Japan Expo 2018 : Yoshitoki Oima et ses "tantôs"

7 juillet 2018 0 commentaire
  • Invitée de Japan Expo, Yoshitoki Oima, auteure de « A Silent Voice » et « To Your Eternity », était en conférence publique ce vendredi où elle a donné quelques clés sur sa nouvelle série et sur son travail en tant que mangaka dans un magazine hebdomadaire « shônen ».

Révélée au grand public français avec A Silent Voice, touchante histoire autour du sujet de la surdité, publié entre 2015 et 2016 par Ki-Oon, nommé dans les catégories « Prix du jury - meilleur scénario » et « Prix du Public - Meilleur shonen » des Japan Expo Awards 2016, son titre suivant To Your Eternity, publié depuis 2017 aux éditions Pika, remporte finalement le « Prix de la meilleure nouvelle série » des Japan Expo Awards 2017.

C’est donc une mangaka fort appréciée que nous avons découverte, accompagnée de ses deux tantôs, des éditeurs travaillant spécifiquement pour un ou deux mangakas. Yoshitoki Oima s’est par contre montrée discrète durant cette conférence d’une heure : en effet ce furent essentiellement ses tantôs qui répondirent aux questions pendant que la mangaka s’attelait à un dessin sur tablette graphique.

Deux petites déceptions donc : d’abord la discrétion de la mangaka le plus souvent le nez sur son dessin, même si ses tantôs se sont montrés généralement capables de répondre à sa place, et ensuite une illustration qui ne fut pas exposée à la fin, comme de tradition, car numérique. De plus To Your Eternity occupa l’exclusivité de la séance.

Japan Expo 2018 : Yoshitoki Oima et ses "tantôs"

Cependant, à côté de cela, la conférence se révéla riche en enseignement sur les relations de travail entre mangaka et tantô. C’est d’ailleurs sur ce sujet que fut posée la première question, sur un rôle qu’ils décrivirent en deux points : prendre en charge les problématiques de l’environnement de travail du mangaka et lui offrir ses conseils sur le contenu de son œuvre.

La question sur les recherches graphiques des décors arriva tout de suite après étant donné que To Your Eternity a pour particularité de proposer un voyage à travers le monde, évoquant tour à tour le grand nord européen ou l’Inde. Cependant pas de mystère dans le travail de Yoshitoki Oima : elle imagine d’abord tous les éléments dans sa tête, car elle écrit une œuvre de fantaisie, puis elle effectue des recherches sur de vrais lieux pour trouver des modèles.

Plus intéressante se révéla la question sur la personnalité des personnages que rencontre Im, le héros de l’œuvre. Elles sont le résultat de nombreuses discussions entre les tantôs et la mangaka, selon toujours la même approche : le personnage est conçu en fonction de la direction que Yoshitoki Oima veut faire prendre à Imm.

Yoshitoki Oima expliquant sa méthode de travail

Ainsi ils donnèrent l’exemple de Tonari pour laquelle ils hésitèrent longtemps si elle allait apporter quelque chose à Imm au moment de son arc narratif ou après. Ils tranchèrent juste avant son apparition dans le récit, soit au tout dernier moment !

Lorsque Yoshitoki Oima présenta le projet de To Your Eternity à ses mentors ces derniers ont immédiatement senti qu’il allait s’agir d’une grande œuvre mais il fallait aussi respecter certains codes du shônen car la série serait publiée dans un magazine de ce type. Le compromis fut trouvé avec le parcours initiatique et l’évolution de Imm qui correspondent au standard du genre, quant au reste, les tantô reconnurent qu’ils lorgnaient plutôt vers le seinen de type jeune adulte.

Yoshitoki Oima s’exprima également sur les valeurs véhiculées par l’œuvre. Il s’agit de personnes en souffrance qui n’arrivent pas à obtenir ce qu’elles désirent et doivent apprendre à vivre et évoluer avec leurs malheurs. Évidemment elle précisa qu’elle aimait tous ses personnages et qu’elle ne les faisait pas souffrir par plaisir !

Imm, quant à lui, traverse symboliquement des phases classiques de la vie et le récit reproduit des rencontres qu’il aurait faites dans la vraie vie. Ainsi la mangaka a confirmé que ses premières rencontres correspondent à celle avec la mère, le grand-frère et la bande d’amis de l’école. Elle ajouta également qu’actuellement Imm avait l’âge mental d’un adolescent de 14 ans.

L’assistance demanda pourquoi le rôle de la mère avait été attribué à une petite fille, March en l’occurrence, mais la mangaka se contenta de répondre qu’il s’agissait d’une petite fille qui n’allait jamais grandir mais grâce à Imm elle avait pu réaliser son rêve d’être adulte et mère.

Il lui fut également demandé quelle était la recette d’un bon personnage et d’un bon héros. Pour le premier, c’est quelqu’un qui permet de faire évoluer le héros et l’histoire. Quant à un bon héros, c’est une personne plutôt gauche, qui a des faiblesses.

L’un des tantôs répondant aux questions

Un exemple fut donné sur la manière dont le monde de fantaisie de l’œuvre peut être utilisé pour trancher certaines décisions concernant l’histoire : lorsque le personnage de Googoo fut sauvé par un vieil excentrique, ce dernier décidda d’utiliser son estomac pour produire de l’alcool. La mangaka et les tantôs ont hésité à mettre en scène cette étrange idée mais comme il s’agissait d’une œuvre de fantaisie, ils se sont dit que ça passait.

Fut abordé ensuite un aspect plus technique du travail de la mangaka et de ses éditeurs. Yoshitoki Oima expliqua ainsi qu’elle travaillait toujours soigneusement la première case du chapitre afin « d’attraper » les lecteurs du magazine qui ne font que feuilleter. Elle ajoute aussi toujours une accroche en bas de la première page afin de donner au lecteur envie de la tourner !

Au niveau de l’organisation de la semaine de travail, Yoshitoki Oima rend ses planches le jeudi matin, puis le soir elle discute avec ses tantôs du chapitre suivant. Elle dessine ensuite les storyboards jusqu’au samedi. Et une fois validés, elle s’attelle à la réalisation des planches du dimanche au jeudi matin. Le jeudi lui offre donc une demie-journée de repos.

Sur la répartition des rôles entre ses deux tantôs, le plus jeune est chargé de récupérer les planches et de s’occuper des questions d’environnement de travail, tandis que l’aîné s’occupe de la relecture et des retouches pour la version des tomes reliés. Quand un tome relié est conçu et qu’il s’achève sur des pages restées libres dans le dernier cahier, le tantô peut proposer à la mangaka de réaliser un bonus, même si elle peut refuser et laisser ces pages non utilisées. Le tantô le plus âgé révéla également qu’il s’occupait d’une seconde série en parallèle, Love & Lies, publiée en France chez Pika.

L’implication des tantôs dépend de l’œuvre mais il s’agit de faire tout son possible pour qu’elle soit publiée. Le tantô tente d’écouter à la fois les désirs de l’auteur et les attentes du public, et son rôle peut être également de dynamiser le mangaka que le rythme semaine après semaine peut engourdir. Évidemment il y a beaucoup de stress en raison de la concurrence entre les magazines, mais aussi entre les auteurs.

Ensuite arriva une question sur le nombre de tomes qu’allait compter l’œuvre. Les tantôs rappelèrent que la question restait délicate même s’ils avaient un agenda avec des « check points ». Yoshitoki Oima répondit franchement qu’elle pensait en avoir encore pour deux ans. Les tantôs estimèrent quant à eux que ce serait sans doute plus long, même s’ils reconnurent que le récit avançait plus vite que dans leur plan initial.

Fut également abordé la question de l’adaptation en animé. Ils admirent avoir déjà reçus plusieurs propositions mais c’est une démarche classique et pour le moment rien de concret n’était prévu.

Enfin la conférence se termina sur le choix de musiques qui pourrait accompagner l’œuvre, mais la mangaka resta évasive (des musiques de fantaisie et variées), ainsi que sur les origines de sa vocation, qu’elle évoqua simplement en mentionnant que son enfance ne fut pas très drôle et qu’elle passa son temps à dessiner.

Une belle rencontre avec une artiste talentueuse, chouchoutée par critique à juste titre, et dont la liberté de parole sur certaines questions, en particulier sur la durée de To Your Eternity, se révéla une bonne surprise.

Imm en train de retirer la corde qui revient à chaque fois qu’il prend la forme du garçon

(par Guillaume Boutet)

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Photos : Guillaume Boutet

Japan Expo 19e Impact
Du 5 au 8 juillet 2018 au Parc des expositions de Villepinte
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