à nous de manière naturelle. Du genre : pas de politique, ni de religion ! Mais comme tu l’as relevé, notre personnalité va quand même transpirer derrière tout ça. Ce qui fait que, même si on ne va donc pas donner de leçon anti racisme, ça peut transpirer à un moment dans une histoire.

En effet, c’est très appréciable dans « Le rayon noir », il n’y a aucune leçon de morale explicite.

Ça va dans le sens où, quand c’est ta propre intelligence qui s’approprie une vérité qui se présente à toi, elle va être bien mûrie. Mais quand elle est écrite sur un tableau par un professeur, ça devient factuel, sans relief. Un bon exemple (plus que « Le rayon noir »), c’est Franquin qui lui aussi avait fait une histoire avec le métomol. A une époque où on craignait la bombe atomique (en pleine période de guerre froide), il avait imaginé une arme qui détruit les armes, sur la base d’un champignon. Au travers de cette rigolade qui consistait à voir fondre un char, Franquin était profondément anti militariste. En filigrane, il y avait clairement un message contre la prolifération des armes, avec un fond de logique et de bon sens. Mais ce qui est important, c’est qu’il faut que ce soit drôle, plus que ce ne soit provoquant !!! C’était remarquable avec Franquin. Dans mon autre série « Passe-moi l’ciel  », je me sers aussi par exemple de la mythologie où je décline de manière humaine que oui, on peut être de mauvaise foi au paradis, que oui on peut être bourrés : ce n’est pas de véritables péchés. Par contre, les sales cons, eux, ils iront bien en enfer ! Sans faire de leçon, je peux dessiner librement un Jésus qui ne fait plus rien depuis 2000 ans et qui passe son temps sur Facebook ou avec une console de jeu. Mais je fais quand même attention : j’envoie mes gags à mes beaux-parents (qui sont de vrais catholiques pratiquants) pour savoir s’ils sont choqués ou s’ils rigolent. Je sais ainsi si je reste dans les clous ou pas. Car quand on choque, on perd l’empathie du lecteur. Or le plus merveilleux aspect dans notre métier, c’est le gosse qui tourne la page pour savoir ce qu’il va se passer. Choquer c’est un autre métier et ce n’est pas celui-ci que je pratique ! Je pense souvent à mes enfants quand je dessine. Même si c’est de la rigolade, il faut que ça reste beau et que ça garde une certaine dimension.

Etes-vous lecteur ? Qu’est-ce que vous aimez d’une manière générale ?

J’adore Tardi  ! Je suis incapable de faire ce qu’il fait, c’est super bien foutu. Il a un style très particulier mais je partage avec lui la même aspiration : bien raconter les choses. Et Tardi raconte super bien… Son album « Putain de guerre », on est immergé dans ce qu’il raconte. Pour moi, Tardi est un vrai magicien. Je suis tout le temps surpris par ce qu’il fait. Ceux pour lesquels je suis le plus critique, ce sont ceux qui sont sur le même terrain que moi. Car je vois les ficelles, je vois les trous qui ont été bouchés. Non pas parce que j’ai l’impression qu’il y a quelqu’un qui dort dans mon lit, mais parce que je connais le métier ! ( Rires ) Pour répondre à ta question, enfant, je lisais uniquement « Spirou », « Astérix » et « Les 4 As ». C’étaient les seules B.D. qui m’arrivaient à l’époque jusqu’au Congo belge. Il n’y avait pas de jeux vidéo dans ces années-là : c’était foot la journée et B.D. le soir. Aujourd’hui, quelque soit le média, il y a tellement de choses, que je ne m’y intéresse que si quelqu’un dans mon entourage m’en parle. Je n’y arrive pas autrement. Sinon, depuis tout le temps, il est vrai que j’aime beaucoup « Laurel & Hardy », « Bip-bip et Coyote » et Gotlib. Tout ça, car c’est bêtement drôle et donc un exercice savoureux. Ça fait tellement de bien de rigoler pour rien ! Rire c’est perdre le contrôle et ça fait du bien dans nos sociétés où on est de plus en plus cadrés. Regarder « Bip-Bip le coyote » juste 5 minutes, ça suffit. On sait très bien par avance que le coyote va le rater mais la question est : qu’est-ce qu’il va encore lui arriver ? La BD c’est pareil : j’adore la BD qui se lit dans les toilettes. C’est le seul endroit où on fout la paix aux gens quel que soit la société dans laquelle on vit. Et là, pendant 5 minutes, je sais que je vais pouvoir lire un truc bêtement rigolo. Mais même concernant un truc "bêtement rigolo", on arrive à reconnaître de suite si c’est une belle personne qui l’a écrit ou pas. Comme disait Franquin, dans la graphologie comme dans la façon de dessiner, on arrive à sentir si un type est désagréable. Même dans un dessin bien foutu et qui se veut marrant, on peut deviner si le type est du genre rugueux.

Quel a été l’accueil du public pour « Virus », votre premier album de Spirou ?

C’est gênant de répondre à ça et je pourrais botter en touche en te répondant d’aller demander directement aux lecteurs ! ( Rires ) Mais oui, l’accueil fut plutôt bon ! Comme je te l’ai dit : Fournier ne pouvait que décevoir, il passait après Franquin... Et puis Franquin avait mis la barre tellement haut que tout le monde attendait du Franquin quand Fournier est arrivé. Moi à l’époque, je pensais que c’était Seron qui allait reprendre la série. J’ai appris que Seron avait carrément été formaté pour reprendre Spirou. Pas seulement lui en tant que disciple de Franquin mais Dupuis l’avait préparé à ça. Sauf que Franquin et Jidéhem ont fait un vrai blocage sur Seron. Malgré lui, Seron avait fini par devenir un peu le mauvais élève qui copie tout le temps ses petits copains et qui aurait tendance à chaparder le trophée des autres. Mais c’était totalement injuste : Seron aimait vraiment Franquin. Même les lecteurs fidèles de Spirou ont été surpris du choix de Fournier à la place de Seron. Quant à nous, on est un peu passés pour des sauveurs car je pense qu’on a su noter (selon nos critères) les erreurs à ne pas commettre. En clair, Fournier a essuyé les plâtres, comme on dit ! Broca, c’était carrément une erreur de casting. On aurait demandé à Hermann ou à Moebius de reprendre Spirou que ça aurait été exactement la même erreur...

Nous, on a eu de la chance et comme des petits renards, on a pu noter ce qu’il ne fallait pas faire. Je me souviens qu’on a même été jusqu’au reprocher à Fournier que son Spirou était trop breton ! Alors que son meilleur album c’était justement celui qui sentait le plus la Bretagne : « L’Ankou ». Cet album était en résonnance avec ce qu’il était. Nous concernant, les histoires du petit Spirou qui ont le plus marché sont justement celles pour lesquelles on avait un ressenti ou qu’on avait vécu nous même. « Mon île au trésor » est une expérience personnelle de Philippe par exemple...

L’association des pseudos « Tome & Janry » c’est un gag volontaire ?

Non et oui. Tome et Janry : qui est le chat, qui est la souris ? Le premier pseudo de Philippe c’était « Tom » mais sans le « e ». Et puis après, il a trouvé que ça faisait trop américain. Aujourd’hui c’est un peu ringard d’avoir un pseudo mais à une époque c’était tendance. Tout le monde se devait d’avoir un pseudo : Jidehem (Jean De Maesmeker), Jijé (Joseph Gillain), Hergé etc. Moi, mon prénom c’est Jean-Richard et donc ça a donné Janry. Mais finalement ce n’est pas très excitant comme pseudo quand j’y repense : Janry Gaule, Janry Chie... Alors oui, on s’est aperçu que « Tome & Janry » ça sonnait comme « Tom & Jerry » mais ce n’était pas l’idée première. Voire même, on trouvait ça un peu piégeux comme si on allait être deux auteurs inséparables… la paire qui fait des trucs dans son coin. On a craint que ça puisse engendrer de mauvais réflexes à notre égard.

Selon vous, quel est votre album où Spirou a définitivement gagné en maturité ?

Je parle pour moi… mais c’est clairement « Spirou à New York » ! D’abord parce que ça a été une première rébellion : jusque-là je dessinais à la plume et je voulais me mettre en danger en dessinant au pinceau. Etre constamment tendu vers le beau trait bien maîtrisé, la plume c’est l’idéal. Mais on finit par être sur des rails, on ne voit plus les chemins de traverses. Or il faut trouver d’autres sensations. Je me suis donc dit avec cet album, je vais travailler maintenant avec un pinceau. Ça m’a permis de découvrir de nouveaux effets, d’avoir des surprises, de nouveaux rendus. Ça m’a permis de ne plus avoir peur des noirs (de mettre du noir je veux dire). Souvent on m’a dit qu’une expo d’originaux c’était assez répétitif. Oui ! Car il faut en effet veiller à ce que la planche tienne parfaitement en noir et blanc. Et si ça ne marche en noir et blanc, pour moi, ça ne pourra pas marcher en couleur. La couleur, ce n’est pas fait pour rattraper le dessin mais pour raconter quelque chose en plus. Dessiner au pinceau, ça donne vraiment de la profondeur, on va pouvoir mettre plus de noir. Et là, on va entendre les gens dirent dans les expos : « Tiens, c’est encore plus beau en noir et blanc qu’en couleur ! ». Avec un pinceau, non ce trait là n’est pas à côté : c’est le pinceau qui a donné une giclée ! C’est vraiment grâce au pinceau que mon dessin s’est amélioré, notamment au niveau du mouvement. Et donc pour en revenir à ta question, je n’ai pas un très bon souvenir de Spirou en Australie. J’ai un souvenir assez moyen concernant « Cyanure... » et « L’horloger de la comète ». Mais par contre, je suis plutôt content de tous les albums qui sont venus après…

Pourquoi seuls deux albums sont parus en tant que suite ? « La frousse aux trousses » et « La vallée des bannis » ?

C’est plutôt un hasard. On avait un assez mauvais souvenir de ces albums où quand tu arrives à la dernière page, on te dit « vous connaîtrez la suite dans... ». Blueberry par exemple, c’était comme ça sur 3 ou 4 albums. Or t’aimerais bien avoir le bout du film quand même à un moment donné ! Pour les deux albums dont tu parles, c’était en partie dû au mode de fonctionnement du scénariste. Pour « La frousse aux trousses », Philippe avait au départ son histoire en 44 pages. Mais à la façon dont je le dessinais et la façon à laquelle s’enchaînaient les éléments, il a commencé à sentir qu’on allait être trop court. A la 16ème ou 17ème page, il m’a dit « Ce sont deux milieux très différents, il faut faire deux albums. Par contre, on va faire attention à ce que les deux histoires se tiennent ! ». Il y a donc bien un lien obligé entre ces deux albums mais en réalité, chacune des histoires tient seule. Et c’est plutôt bien je trouve. On ne l’a pas refait car je n’aime pas trop ça. En tant que lecteur, je n’aime pas être pris en otage, donc je ne vais pas le faire avec mes propres lecteurs. ( Rires )

Dans les aventures à Moscou, il y a eu un très bon retour de Zantafio. Vous avez mis en scène ce personnage avec réussite !

Merci ! Merci car pour moi au départ, c’était un personnage que je n’aimais pas trop ! A dessiner, c’est juste Fantasio avec une petite moustache finalement. Je trouve que c’est un des moins réussis chez Franquin. Il a fait de tellement bons mauvais (comme Zorglub par exemple) que Zantafio, avait l’air artificiel pour moi. Zantafio est un personnage qui me dérangeait un petit peu car (plus précisément), c’est la genèse de ce personnage que je trouvais artificielle. Donc pour moi, Zantafio est le moins bon mauvais que Franquin ait fait ! ( Rires ) Donc, de savoir que tu trouves qu’on en a bien tiré partie, j’en parlerai à Philippe (c’est son idée), cela lui fera plaisir ! Mais il faut savoir quand même, qu’avant de créer à chaque fois un nouveau personnage, on a toujours cherché dans le magasin s’il n’y en avait pas déjà un qui occupait la place qu’on souhaitait. Donc le retour de Zantafio, on l’a fait et c’est mieux comme ça plutôt que d’avoir inventé encore un nouveau méchant.

Vous, vous avez créé Vito Cortizone et après les aventures à New York, ce personnage revient à trois reprises. Quasiment dans 3 albums à la suite !

La malchance de Vito nous sert de gadget car il y a toujours moyen de s’en servir dans une histoire. C’est pour ça qu’il a fallu que Philippe invente un moyen pour justifier qu’on le retrouve dans « Le rayon noir » (à traîner du côté de Champignac) alors qu’il était supposé être à New York depuis le tome précédent. D’ailleurs, j’aime assez bien la scène que Philippe avait imaginé où Vito est la proie d’un gourou chinois et qui travaille pour le grand mandarin. Ils se disputent le prix, ils déplacent la photo et un coup ça marche, un coup ça ne marche pas. Et Fantasio qui va s’écraser est soudain sauvé par un matelas improbable... Ça m’a bien fait rire. J’aime bien dessiner ça, c’est plein d’astuces, de surprises. Mon scénariste me fait plaisir quand il me donne des choses comme ça à dessiner.

Dans « Vito la déveine », grande première : Fantasio déprime et il est amoureux. Il concrétise même à la fin de l’histoire...

C’est parce que moi-même j’étais déprimé à l’époque. C’était mon premier divorce. Un jour je suis arrivé à l’atelier et je leur ai dit : les gars, je crois que pendant deux ou trois mois, je serai insupportable. Ma femme se barre et me connaissant, je vais m’autodétruire. Je savais que j’allais chercher en moi toutes les raisons de mes échecs. Et Philippe a trouvé ça intéressant, je devenais sa source d’inspiration. Il s’est donc inspiré de moi pour tous les phylactères en noir de Fantasio dans cet album. Fantasio a donc une dépression amoureuse et va tirer l’aventure vers le bas. Car même s’il existe un cahier des charges, la série « Spirou et Fantasio » peut quand même évoluer avec son temps et se ressourcer aussi de l’actualité. Et sur ce point, je nous félicite déjà d’avoir travaillé à deux sur cette série car on a pu se moquer du travail de l’autre. Ou se moquer aussi parfois de notre propre cahier des charges : comme la vignette où Spirou ouvre la petite armoire dans la cabine dans laquelle il y a 40 calots de groom. Ou encore dans « La vallée des bannis », ils entendent « Houba » mais ce n’est pas l’animal qu’ils espéraient ! Où aussi quand Vito s’excuse de son costume de groom (il n’a trouvé que ça) mais que Spirou trouve ça pas mal lui... mis à part la couleur un peu passée. ( Rires ) Tout ça c’est jouissif parce qu’on se moque un peu de nous même finalement. Mais il y a des scènes qu’on n’a pas faites. Par exemple, dans « La frousse aux trousses », avec leur guide, les héros sont obligés de dormir dans un abri de moutons avec une espèce de paillasse par terre où il n’y a de la place que pour une seule personne. Ils dorment à deux et n’arrivent pas à trouver le sommeil. Le lendemain, Gorpah vient les prévenir qu’il faut partir et retrouve Spirou et Fantasio entremêlés : « Pardon ! ... Oh, vous inquiéter pas, moi avoir déjà connu ça ! Avec reporter au petit chien blanc et capitaine... » ( Rires ) Mais on s’est dit que non finalement. Se moquer, ok... mais là, ça devenait iconoclaste.

Mais tout ça, ce sont des exercices amusant, ça soulage. Et oui, Fantasio peut tomber amoureux ! Tu vois, dans cet album de « Vito la déveine », quand je dessine Spirou qui fait de la plongée, c’est parce que je ne veux pas seulement que les lecteurs cherchent à reconnaître mon talent. Je veux aussi qu’ils apprécient le fait que j’ai toujours cherché à leur donner de belles choses. Une des qualités d’un scénariste comme Philippe, c’est de donner de temps en temps (comme au cinéma) des planches contemplatives. Il n’y a pas que de l’action ou des dialogues dans une B.D. On dresse aussi un décors, ça apporte une dimension supplémentaire à l’histoire. Et il ne faut pas se départir de se faire plaisir à dessiner des scènes comme celles-là. Au final, le Graal c’est de parvenir à faire que tout le monde ait réussi à comprendre l’histoire. On aime ou on n’aime pas mais c’est mission accomplie si tout le monde a réussi à comprendre l’histoire, comment on a su la raconter. Tout le monde, pas seulement les amateurs de B.D.

Dans « Luna fatale », il y a une touche de féminité permanente. C’est un régal !

Quand j’ai terminé cet album, je me suis dit qu’au niveau dessin, j’allais avoir du mal à faire mieux ! J’avais repéré une qualité chez Franquin que beaucoup de dessinateurs n’ont pas : c’est que quand tu dessines une nana, ne dessine pas ton fantasme sinon, elles seront toutes les mêmes. Je me souviens d’un gag de Franquin où c’est la première fois que Mademoiselle Jeanne apparaît. Le soir il y a le bal costumé et Gaston veut inviter une des filles de la rédaction. Il passe à côté de trois jolies nanas et elles sont toutes les trois différentes. Franquin n’a pas hésité à les caricaturer, à les rendre jolies et sexy mais elles sont carrément différentes. Je me souviens qu’il choisit finalement la moins jolie (Mademoiselle Jeanne donc) parce qu’elle est coiffée avec une queue de cheval et qu’il a besoin d’une queue à son cheval pour son costume de centaure. C’est elle qui va faire le cul du cheval ! ( Rires ) Mais ce que j’ai retenu, c’est que Franquin est toujours au service du lecteur. Dans la vie, trois nanas que tu trouves jolies n’auront pas le même visage, pas le même format. Dans « Luna fatale », le défi c’est de parvenir à faire trois nanas différentes en début d’album et que le lecteur reconnaisse que ce sont des jolies filles. Je ne sais pas si j’y suis tout à fait parvenu mais je crois que le message est bien passé. L’insulte faite aux femmes serait de dessiner tout le temps le même type de femme. Si je te dessine toi, je te ferai un visage en forme de couteau et mon voisin lui, ce sera une boule. Même pour ça, Franquin était pour moi un génie. Tu l’auras compris, Franquin m’impressionne plus qu’Hergé. Hergé était un pionnier mais Franquin a mis au point la vraie technique de narration à tous les étages. Mais attention, je ne fais pas de préférence entre ces deux auteurs : on ne lit pas Tintin ou Gaston pour les mêmes raison, on peut passer volontiers de l’un à l’autre.

Et enfin pour le lecteur, Spirou embrasse une fille. Ouf !!!

Je regrette un peu le fait qu’on ne retienne finalement que ça. Le « Ha ! Enfin ! ». Non, ça fait partie de l’histoire. L’histoire imposait ça pour donner des raisons à cette alliance improbable entre la fille d’un mafiosi et Spirou. Et c’est parce que l’amour est passé par là, tout simplement ! La vraie différence, c’est que c’est un sujet qui n’avait jamais été abordé avant. Mais, lors de notre brainstorming, il était clair pour nous que ce n’était pas juste pour le plaisir mais bien pour l’histoire ! Et contrairement à l’album « Spirou à New York », le thème de cet album avec Luna, ce n’est plus New York. Ça se passe à nouveau dans la même ville mais le second thème, c’est bien cette relation sentimentale involontaire entre le héros et la fille de son ennemi. Cupidon est passé par là ! Certes, le genre n’est pas nouveau mais on voulait vraiment aborder ce thème avec des personnages tels que Spirou et Fantasio. Il y a une forme de tiraillement entre le héros qui veut sauver la planète et Vito qui veut la détruire. Sauf que cette fois il y a un élément entre les deux qui les relie involontairement et qui leur pose problème…

Et il y a eu le fameux album « Machine qui rêve ». Un choc ! C’est le plus noir, le plus adulte aussi certainement ?

C’est un choix de Philippe car à force de faire des albums, il arrive toujours un moment où le prochain album, c’est la routine du tome 44 qui suit le 43 etc. A notre insu, on tombe dans un mode de fonctionnement en oubliant que la terre a encore tourné cette année et qu’il y a des choses qui se passent dans le monde. C’était stratégique de notre part et l’intention est double. D’abord, un électrochoc pour pas que ça ne devienne juste une série dans les bacs. Et ensuite, pour Spirou, on se doit de marquer les esprits, de changer pour amener une surprise chez des lecteurs qui la veille n’auraient pas acheté un album de Spirou. Mais cet épisode m’a embêté car là, j’ai un peu travaillé contre nature. Moi j’aime plutôt les trucs rigolos et j’avais prévenu Philippe que je ne voulais pas faire un « Soda ».

Alors, pour supporter cette histoire, j’en ai fait un défi pour savoir si j’étais capable d’aller sur ce registre. J’avais un peu peur du ridicule et j’avais aussi peur que ce ne soit plus du Spirou. La réponse m’est venue d’un inconnu qui ne connaissait rien à Spirou : il était surpris d’apprendre que j’étais dessinateur et m’a sorti naïvement que ce que j’étais en train de dessiner... ça lui faisait penser à Spirou ! Donc sa mémoire subliminale avait bien accroché. La colonne vertébrale y était malgré les discours sur ses cheveux trop court et son absence de calot. C’était bien encore du Spirou !

Pourquoi ça a été votre dernier album ?

L’histoire de « Machine qui rêve » est en fait une sorte de supercherie puisque le personnage que suit le lecteur n’est pas Spirou en fait. Mais tu sais, moi-même je n’ai pas su tout de suite pourquoi c’était le dernier ! Je l’ai compris plus tard. On était venu présenter l’épisode suivant chez Dupuis. Un épisode avec Zorglub : « Spirou à Cuba », plus rond, et on était venu pour défendre ce retour (car on avait pas mal malmené notre éditeur). Ils avaient accepté « Machine qui rêve » un peu du bout des lèvres. L’éditeur était devenu frileux donc on voulait les ménager avec cet album moins noir. On leur avait fait peur mais notre bilan était bon. L’album s’est moins bien vendu mais l’éditeur savait qu’on maitrisait la « bête ». On avait perdu des lecteurs mais on en avait gagné des nouveaux. Pour les calmer, on était donc venu « vendre » à notre éditeur « Spirou à Cuba » mais la phrase que j’ai retenu moi, c’était : « Spirou et Fantasio ne font pas partie de nos priorités : faites-nous un petit Spirou ! ». On est sortis de là vexés mais à cette époque là, Dupuis était à vendre. Et pour que la mariée soit belle, je pense qu’il leur fallait un petit Spirou... qu’ils vendaient plus que du grand ! Ça nous a amené à la réflexion, comme Franquin qui a eu plus de succès avec Gaston qu’avec Spirou. Parce que Gaston c’est du pur jus Franquin !! Il ne dormait plus dans le lit d’un autre. Alors peut-être qu’à ce moment-là, « Le petit Spirou », c’était plus nous !!!

Vous auriez pu aller plus loin dans l’évolution de Spirou ?

On en avait l’intention mais on avait aussi pris la mesure du coup de tonnerre. On tenait à ce que Dupuis reste notre allié. Philippe voulait aller plus loin mais ça restait un travail contre nature pour moi. Ça m’a plu de faire « Machine qui rêve » mais pour moi c’était mission accomplie à la fin de cette histoire. Mais ce n’est pas cet album qui est la cause de la fin de l’aventure pour nous, c’était vraiment plus le contexte du petit Spirou qui continuait à grimper. Pourtant j’ai lâché un jour que je n’avais pas fait mon meilleur album de Spirou.

Justement, est-ce qu’un retour aux affaires serait possible avec la forme actuelle « Le Spirou de ... » ?

Ce projet a été abordé plusieurs fois par Dupuis, mais le retour des morts vivants, non ! Il faut que la nouvelle équipe de Spirou soit bien dans son sujet (qu’on ne les dérange pas) et en plus, je n’aime pas ces formules d’un Spirou vu par un autre. Pour moi, il faut qu’il y ait un pilote dans l’avion. Sinon, ce sont des hommages mais on n’est pas à l’enterrement de Spirou. Oui, je n’ai pas fait mon meilleur album mais je me suis éloigné de Spirou maintenant. Et puis je ne veux pas jouer au retour des fils prodigues. Ou pire encore, Tome & Janry veulent donner la leçon aux autres... Non, non et non ! Même si j’ai conscience que je dis tout ça sans tenir compte des lecteurs. En toute humilité, je ne serais pas étonné que les lecteurs seraient ravis de notre retour juste pour un dernier album.

Propos recueillis par Jean-Sébastien Chabannes

(par Jean-Sébastien CHABANNES)

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12 Messages :
  • Super interview, merci ! Ça donne envie de passer une journée à relire tous leurs Spirou.

    Petite note : il s’agit de Bip Bip et Coyote, et non pas Bip Bip le Coyote.

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  • Bonjour,

    J’aimais énormément les Spirou de FRANQUIN, j’ai vraiment apprecié celui des autres auteurs. Mais j’ai littéralement adoré le votre. J’aurais aimé vous dire, Mr JANRY, que l’on sentait que vous et TOME aimiez réellement Spirou, et surtout, que vous ne le subissiez pas. Vous avez su en faire votre fils, l’adopter, peut être plus que certains...

    Est ce parce que vos albums, vos scénarios et dessins, m’ont aidé par des temps difficiles ? En effet, grâce à votre conception de ce heros, de ses histoires, et l’expressivité que vous donniez à ses sentiments et emotions, particulièrement vous Mr JANRY, au travers de votre dessin, vous avez créé et su me donner le super Heros que j’attendais.

    Messieurs TOME et JANRY, je voulais par ce post, vous dire un énorme Merci. Et à vous, Mr Jean Sébastien CHABANNES, un grand merci pour cette interview qui représente beaucoup à mes yeux en ce sens qu’elle répond à des questions et attentes que j’avais depuis longtemps.

    Cordialement.

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    • Répondu par JSC le 16 juin à  10:15 :

      Un post bien agréable à lire, merci beaucoup : je vais en informer l’auteur.

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  • Je suis ému d’avoir pu trouver et lire cette interview magnifique. J’ai voudrais dire tout simplement que, même si Franquin reste toujours Franquin, mon enfance n’aurait pas été le même sans le Spirou de Tome & Janry. Merci encore à tous les deux !

    P.S. A part des autres dates, très intéressants et beaucoup plus importants, ça a était aussi bien de découvrir que pour les lecteurs francophones Tome & Janry sonne un peu comme Tom & Jerry... Comme espagnol, j’ai jamais pensé à ça (peut être parce qu’on prononce la ’e’ de Tome), mais c’est rigolo ! :)

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  • Superbe entretien. Copieux, plein de choses intéressantes énoncées, débordant d’empathie.

    Pour le paragraphe sur la virtuosité, en effet, Roger Leloup est à compter parmi les laborieux dans la construction et l’animation des personnages, d’autant plus qu’ils gagnaient en réalisme, mais il est virtuose pour tout le reste.Sans problème il donne la leçon à beaucoup de monde.Il restera une référence. De fait, même en bande dessinée difficile d’enfermer strictement les gens dans des cases.
    Le passage sur le regretté Seron, un autre virtuose lui aussi dans son domaine quand il était à son sommet, si créatif et pourtant déconsidéré laisse songeur. Au-delà de l’écume des choses, l’iconoclaste avait du tempérament à revendre, un goût certain pour l innovation et une vraie personnalité. Beaucoup plus que la plupart de ses pairs, dans le domaine du gros nez ou pas.Il est d’ailleurs intéressant de comparer ,à ce sujet, l’innovation, le sens de l’autopromotion de certains et sa discrétion.

    Pour conclure:revoir Janry dessiner un Spirou, le grand ? Oui, évidemment ,mais surtout parce qu’avec son travail actuel le dessin de Janry se calcifie. On veut le revoir dessiner des jungles , des cités improbables, des fonds sous-marins , mille autres choses:bref reprendre de l’élan !
    Par ailleurs, pour moderniser encore le personnage Spirou il fallait surtout dynamiser la narration,jouer sur les angles de vue, les perspectives, comme l’a fait ensuite Munuera, parfois un peu trop, Janry en était parfaitement capable alors.Chiche qu’il le démontre aujourd’hui. A défaut de le faire sur un nouvel album de Spirou peut être peut-il le faire sur une nouvelle série d’aventure , seul ou en compagnie d’un scénariste, avec aussi plein d’humour, parce que Janry est un sacré humoriste.En plus du reste.

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    • Répondu par Xav le 18 juin à  09:38 :

      En bref, pour vous, n’importe qui capable d’aligner deux traits est un virtuose.

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      • Répondu par La plume occulte le 18 juin à  23:58 :

        Avec un seul trait qui traversait la feuille pour signifier l’horizon, Moebius nous faisait voir le désert:vous voyez combien deux traits sont déjà le bout du monde !

        Franquin était un virtuose, on est d’accord ? Virtuosité qui n’est , pour parler plus généralement, le plus souvent que le résultat d’une grosse pratique, régulière.Une facilité qui résulte donc d’un exercice le plus souvent quotidien ;le talent, s’ il existe, vient se greffer par dessus pour sublimer le tout.On sait que des virtuoses comme les musiciens ou les danseurs font leurs gammes tous les jours, sinon......talent ou pas....... !
        Franquin était un virtuose , donc.Mais au tournant des années 80, par lassitude, pression, doute et autres il s’ est éloigné de ses crayons.Quand il les a repris , après des années sans exercice régulier, virtuose il ne l’était plus.
        C’est visible sur ses derniers dessins de Gaston et son travail sur les Tifous.Il était devenu laborieux, suivant la définition que nous fait partager Janry.

        Peut-on dire qu’il avait perdu son talent ?

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    • Répondu par JSC le 18 juin à  10:03 :

      En effet, on aimerait bien voir Janry se relancer dans une nouvelle aventure (Spirou ou pas...)

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  • Copieux et passionnant entretien:Janry est généreux,également dans cet exercice !
    Je souscris aux autres messages,pleins de reconnaissance ;
    à mes yeux,"le petit Spirou" exprime,particulièrement ces 6,7 dernières années,encore une évolution,encore des pas de géants par un dessin vif,sec,laché aussi d’une infinie beauté.Quelle force,et quelle vie !
    Juste un petit mot sur Stuf-Staif-Staifle,coloriste inspiré de ces années Spirou ;je crois que l’évolution,le passage se passa aussi très vivement dans ce mariage là.Des souvenirs au fer rouge.

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