Je me souviens de William Vance, dessinateur de XIII , Bruno Brazil, Bob Morane, Bruce J. Hawker…

15 mai 2018 7 commentaires
  • Nous apprenons avec une grande tristesse le décès de William Van Cutsem dit William Vance survenu le 14 mai 2018 à l'âge de 82 ans. C’était une de grandes figures du dessin réaliste belge. Ses séries Howard Flynn, Ringo, Bob Morane, Bruno Brazil, XIII, Bruce J. Hawker mais aussi Ramiro et Roderic étaient portées par un graphisme vigoureux qui ne doit rien à personne. La bande dessinée belge perd un de ses meilleurs représentants.

Je me souviens de William Vance, dessinateur de XIII , Bruno Brazil, Bob Morane, Bruce J. Hawker…Je devais avoir 14 ou 15 ans. C’était dans une petite bouquinerie de Saint-Gilles, une commune bruxelloise, je m’en souviens bien : au 26b rue du fort. On y vendait des romans-photos et des romans policiers, qu’un public populaire –des femmes surtout- venait acheter discrètement le jour du marché, le dimanche, un marché qui occupait le Parvis de Saint-Gilles où trône encore la brasserie Verschueren, haut lieu des supporters de L’Union Saint-Gilloise, le club de foot rendu célèbre par la pièce bruxelloise Le Mariage de Madame Beulemans.

JPEGC’est dans ce lieu populaire tenu par Carmen, une femme au verbe haut, fille du propriétaire du cinéma d’Antoing dont la verdeur de langage faisait la joie des visiteurs, que j’ai rencontré William Vance dans les années 1970. Il venait régulièrement dans ce haut lieu où, tous les dimanches, on pouvait croiser Jacques Devos, le dessinateur de Génial Olivier, un personnage injustement oublié du Journal de Spirou, le dessinateur Eddy Paape, dont les magnifiques planches de SF de Luc Orient faisaient alors la joie des lecteurs de Tintin, souvent accompagné de son épouse dont l’impeccable mise en plis s’inspirait de celle de la Reine Fabiola dont elle avait aussi le port aristocratique ; parfois le romancier Henri Vernes (Bob Morane) et puis un jeune étudiant de l’Université Catholique de Louvain, un certain Charles Piqué qui n’était pas encore député, ni ministre-président de la Région Bruxelloise. Ils venaient tous en voisins.

Là, on refaisait le monde, le monde de la BD parfois, avec des collectionneurs qui rivalisaient d’érudition, des bibliophiles très pointus. Je le dis souvent : cela a été mon université. Ces stars de la BD n’étaient pas encore très sollicitées en ce temps-là et appréciaient de rencontrer des jeunes lecteurs, mon frère Daniel et moi en l’occurrence, éblouis par un talent alors au zénith.

William Vance. Autoportrait.
© Dargaud Benelux

Un dessinateur… hispano-flamand

J’ai le souvenir d’un William Vance peu loquace. Ses origines flamandes le poussaient à s’exprimer peu par peur de faire des « fautes », une sorte de politesse pour la langue française. Il parlait pourtant un français parfait, parfois ponctué d’inflexions ou d’expressions hispanisantes –Caraï !- sous l’influence de son épouse et coloriste Petra Coria Cabero (la sœur du dessinateur Coria).

Nos chemins se sont ensuite souvent croisés, notamment lorsque nous avons publié l’intégrale d’Howard Flynn chez Magic Strip dans les années 1980. Un jour, William prit sa famille, ses cliques et ses claques pour aller s’installer à Santander en Espagne, où le climat et le fisc étaient plus doux à vivre. Je me souviens d’un quintal de planches de Bob Morane vendues quasiment à l’encan pour éviter de devoir les transporter jusqu’au pays de la Movida. Elles valent aujourd’hui des fortunes dans les salles de vente publique…

William Van Cutsem, alias William Vance, était né le 8 septembre 1935 à Cureghem, un hameau de la commune d’Anderlecht dans la banlieue proche de Bruxelles. Son parcours est classique : Académie royale des Beaux-arts de Bruxelles, travaux publicitaires, illustrations, décorations de grands magasins…

La bande dessinée, le jeune William l’avait découverte dans le quotidien familial Het Laatste Nieuws avec le strip journalier Eric De Noorman du Hollandais Hans Kresse, son influence artistique principale avant qu’il ne découvre l’école espagnole de Victor de la Fuente, de Jose Ortiz et d’Esteban Maroto.

De Tintin à Spirou

En 1962, repéré par Evany, le directeur artistique du Journal Tintin, il publie ses premières planches dans le journal d’Hergé. Le scénariste Yves Duval le prend sous son aile, peaufinant sa compétence pour les bandes dessinées historiques « en costumes ». Puis c’est Greg, le scénariste à tout faire de la maison, qui l’accroche au monde contemporain avec le baroudeur Bruno Brazil, une préfiguration de XIII...

Vance ne quittera plus le Journal des 7 à 77 ans jusqu’à ce que Greg passe chez Dargaud et qu’un certain Jean Van Hamme l’accompagne avec une nouvelle série, XIII, dont les premières pages ont été publiées dans… Le Journal de Spirou en 1984.

William Vance et Jean Van Hamme dans les années 1980
Photo : Arnaud Colin

JPEGParallèlement, la revue féminine Femmes d’Aujourd’hui lui confia de dessiner le Bob Morane d’Henri Vernes, une série qu’il accompagna pendant douze ans (1967-1979), le temps de dessiner 18 volumes. "Heureusement que j’avais « Femmes d’aujourd’hui  », témoignera-t-il plus tard, j’aurais peut-être dû changer de métier ! Greg m’avait présenté Van Hamme en disant : Voici le nouveau scénariste de Bruno Brazil. Mais on n’a jamais obtenu l’accord final. Jean Van Hamme a présenté un nouveau personnage aux éditeurs d’autant que son scénario était déjà achevé. Nous avons finalement signé avec Dargaud. " Comme on sait, la chose se concrétisera avec les aventures d’un certain amnésique...

XIII et le Major Jones
© Dargaud Benelux

Vance a tenté plein d’autres choses : dans les domaines de la marine (Howard Flynn, Bruce J. Hawker) ou historique (Ramiro, Roderic…), le western (Ringo), la science-fiction (XHG-C3), dessinant même deux tomes du spin-of du Lieutenant Blueberry, Marshall Blueberry (1991-1992) pour Jean Giraud.

Blueberry vu par William Vance
© Dargaud Benelux

Les dernières années, il ne réalisera plus que des albums de XIII, avant que l’âge et la maladie ne le rattrapent. L’encyclopédiste de la BD Patrick Gaumer est en train d’achever une monographie à laquelle William Vance avait consacré ses dernières forces. Elle doit paraître chez Dargaud probablement en 2019.

William Vance chez lui à Santander, devant les couvertures de Ramiro et de Marshall Blueberry dont il était très fier.
Photo : D. Pasamonik (L’Agence BD)

Comment résume-t-on un tel homme en quelques mots ? "Une belle âme, une timidité, une énergie, des colères parfois... C’est quelqu’un qui s’est consacré tout entier à sa famille et à son épouse, Petra, sa protectrice..." nous dit l’encyclopédiste.

Je pense évidemment à eux en écrivant ces lignes.

William Vance vu par Youri Jigounov, qui a repris "XIII" à sa suite
© Dargaud Benelux

(par Didier Pasamonik (L’Agence BD))

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En médaillon : Photo de Laurent Melikian

 
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7 Messages :
  • Bedankt Didier voor deze mooie overzicht van onze Vlaming, brusseleer, de artist William Vance. Een prachtige, vriendelijke man dat zeker in mijn herinnering zal blijven. Een eer om hem meerdere keren ontmoet te hebben.
    Raymond lagae, redacteur-fotograaf van www.stripspeciaalzaak.be.

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  • Il ne se passe pas une année sans que je n’ouvre une (même plusieurs) bande dessinée de Willam Vance, et j’apprends...
    J’adore ce dessinateur, je connais son dessin par cœur et surtout j’admire son encrage d’ une efficacité maximale ! (je rêve d’une intégrale noir & blanc grand format de XIII ; Monsieur Niffle, s’il vous plaît ?!)
    Vous évoquez avec raison Hans Kresse et l’école Espagnole pour ses influences mais vous oubliez celui qui éloignera par la suite William Vance de cette même école Espagnole : Jim Holdaway (créateur avec Peter O’ donnell de Modesty Blaize) et son encrage si fantastique ! Une autre grande influence étant Norman Rockwell dans sa façon de « planter » ses décors si caractéristique. Sans oublier les grands maîtres de la Peinture Hollandaise, Rembrandt en tête...
    Pour moi, William Vance c’était tout cela réunis dans un style trop génial.
    Ses albums m’ accompagneront toujours.

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    • Répondu par patydoc le 17 mai à  08:44 :

      Et, comme le dit l’article, Victor de la Fuente … Bien visible sur Ramiro ..

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      • Répondu par kyle william le 18 mai à  23:28 :

        Formidables commentaires ! Il faut qu’un beau dessinateur disparaisse pour lire ce genre de choses passionnantes sur Actua BD... la filiation avec De la Fuente ne m’avait pas échappé, mais l’influence de Jim Holdaway, il faut des yeux et de la culture pour y penser. Merci pour ça. J’ignorais aussi que René Follet avait travaillé sur l’excellent Bruce J. Hawker.

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        • Répondu par patydoc le 22 mai à  11:37 :

          Modesty Blaise… Trois albums mal imprimés sortis en France en tout et pour tout ! Avec un mauvais lettrage et une mauvaise mise en bulles ; à quand une belle édition des meilleures aventures de cette belle héroïne ?

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  • Bel article pour une triste nouvelle.
    Le travail de Vance, extrêmement efficace, possède un étonnant pouvoir de fascination. Je me souviens d’une expo dans une église d’Angoulême, sur le travail de l’excellent René Follet. Celui-ci a beaucoup aidé ses collègues, Mitacq et William Vance notamment. On pouvait admirer les roughs de Follet pour Bruce Hawker, impressionnants de justesse, de dynamisme et d’inventivité de plans. Etonnamment, Vance n’en tenait que rarement compte : il préférait aller vers des plans plus statiques, plus serrés... Mais quel impact visuel !
    Comparer ces croquis et le final était une vrai leçon de bande dessinée...

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  • Je suis profondément attristé de ce départ. Pour les dessinateurs, Vance était un phare. Son dessin avait une élégance pure, rehaussée par son talent d’aquarelliste. Par ses sujets et ses réalisations, il me faisait penser à du James Bond en BD. Raffinement dans le style et la forme, tout en traitant de sujet souvent machos et violents. Un fabriquant de pur plaisir nous a quitté.

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