Jean-Frédéric Minéry : « On est éditeur militant ou on ne l’est pas ! »

22 juin 2010 0 commentaire
  • Nouveau venu sur le marché, le label Ange, dirigé par Jean-Frédéric Minéry, se lance dans la BD érotique avec la collection « Sexy bulles ». Nous avons interrogé son fondateur.

Pouvez-vous nous présenter les éditions Ange ?

J’ai créé les éditions Ange en 2006 dans deux buts précis, le premier étant de m’éditer en toute indépendance et liberté narrative et graphique. En effet, je n’avais pas envie de dépendre d’un éditeur qui m’aurait éventuellement imposé une maquette, un projet, un album imprimé /façonné au rabais ou mal relié, ou qui m’aurait flingué une série en la finissant au tome 1 ou en la soldant ou la pilonnant sans que j’aie mon mot à dire. Tout ceci dans l’hypothèse, bien entendu, où j’aurais intéressé un éditeur, ce qui n’est pas du tout évident.
Le second étant de publier des auteurs que j’apprécie et qui ont la même démarche que moi, à savoir : une démarche d’auteur à part entière, avant tout.

Jean-Frédéric Minéry : « On est éditeur militant ou on ne l'est pas ! »Pas de travaux de commande et on ne s’immisce pas non plus dans l’œuvre de l’artiste. Bien entendu, l’éditeur a tout de même un rôle de conseil et d’accompagnement de projet, et Ange tente de faire au mieux, en ce domaine. Historiquement, j’ai commencé par un titre de la série "Frenchy et Fanny" (BD "style école Marcinelle", dite régionaliste, à vocation humoristique et culturelle) qui a vu son premier tirage (3000 ex) épuisé en un an à peine, grâce au bouche à oreille uniquement, sans publicité et ... sans diffuseur à l’époque. Ce succès relatif, malgré un dessin, de ma part, quelque peu inégal, a permis la réédition de ce titre.

S’en est suivi un contrat avec un diffuseur (Makassar) que j’ai contacté car il aime comme moi TOUTE la BD, l’édition d’albums d’un premier couple d’auteurs : Del et Ian Dairin, avec "Katz" qui fait ses griffes dans le magazine Spirou depuis 2006 déjà, un tome 2 de "Frenchy et Fanny" qui a subi le même sort que le tome 1, me permettant ainsi de publier d’autres auteurs de talent : Dranéouf, Vox, etc. Je précise, à toutes fins utiles, que ma démarche d’éditeur est totalement bénévole. J’ai même totalement laissé mes droits d’auteur, préférant les réinvestir dans l’édition.

Concernant la ligne éditoriale de Ange, il n’y en a aucune. Ou plutôt si : beaucoup, malgré encore peu de titres. Je suis contre le sectarisme. Entendre, par exemple, d’un libraire, que tel éditeur associatif refuse de dédicacer à telle manifestation car il y a des auteurs de chez Soleil, me fait tout bonnement gerber, moi qui aime TOUTE la BD, de la plus minimaliste et underground à la plus traditionnelle, avec un très fort attachement à tous nos aïeux qui ont créé le neuvième art. Mais je m’égare...

Dites-nous en plus sur la collection "Sexy bulles" que vous venez de lancer.

Il s’agit d’une collection érotique ++ (doux euphémisme) qui a pour ambition de publier de grands auteurs de la BD dite pudiquement "pour adultes". Elle commence par deux titres inédits du mondialement connu Robert Hugues, alias Mancini, alias WG Colber, alias Trébor, un fringuant jeune homme de bientôt 79 ans, directement sorti de l’âge d’or de la BD (Tim l’audace ...), qui a été publié aux USA, en Allemagne, aux Pays Bas, et qui a fait 17 fois Angoulême.

Autre caractéristique de la collection : Une qualité d’album irréprochable : papier couché pour rendre grâce au dessin, papier 150 g (lire en même temps le recto et le verso, voire la page suivante, on n’aime pas trop ça), cahiers cousus (les albums qui se transforment en portfolio, on n’aime pas ça non plus), cartonnage pelliculé, première édition à tirage collector, et superbe impression. On a, par exemple renvoyé à l’imprimeur et fait retirer les deux premiers titres car l’imprimeur n’avait pas respecté nos exigences (et le BAT). Tout a été réimprimé en mode quadrichromie (quatre plaques par feuille) afin que le travail de l’auteur (de superbes dégradés en crayonnés) soit restitué tel quel (sans tramage, sans déformation des traits, avec des beaux noirs et dégradés etc., etc.), après toutefois un travail préalable de nettoyage sous photoshop (réglage des niveaux, blanchiment des intercases et bulles, noircissement des textes ...).

A l’heure où l’on voit ressurgir de vieux démons : expositions de dessins gentiment érotiques censurées à Paris et récemment à Amiens (étonnement par des départements de gauche), il nous appartient à toutes et à tous de défendre la liberté d’expression, la liberté des esprits et des corps ou l’on va finir par revoir Barbarella censurée.

Extrait de "La reine Margot"
(c) Robert Hugues / Henri Filippini / éditions Ange

Quels seront les prochains titres ou auteurs à paraître dans cette collection ? D’autres albums de Mancini sont-ils prévus ?

Oui, d’autres titres inédits de Robert Hugues sont d’ores et déjà dans le tube ! Mais aussi un croisement (crossover) de Cléo (devenue une adulte accomplie, sinon on ne l’aurait pas publiée) et Lydia (la fameuse soubrette de luxe). C’est le tome 9 de "Les aventures de Cléo" qui ne parut qu’en Allemagne ! Le tome 5 de "Les confidences de Nado" L’intégrale de "Les trois mousquetaires" dont seul le tome 1 fut publié ... avec la couverture prévue pour le tome 2. Et si on écoute Robert Hugues, des centaines d’autres titres, mais vu qu’il est débordé comme tout auteur qui se respecte, qui vivra verra ...

Quant aux autres auteurs, nous avons deux titres d’un auteur étranger déjà publié aux USA, un titre d’un monstre sacré de la BD franco belge, dont on taira le nom (pour le moment), qui nous rejoint car il connaît notre engagement et la qualité de nos albums. Ça fait plaisir. En effet, comme nous en sommes encore à faire la manche à la sortie des églises, on n’a ni les moyens ni la prétention d’éditer Serpieri, Manara, ... alors des soutiens de ce genre nous réchauffent le cœur.

Ces huit titres parus ou à paraître sont des inédits ! Cela représente un investissement et un risque mais on est éditeur militant ou on ne l’est pas, hein ! (Sourire)

J-F Minéry représenté par Vox

Quel public visez-vous ? Recherchez vous une partie des anciens lecteurs de Mancini par exemple ?

Alors ... Nous avons plusieurs collections, correspondant à des publics différents : Humour : humour classique ; Petits et grands : tout public ; Sexy bulles : adultes avertis : Trublion : humour ados-adultes et d’autres à venir dont une collection "Polar".

Concernant la collection Sexy Bulles, nous répondons, je crois, à une attente des amateurs de beaux livres, de beaux dessins et... de seins !
Concernant Robert Hugues spécifiquement, ses fans sont légion et l’arrêt de son ancienne maison d’édition les a laissés sur leur faim et, parallèlement, a engraissé les soldeurs et EBAY.

C’est difficile de viser un public précis. Si l’on savait par avance ce qui se vend et à qui, il n’y aurait pas tous ces dépôts de bilan dans le monde de l’édition.
Je pense, pour ma part, qu’il faut éditer ce qui nous plait puis partir allumer un cierge à Lourdes. On est ainsi en accord avec nous-mêmes et c’est bien comme ça. J’aurais encore un peu de mal à éditer des albums de blagues de comptoir ou de maternelle, ou des BD corporatistes, même si la plupart sont réalisées avec sérieux et qu’à priori ça marche et permet aux éditeurs qui le font de publier des œuvres moins grand public et de lancer des lignes, à gauche, à droite, en espérant que l’une d’elles morde et ainsi fasse vivre, à son tour, d’autres auteurs. J’ai tort et ... comme vous le savez, le tort tue.

Il y a actuellement chez les éditeurs un regain d’intérêt pour la BD érotique. Que pensez-vous de la concurrence ?

Il y a un regain d’intérêt pour l’érotisme, et tous les éditeurs s’y remettent. Cela entraîne une saturation immédiate côté librairie car la demande n’est pas énorme non plus ni extensible. Concernant Ange, on y va mollo (mais pas ramollo car dans le X, ça la ficherait mal) et on joue sur la qualité des livres, des maquettes et des œuvres. Advienne que pourra. Dans les années 80/90, il y avait dans ce domaine, à boire et à manger. On va éviter d’éditer n’importe quoi et n’importe comment, par respect pour les libraires, les lecteurs et les auteurs de la collection. Et pourtant, avec la crise et la surproduction, notre boîte mail est engorgée de projets dont certains sont fort bons. Mais on est encore tout petit petit riquiqui ...

Concernant la concurrence, elle est nécessaire (le bolchevisme a montré ses limites, il me semble), même s’il n’est pas agréable de se faire piquer un projet et qu’on ne lutte pas à armes égales côté finances et diffusion.
Pas d’office chez nous : On considère les libraires comme de véritables libraires avec un cerveau, une personnalité et une clientèle, et pas juste comme des charrieurs de cartons. Merci à eux. Tant pis si Tartempion embolise le marché et bouffe toute la place en rayon avec cinquante mille tomes 1 qui ne verront, pour la plupart, pas de tome 2.

On a notre petite fierté. Pauvres, mais fiers et bien sapés (rire). De plus, peu importe qu’un auteur soit publié chez X ou Y, pourvu qu’il le soit. La mort d’une maison d’édition ne me fait jamais rire, bien au contraire. Encore plus si c’est un éditeur indépendant comme Ange. Des séries flinguées, des auteurs désespérés, ... c’est pas drôle.

J’ai également refusé, par goût personnel, des projets que je n’aurais pu défendre et qui se sont vus, par la suite, édités ailleurs. Et c’est tant mieux ! Il m’arrive d’envoyer des dossiers à des confrères (et inversement). L’auteur, avant tout.

(par François Boudet)

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