Jean Dufaux et Olivier Grenson : portrait croisé, sans masques

14 juillet 2017 0 commentaire
  • Le dernier album de la série Koda de Jean Dufaux et Olivier Grenson (Éditions du Lombard) vient de paraître mettant un terme à une saga qui a duré 17 ans. Son titre ? « Le Dernier Masque » et, de fait, les différents masques tombent révélant de surprenants secrets. À l’occasion de ces dernières révélations, nous avons voulu que les auteurs tombent aussi le masque en leur demandant comment ils se voyaient l’un l’autre.
Jean Dufaux et Olivier Grenson : portrait croisé, sans masques
Le 15e et dernier volume de la série Koda (Le Lombard)

Le 15e Koda vient de sortir aux éditions du Lombard. Quel chemin parcouru par le petit magicien devenu père entretemps et dont les pas l’ont porté dans la plupart des centres magiques et névralgiques de la planète, passant de la manipulation et de la prestidigitation à la magie noire, puis blanche.

Entretemps aussi, chacune des lames du tarot a livré davantage de significations, pris plus d’épaisseur, s’est incarnée dans les personnages les plus improbables et les plus fantastiques, démentiellement puissants. D’abord ballotté entre ces forces antagonistes, Koda a réussi à comprendre le fonctionnement de ces énergies vitales. Qui sait s’il n’en sera pas le maître un jour ?

À la fin de cette partie, nous avons essayé de savoir si cette incursion dans un récit de magie avait été, pour les auteurs, initiatique, s’ils se sont trouvés l’un l’autre derrière leurs arcanes. Que savent-ils réellement de l’autre ? Quelle trace cette « vie de couple » leur laisse-t-elle ? Nous leur avons posé la question dans un portrait croisé.

Jean Dufaux et Olivier Grenson à Paris en juin 2017.

« Il ne m’a jamais déçu »

« Ce qui m’a intéressé chez Olivier Grenson quand je l’ai rencontré, dit Jean Dufaux, c’est que j’ai toute suite perçu que non seulement il y avait un talent qui pouvait me servir, mais que l’homme derrière ce talent n’allait pas me décevoir. C’est fondamental car le vrai talent demande une personnalité assez généreuse. Je n’ai pas du tout été déçu par la générosité que j’espérais sinon je n’aurais jamais travaillé avec lui pendant 17 ans, j’avais assez de choix, j’avais déjà un certain âge, je n’étais pas obligé.

Grenson m’a enrichi. J’ai découvert un homme assez fragile finalement, davantage que ce que je croyais au départ, assez romanesque, assez romantique. Sa passion romanesque l’envoie dans des situations dont je me méfie. Je le croyais au départ un peu « futile », aimant les vacances, le soleil, le plaisir, l’hédonisme, etc. J’ai découvert un gros bosseur, très généreux envers Koda. Si je lui demandais un plan particulier ou une idée, j’en recevais 10 ou 15… C’est un homme qui n’a jamais trahi son rythme, ni son plaisir à travailler. Je n’ai jamais senti de fatigue ni d’usure sur Koda : il avait toujours envie de rebondir sur un autre paysage, un autre décor, une autre façon de faire promener son personnage.

C’est quelqu’un qui est aussi à l’écoute, qui est dans le respect. Quand on ne respecte pas les gens, le désordre s’installe. Il m’a surpris, notamment dans cette façon romanesque d’aborder les choses : son rythme est différent du mien mais nous avons pu les associer, il ne m’a jamais déçu. Le simple fait d’avoir fait 15 volumes ensemble en conservant toujours la même énergie, toujours l’envie d’aller un peu plus loin, de respecter la charte Koda, ce qui existe dans les volumes précédents, en écrivant le mot « fin » tout en sachant que l’histoire se poursuivra, mais sans nous, si l’on a gardé toutes ces énergies-là, cela veut dire que, quelque part, un pari a été réussi. »

Jean Dufaux et Olivier Grenson - Nikos Koda N°15 : Le Dernier masque

« Chaque histoire est imprégnée de la substance des personnes avec lesquelles il travaille. »

« Quand j’ai rencontré Jean Dufaux pour la première fois, nous raconte à son tour Olivier Grenson, je le connaissais à travers ses albums que j’avais lus. Il y a quelque chose qui m’impressionnait dans les univers qu’il développait, et aussi sa façon d’enchaîner les histoires avec des auteurs différents. C’étaient des univers qui me correspondaient, qui me donnaient envie. Et en même temps, j’étais au début de ma carrière, je ne me sentais pas à la hauteur. Il m’impressionnait et il m’impressionne toujours. On a appris à se connaître, il y a une amitié qui s’est vraiment créée, une confiance, une symbiose. Il y a des choses qui se mettent en place sans qu’elles aient besoin de s’énoncer. C’est la rencontre de deux intuitions qui se rejoignent.

Ma première question était : est-ce que le scénariste reflète ce qu’il écrit ? Peut-être quelqu’un va s’investir un jour dans l’exploration de ses méandres très complexes. Le jeu des masques, très présent chez lui, s’applique-t-il à son cas ? Quel est son masque, qui cache-t-il ? Dans le dernier album de Koda, le climax repose sur le dévoilement des masques qui bougent et qui reviennent. Or, il y a des vrais visages qui peuvent laisser croire qu’ils sont des masques. Dufaux a fait plein d’albums avec des auteurs différents et c’est une seule œuvre. Mais chaque histoire est imprégnée de la substance des personnes avec lesquelles il travaille. C’est son côté « vampire ». Il est important pour lui de travailler avec la bonne personne.

Quand je travaille avec lui, il m’oblige à marcher sur des œufs car il ne dévoile pas toutes ses intentions, il aime surprendre le dessinateur avec lequel il travaille. Il m’a emmené dans une évolution que je n’aurais pas pu faire sans lui, grâce à son professionnalisme, une hyper-maîtrise qui est caractéristique chez Dufaux : on a l’impression parfois qu’il part dans tous les sens, alors qu’il y a vraiment une solide ligne qui est tracée. Son parcours est parfois tortueux mais il faut lui faire confiance, il faut se laisser emporter en effaçant le doute. Je me suis laisser emporter car je ne savais pas qui était Koda, je n’avais rien à lui apporter. Mais petit à petit, je me suis approprié son univers.

Jean Dufaux et Olivier Grenson - Nikos Koda N°15 : Le Dernier masque

Le personnage d’Océan dans Koda est un exemple. Quand je reçois le script, son physique n’est pas précisé. J’ai fait des dizaines et des dizaines de croquis jusqu’à ce que je trouve le bon. Au départ, je recevais un découpage assez précis et je pensais que je pouvais y apporter quelque chose. Mais c’était impossible : il écrit d’une façon très visuelle mais plus que cela : il voit les ambiances qui peuvent donner une substance aux personnages. J’ai fait énormément de progrès en ce domaine : aujourd’hui, grâce à Jean, mes personnages sont plus « habités ».

C’est une collaboration qui m’a fait évoluer et qui est nourrie par ce que l’on a appris, ce qu’on a partagé. Au départ, je suis les yeux bandés, mais depuis le tome 11, il y a un vrai jeu de ping-pong qui s’est installé entre nous, de façon plus fluide, plus évidente. On réalise des choses qui ne peuvent se concrétiser que parce qu’on fait le lien entre l’écrit et le dessin. Ce qui en ressort, c’est ni Jean, ni moi, c’est une troisième personne.

J’avais envie que Koda soit magicien, car cela le différenciait, mais aussi parce que je savais qu’avec Jean, cela allait apporter quelque chose. À travers les écrits de Jean, j’ai cherché à savoir qui j’étais et dans quel monde je vivais. Toutes ces questions existentielles, qui peuvent se passer de la bande dessinée, ont été nourries par des choses qui ne venaient pas de moi et qui se sont construites par l’intermédiaire de mon dessin.

Finir Koda était important pour moi parce qu’il m’a permis de mettre la dernière pièce d’un puzzle que je découvre enfin. Que les lecteurs se rassurent à propos de Jean Dufaux : l’impressionnant magicien qui joue des masques est encore à découvrir. »

Propos recueillis par Didier Pasamonik

(par Didier Pasamonik (L’Agence BD))

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Illustrations &copy ; Le Lombard. Photos de D. Pasamonik (L’Agence BD)

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