Jean Mulatier 1/2 : « Rien n’est mieux dessiné que le modèle lui-même »

29 novembre 2010 4 commentaires
  • Les Grandes Gueules de {{Jean Mulatier}} ont fait les beaux jours du journal {Pilote} dans les années 1970, une rubrique tenue avec son complice Patrice Ricord. Ses caricatures étaient l’un des rendez-vous essentiels du journal. Le succès fut tel que d’autres journaux lui commandèrent fréquemment ses portraits comiques, dont le prestigieux {Times Magazine}. Mulatier fêtait récemment ses 40 ans de caricature avec une double exposition au Festival « Quai des Bulles » à Saint-Malo. L'occasion de faire le point sur sa carrière.

Ce dessinateur méticuleux est en réalité un miniaturiste. Ses dessins sont à peine plus grands que la taille d’une main et il leur donne du relief et du volume grâce à la pose consciencieuse de trames hachurées. Grâce à cette minutie, chacune des caricatures de Mulatier peut être agrandie sur des tailles importantes (comme par exemple pour une affiche publicitaire), tout en conservant sa force. Artiste rigoureux, Mulatier passe parfois plusieurs mois à travailler sur une caricature. Plusieurs livres regroupant ses travaux sont parus chez différents éditeurs entre 1979 et 1995, principalement sous les titres Les Grandes Gueules ou Ces Animaux qui nous gouvernent.

Jean Mulatier est un homme affable. Mais il cultive son goût pour l’exagération de ses dessins comme dans ses propos. Un régal. Nous vous proposons une interview en deux parties où il nous parle de sa technique graphique, de son goût pour la photographie, de sa collaboration à Pilote, de son amitié avec René Goscinny, mais aussi de son amour pour André Franquin !


À « Quai des Bulles », le Festival BD de Saint-Malo, vous donniez une conférence avec Maester et vous y avez parlé pendant longtemps de votre passion pour l’œuvre d’André Franquin …

Oui. À un point tel que cela en devient presque hystérique et inquiétant ! Je suis presque prêt à fonder une religion. Je risque d’être victime de règlements de compte avec le grand patron lorsqu’il m’appellera dans d’autres dimensions. Mais je ne crois ne pas me tromper en affirmant qu’André Franquin est le plus grand dessinateur de tous les temps et de toutes les galaxies. C’est l’auteur qui dessine le mieux le plus grand nombre de sujets : l’expressivité des visages, le dynamisme des corps, une manière exceptionnelle de croquer les véhicules et les objets, etc. Le moindre petit objet sur le bureau de Gaston Lagaffe devient vivant. Il y a une grâce divine chez Franquin. Je n’emploie pas le passé pour parler de Franquin. Il continue à vivre à travers ses dessins
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Il aurait été très probablement choqué d’entendre mon délire mystico-intégriste et fanatique ! Il était d’un naturel très modeste, et se réfugiait sous la moquette quand il me voyait arriver avec les violons et les compliments ! Mais il le méritait tellement …

Je persiste à penser, que l’on soit croyant ou pas, qu’il y a une grâce divine qui passe par ses dessins, exactement comme chez les grands artistes. Je suis certain que lorsqu’il est monté là-haut, même s’il n’était pas un croyant très pratiquant – sauf dans ses dessins – les grands peintres et dessinateurs tels que Rembrandt, Léonard De Vinci et Michel Ange, se sont inclinés pour l’accueillir !

L’avez-vous rencontré ?

Oui. J’ai eu la chance de dormir chez lui. Je n’étais pas motorisé et il était trop tard pour appeler un taxi pour rentrer chez moi. Il m’a invité à rester dormir chez lui. J’ai eu l’occasion de dormir chez Modeste et Pompon ! Vous qui aimez la bande dessinée, vous devez comprendre ce que cela signifie. Ce bienfaiteur de l’humanité mérite qu’on lui exprime notre reconnaissance.

Jean Mulatier 1/2 : « Rien n'est mieux dessiné que le modèle lui-même »
Gérard Depardieu, par Mulatier.
(c) Jean Mulatier.

Est-ce lui qui vous a donné envie de réaliser des bandes dessinées, car bien avant d’exceller dans la caricature, vous avez publié des planches dans Pilote

Effectivement. Je me souviens précisément de mon premier contact avec un dessin de Franquin. Comme beaucoup de personnes de leur génération, mes parents estimaient que la BD était une mauvaise littérature. Enfin, en Belgique, o, était un peu plus avancés que les Français dans ce domaine. J’en veux beaucoup à Baudelaire et à Coluche d’avoir dit tant de bêtise sur les Belges. Rien que de savoir qu’André Franquin, Peyo, René Hausman, André Geerts et Marc Wasterlain sont belges… On a affaire-là à des bienfaiteurs de l’humanité.

J’ai découvert le journal de Spirou vers mes 11 ans. La couverture de ce numéro était jaune, et comportait une illustration de Franquin, représentant Spirou qui écoute les radios du monde entier. Dedans, il y avait les pages du Prisonnier du Bouddha. Spirou et Fantasio arrivaient en Asie. Les décors m’ont bluffé. Par après, j’ai ceux qu’ils étaient encrés par Jidéhem. À partir de ce moment-là, l’ennui que j’éprouvais à l’école était compensé par la joie et l’enchantement de découvrir le journal de Spirou toutes les semaines ! J’ai directement été passionné par le travail de Franquin ! Son travail peut paraître loin de la caricature, mais pas du tout ! Franquin était bien plus caricaturiste qu’il ne le savait lui-même.


C’est-à-dire ?
La caricature ne consiste pas seulement à accentuer les caractéristiques du visage, mais aussi d’intensifier celles qui font la ressemblance de tout sujet, que cela soit un objet, un véhicule ou un animal. Il faut essayer de les restituer en les exagérant. En réalité, l’exagération est le point commun de toutes les formes d’art. Regardez en littérature : quand un écrivain écrit par exemple : « C’était un lion dans ses combats », c’est aussi une forme de caricature. Au bon sens du terme, bien entendu. On sait bien qu’un tel guerrier, n’est pas un lion. Mais pour frapper le lecteur, la formulation doit être plus frappante, quitte à l’exagérer un petit peu …

N’y-a-t-il pas une limite à ne pas dépasser dans l’exagération ?

Ah ! C’est très important. Une forme d’exagération est essentielle dans toute forme d’art et même dans toute forme d’expression. Vous avez bien compris que quand je dis que : «  Franquin est le plus grand dessinateur de tous les temps et de toutes les galaxies  », c’est encore une forme de caricature. Chacun de nous arrive à restituer l’exagération dans ce propos. On n’a pas besoin de le souligner. Je reviens à la caricature des visages : il ne faut pas aller trop loin, sinon on verse dans une méchanceté injustifiée. À force d’exagérer les disproportions, on tombe dans une incohérence du rendu final. Et la ressemblance risque de disparaître. Il faut donc savoir mesurer sa démesure, ne pas exagérer ces exagération ! Bref, la lame doit être sur le fil du rasoir.

Un caricaturiste doit-il être objectif ou subjectif ?

Il ne peut qu’être subjectif. J’essaie de caricaturer les hommes de gauche ou de droite avec la même détermination, sans trop forcer le trait. Mais il est évident que si on me demande de caricaturer Adolf Hitler, je vais moins retenir mon agressivité. Parce que là, elle sera justifiée. Et je verserais peut-être vers un dessin plus engagé, c’est-à-dire politique. Ce dernier art est important et salutaire. Dans la mesure où la caricature peut empêcher certains d’avoir la grosse tête. À travers un dessin, on peut empêcher les hommes politiques de prendre des mesures qui seraient trop injustes. Paradoxalement, la caricature gonfle davantage certaines baudruches pour mieux les faire éclater, les dégonfler.

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Maester et Jean Mulatier, à "Quai des Bulles"
(c) Nicolas Anspach

Maester confiait lors de la conférence qu’à travers vos dessins, on ressentait que vous étiez un grand humaniste. Que voulait-il dire par là ?

Hem ! … Grand humaniste ? Il est trop gentil. Je ne mesure qu’un mètre soixante-quinze ! Je crois qu’il parlait avec amour. Mais n’est-on pas tous des amoureux ? En tant qu’être humain, nous sommes d’anciens bébés. Quand un bébé regarde sa mère avec des yeux brillants, ce n’est pas seulement pour le lait qu’elle va lui donner, mais aussi pour son affection, sa tendresse. Et comme nous sommes toujours tous des « bébés » intérieurement, on recherche cette nourriture affective qui nous dynamise. On besoin d’amour, d’amitié et de chaleur humaine.

Quand je dessine une caricature, j’essaie de témoigner de l’intérêt que j’ai pour les visages. Les plus beaux dessins qui soient, ce sont les sujets eux-mêmes. Il n’y a pas plus beau dessin que le modèle ! Je m’en aperçois quand je fais un dessin, et ce quel que soit le nombre de jours, de semaines, de mois pendant lesquels j’y travaille. J’ai passé trois mois à faire la caricature de Jimmy Carter qui m’avait été commandée par le Times ! J’ai travaillé une semaine rien que sur la dentition. Bref, j’y ai passé tellement de temps que les délais étaient dépassés. Un péché mortel pour un dessinateur soi-disant professionnel. Il y a avait beaucoup de richesse dans la photo qui a servi de base à mon inspiration pour ce dessin. Évidemment, il y en aurait eu encore plus si Jimmy Carter avait accepté de poser pour moi pendant des mois. Ce qui aurait été très étonnant !

( À suivre)

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Jimmy Carter
(c) Jean Mulatier.

(par Nicolas Anspach)

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Photo : (c) Nicolas Anspach
Illustrations : (c) Jean Mulatier.

 
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