Jean-Arnold Schoofs, un collectionneur chanceux

22 octobre 2015 0 commentaire
  • Samedi 24 octobre 2015, la maison Sotheby's à Paris disperse quelque 60 des plus belles pièces de la collection de Jean-Arnold Schoofs, un amateur belge qui a accumulé depuis près de 30 ans un ensemble d'originaux d'exception.

"Si j’avais l’argent, j’achèterais tout !, nous dit Michel Coste, expert auprès de la maison de vente Estim Nation venu en éclaireur pour le club d’une vingtaine de collectionneurs qu’il anime et dont les membres seront sans doute tous présents samedi, car c’est une grande collection, à la fois large et profonde dans les styles graphiques, il y a un peu de tout. On voit que le collectionneur est Belge, qu’il a un goût sûr. C’est le top : Uderzo, Jacobs, Hergé, Franquin, Krazy Kat, Little Nemo. On est dans un musée ! Si quelqu’un achetait tout, il aurait un musée de la BD, il ne lui manquerait que les contemporains. Il y a tout ce qui faut !"

Jean-Arnold Schoofs a 66 ans. Il est originaire de Hasselt en Belgique. Grand lecteur de bande dessinée, il arrive à Bruxelles dans les années 1970 et commence à rechercher les vieilles éditions qui manquent à sa collection. Or, chez certains libraires au début des années 1980, on pense à Curiosity de Michel Deligne et à tous ses successeurs, on trouvait parfois des originaux. "J’ai toujours aimé le dessin et j’avoue que cela m’a un peu attiré, nous dit Schoofs. Mon idée dès le départ était d’aller vers la qualité. La qualité graphique premièrement : dessin, structure de la planche, etc. Je ne suis pas un fanatique du personnage présent ou non sur la planche, et je n’aime pas quand il y a trop de texte. On ne voyait quasiment aucun des grands anciens fondateurs de la BD sur le marché. Il n’y avait en tout cas pas de choix. En revanche, en rencontrant les modernes de l’époque : Hermann, William Vance, Jean Giraud, Jacques Tardi, Régis Loisel, Laurent Vicomte..., il y avait la possibilité de faire des premiers choix." Or les goûts de notre collectionneur sont éclectiques puisqu’il s’intéresse également aux dessinateurs américains.

Jean-Arnold Schoofs, un collectionneur chanceux
Jean-Arnold Schoofs devant la seule représentation en taille réelle de l’ennemi juré de Tif & Tondu de Will. On a beau dire, se séparer d’une collection, c’est toujours un choc.

Oui mais, direz-vous, même à l’époque, il y a trente ans, ces achats demandaient un certain budget. "Il se trouve que mon père est décédé en 1986 et, grâce à son héritage très conséquent, j’ai pu y aller plus hardiment. Je travaillais aussi, j’avais un salaire. Je me suis fais plaisir, mais non sans hésitation : si dans vingt ans tout ce que j’avais acheté ne valait plus rien, mes enfants auraient pu m’en vouloir. "

Après avoir fait ses premières acquisitions auprès des auteurs modernes, notre collectionneur s’est mis à rechercher "les grands anciens" qui avaient illuminé son enfance. Il se met à courir les marchands, à faire les premières ventes publiques -la première, à son souvenir, date de 1989- et puis les auteurs encore vivants qui acceptent de céder leurs trésors. "En 1989, il y avait une vente par an. Puis il y en a eu 3, 5, 10... Aujourd’hui, nous en sommes à quarante ventes publiques par an, remarque-t-il. Au début, ce n’étaient que des albums et des objets, très peu d’originaux. Mais avec l’intérêt qu’ils ont suscité, ils ont pris l’ascendant sur les autres lots. Le nombre d’acquéreurs a augmenté avec le temps."

Jean-Arnold devant l’une des plus belles pièces de la vente : une planche du Rayon U de Jacobs. Derrière, une page exceptionnelle de Franquin.

Il arrive cependant à acheter des planches directement aux dessinateurs. Will, le premier, mais surtout Hermann : "Je suis très content d’avoir pu lui acheter au moins une planche par album. C’est un ensemble vraiment superbe." Il accumule ainsi près de mille planches. La partie américaine s’est formée quand l’Internet lui a permis d’accéder aux collectionneurs et aux marchands américains. A partir de 1993, il fait construire un musée privé dans un étage de sa maison à Bruxelles. Quelques privilégiés en profitent pour venir le voir. Il organise quelque 30 expositions en 15 ans, au rythme deux par an. "C’étaient surtout des expositions à thème, car je pouvais y exposer plusieurs auteurs à la fois."

Arrivé à l’âge de la retraite, il arrête ces expositions, habitant le plus souvent en France et, en 2009-2010, constatant le peu d’intérêt de ses enfants pour sa collection, il décide de mettre en vente 700 planches chez Artcurial. "J’avais donc du trouver les critères qui me permettaient de garder les 300 planches restantes. Ces critères, c’était principalement des auteurs modernes et de quoi faire le tour de la salle avec les grands anciens, les pionniers de la bande dessinée franco-belge et américaine."

Les experts de Sotheby’s, Eric Verhoest et Bernard Mahé, sont affairés. Il faut dire qu’entre Christie’s, Artcurial et Sotheby’s la concurrence est féroce !

Arrivé au bout de son périple, il revend quelques-unes des dernières perles de sa collection, peut-être pour faire de nouvelles acquisitions. Une vente au plus haut de la cote ? "Il y a incontestablement une plus-value" admet le collectionneur qui nous confie avoir acheté il y a seulement cinq ans la planche d’Hergé à la moitié de son estimation actuelle. La planche de Franquin, elle, avait été achetée il y a une vingtaine d’années dans une vente caritative en faveur de la famille d’Arthur Piroton, une aubaine ! "Mais je peux vous dire qu’il y a ici des planches que j’ai payées plus cher que leur estimation d’aujourd’hui. Cela dépend un peu du nom. Si, dans la recherche, on vise la qualité, on ne peut pas y perdre."

L’ensemble est estimé au minimum à 1,5 millions d’euros, "si tout se vend", hors frais mais net d’impôts, car notre citoyen belge profite du système d’imposition en Belgique où la plus-value sur les œuvres d’art n’est pas taxable. Caramba, il y en a qui ont toutes les chances !

"C’est un musée qui est proposé à la vente !" dit l’expert Michel Coste.

(par Didier Pasamonik (L’Agence BD))

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