Je vais rester - Par Trondheim et Chevillard - Editions Rue de Sèvres.

31 mai 2018 0 commentaire
  • Comment survivre ou simplement vivre après un drame venu brusquement frapper un quotidien banal et sans histoire ? Ce nouvel album affronte la question sans pathos ni facilité mais avec une certaine élégance et pas mal de subtilité.

Alors qu’ils s’apprêtent à passer de paisibles vacances à Palavas-les-Flots, un couple de quinquagénaires voit son séjour totalement bouleversé. Un accident aussi imprévu que dramatique va provoquer la disparition de Roland. Voilà donc Fabienne, sa femme, qui se retrouve seule dans cette cité balnéaire.

Au lieu de sombrer dans le désespoir ou céder à la panique, elle va poursuivre son séjour comme si de rien n’était ... ou presque ! Roland avait tout prévu, tout réglé d’avance, hôtel, restaurants, etc. Est-ce là la raison de l’étrange attitude de cette femme à l’aspect lunaire et décalé qui semble insensible à la douleur ou au désespoir ? Se réfugie-t-elle dans une forme de déni, est-elle inconsciente du drame qui vient de la frapper ?

Parmi les vacanciers bronzés, discrètement isolée dans cette ambiance de fête et de farniente, Fabienne va se laisser porter par les événements ou le hasard des rencontres… Ainsi l’étrange Paco, personnage fasciné par les faits divers meurtriers et stupides qui va l’accompagner dans ses déambulations estivales.
Malgré le visage dénué de toute émotion de Fabienne, on se laisse facilement prendre par ce récit tout en langueur monotone et en silences lumineux et solaires.

Je vais rester - Par Trondheim et Chevillard - Editions Rue de Sèvres.
La mise en images restitue de manière magistrale le silence, la solitude et l’étrangeté du récit.

Décidément Lewis Trondheim n’a pas fini de nous surprendre ! Il le prouve encore avec le scénario de cette histoire terrible, touchante pleine de sensibilité.
Le duo qu’il forme avec Chevillard parvient à nous captiver avec le portrait de ces personnages originaux évoluant dans une ambiance ensoleillée qui fleure surtout la détente et le bonheur.

Révélé notamment par Un pont dans la vase (Glénat) avec Sylvain Chomet, Hubert Chevillard fait une entrée remarquée chez Rue de sèvres.

Trondheim propose un récit brillant, nuancé et subtil, réussissant le tour de force de susciter de l’empathie pour une femme dont l’attitude devrait d’abord choquer.

Le traitement de tous les protagonistes est à la fois sensible et particulièrement juste, chacun d’entre eux semble resurgir de nos propres souvenirs de vacances à Palavas ou Royan ! Un traitement subtil et délicat que vient souligner le trait du dessinateur. Le graphisme faussement esquissé d’Hubert Chevillard sublime les lumières et les couleurs douces de fin d’après-midi d’été et s’avère d’une magnifique efficacité. La succession de gaufriers met en scène des clichés (au sens photographique du terme !) de vacances au moyen de cases muettes qui accentuent cette atmosphère à la fois banale et insolite.

La conclusion de cette chronique marquée initialement par le tragique et l’improbable survient sans coup de théâtre ni rebondissements excessifs mais prolonge ce climat étrange et doux, mélange d’absurde et d’incrédulité. La vie de cette anti-héroïne continue en dépit de son caractère irrationnel ou insensé. Comme si les auteurs tentaient de nous transmettre « une leçon de vie modeste et subtile ».

Un album qui associe avec brio qualités artistiques et profonde maturité. Une belle réussite !

(par Patrice Gentilhomme)

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