Jeremiah sans Jeremiah : Hermann en état de grâce

30 octobre 2017 1 commentaire
  • Comment imaginer de l'inattendu au 35e tome d'une série qui compte près de 40 ans d'existence? Et pourtant, Hermann crée la surprise avec un récit mené de main de maître, conduit par un exceptionnel instinct de narration.

Nul besoin de présenter Jeremiah, la série où Hermann s’affirme comme un auteur à part entière, en réponse à l’arrogance de Greg qui lui prétendait que l’on ne s’improvisait pas scénariste. Si la série maintient un graphisme de haut niveau depuis ses débuts, certains lecteurs ont peut-être reproché récemment une trame un peu répétitive que l’on peut résumer comme suit : à cheval ou à moto, Kurdy et Jeremiah arrivent dans un nouveau lieu, souvent contrôlée par une bande ou d’un autocrate local. Les deux compères bouleversent l’ordre établi, rétablissant un semblant de morale, avant de poursuivre leur chemin…

Jeremiah sans Jeremiah : Hermann en état de grâce

Une étrange introduction

Photo : Charles-Louis Detournay

Hermann prend contrepied ce schéma narratif dès la première page de ce 35e opus : seul, Kurdy franchit une barrière, avant de trouver refuge auprès d’une dame à la corpulence aussi forte que son odeur... Certes, on a déjà lu cette approche où Kurdy cherche Jeremiah pour le libérer d’un faux pas, lorsque ce n’est pas la réciproque qui est mise en scène. Mais cette fois-ci, la donne change : Kurdy est plus jeune puisqu’il ne porte pas son éternel casque vissé sur les oreilles... On s’enfonce dans son fauteuil, pressentant un excellent album, suspendu au bout des crayons et pinceaux d’Hermann !

« Des lecteurs étaient revenus vers moi en me faisant remarquer qu’on ne connaissait pas grand-chose de Kurdy, nous explique l’auteur. Et je ne voulais pas dériver vers un spin-off consacré à l’enfance et/ou aux malheurs de ce dernier. Mais j’ai reconnu qu’il avait un intérêt à en savoir plus sur le personnage : d’où venait son casque ? Et sa mule ? Et j’y suis allé à l’instinct ! D’ailleurs, les premières pages peuvent sembler vaines : Kurdy franchit une barrière et rencontre une grosse dame. Et à partir de là, le récit peut aller dans toutes les directions… »

Cette démarche instinctive qui nous avait déjà réservé bien des surprises, est au cœur de la méthode utilisée par Hermann dans cette histoire : pas de scénario au préalable, à peine un vague story-board de la planche qu’il va réaliser, et hop ! Hermann se lance sans filet. Et toujours en couleurs directes, s’il vous plaît ! Au-delà d’un fil narratif clair qui peut nuire au suspense distillé dans ce 46 pages, le lecteur suit Hermann dans son cheminement, sans pressentir ce qui va advenir car l’auteur lui-même n’en a qu’une vague idée. Un concept périlleux dans un cadre aussi codifié, mais qui fonctionne de manière implacable pour un auteur qui a dépassé les cent albums réalisés.

« Avec l’âge, je m’impose de moins en moins de jalons pour baliser le récit. Bien entendu, je définis quelques éléments avant de commencer l’histoire. Mais j’approfondis le récit au fur et à mesure, afin de maintenir une construction continue. Sur la base de ces ébauches d’idées, je réalise les deux-trois premières planches qui vont m’emmener vers la suite. Bien sûr, je pourrais écrire l’histoire sous la forme d’un texte, et de ce que j’en visualise. Mais avec ces premières planches, je peux m’accrocher à cet étrier : dès que j’ai réalisé ces premières cases, je suis déjà au cinéma… »

Les lunatiques motivations de Kurdy

De cette intrigue, nous n’en dirons pas plus, afin que le lecteur puisse profiter du plaisir à tisser ses propres liens avec ce récit qui sort de la norme. Car même si Hermann avait déjà réalisé un album sans Kurdy [1]. Ce 35e volume est le premier où le héros principal est complètement absent de la série qui porte son nom ! Il permet au lecteur de mieux comprendre qui est le compagnon de Jeremiah. Et même si on avait pu comprendre précédemment que la jeunesse de Kurdy n’avait pas été rose, Hermann met ici le doigt sur une faille intéressante du personnage, qui explique certaines de ses réactions dans le reste de la série.

« Kurdy possède le fonds égoïste d’un gamin de rue, explique Hermann. Certes, il a quelques sympathies qui viennent s’immiscer chez lui par intermittence. Mais à mes yeux, il n’y qu’un faible pourcentage de l’humanité qui agit par bonté. Et Kurdy n’est pas de ceux-là ! Je désire donc maintenir une certaine ambiguïté avec ce personnage, pour que le lecteur continue à se poser des questions. Et ces questions sont importantes, comme les métaphores du château pour Bois-Maury, ou le Christ dans ce 35e album de Jeremiah. Certains les voient, d’autres pas. Cela dépend de ce en quoi que les personnages croient. »

En effet, Hermann interpelle une nouvelle fois les questions de la religion, du nationalisme exacerbé, et l’hypocrisie qui en découle lorsque les personnages tombent le masque de leurs fausses valeurs pour n’agir que dans leur propre intérêt. Bien plus complexe qu’il n’y paraît, l’impressionnant Mama Olga offre des opportunités de narration bien sentie qui égratignent à nouveau le mythe américain.

« Il y aura toujours des crapules pour profiter des faibles, nous explique l’auteur. Outre ce rapport de force, je voulais aussi adapter la relation à la croyance, avec cette Mama qui parle à un Christ luminescent que personne ne voit, à part elle. Bien entendu, le fait d’avoir drapé la Croix dans le drapeau américain fait allusion à la pudibonderie des USA, en particulier la fin de l’album. Pour autant, il m’est impossible de vous expliquer tout ce que j’ai voulu placer dans le récit, car une grande partie de mon récit reste instinctive. »

Pour illustrer ce propos, le graphisme d’Hermann continue de séduire : un découpage ultra-cinématographique, le sang, le feu, les poursuites ponctuées de joutes verbales. Et des cieux qui passent du bleu au vert, dans une nature que l’homme a rendu folle. Une maîtrise exceptionnelle !

« Je continue à multiplier les expérimentations graphiques, pour éviter de stagner, analyse Hermann. Pour cet album, j’ai tout d’abord assombri le ciel avec du pastel, qui ne va se nicher dans tous les creux de ce papier au grammage important, avant de repasser dessus à l’aquarelle. Puis, en fonction des planches et des besoins, j’utilise parfois le papier avec sa surface plus rugueuse, mais aussi parfois à l’envers, pour son aspect plus lisse. Cette idée de retourner le papier m’est venue par hasard, alors qu’une planche mal fixée sur ma table s’était détachée, tmbant par terre. En la reprenant, j’ai été attiré par le verso de la feuille, et je me suis lancé… »

Hermann est déja reparti sur le prochain Jeremiah, dont voici la première planche.
Deux cases terminées, puis des esquisses et la page blanche : l’aventure commence.
Photo : Charles-Louis Detournay

« J’approche des 80 ans, nous confie le dessinateur. Et je dois avouer que je ressens parfois une angoisse dans mes fins de nuit : un sentiment de panique que je ne parviendrais plus à finir mon travail. J’essaie donc de placer des nouveaux éléments dans chaque nouvel album, en tentant de placer la barre plus haut, même si je ne me satisfais jamais du résultat final. »

Cette confidence est néanmoins la marque d’un irrémédiable appétit de vivre. Hermann continue de marcher et de rouler plusieurs dizaines de kilomètres à vélo toutes les semaines. Il y a quelques jours, une voiture lui a d’ailleurs coupé la priorité et l’a renversé ! Passé par-dessus le capot, Hermann s’est heureusement rapidement relevé… pour vérifier l’état de son vélo, et le remettre droit, non sans avoir partagé sa façon de penser avec le conducteur. Puis, il est reparti en continuant à penser aux planches qu’il allait dessiner les jours suivants…

Propos recueillis par Charles-Louis Detournay

(par Charles-Louis Detournay)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

Découvrez la librairie de BD numérique ActuaBD avec Sequencity

Commander Jeremiah T35 Kurdy Malloy et Mama Olga par Hermann (Dupuis) chez Amazon ou à la FNAC

A propos d’Hermann, lire quelques-uns des autres articles qui lui sont consacrés sur ActuaBD :
- Hermann, toujours d’attaque !, une interview qui détaille le lancement de sa nouvelle série Duke, le one-shot Le Passeur, ainsi que le Festival d’Angoulême 2017 qu’il préside.
- Hermann, Grand Prix d’Angoulême 2016 : Le Belge qui ne plaisait pas à tout le monde (2/2)
- Hermann, Grand Prix d’Angoulême 2016 : Le Belge qui ne plaisait pas à tout le monde (1/2)
- Hermann (Grand Prix Angoulême 2016) : "Il n’y a qu’en travaillant continuellement que je parviens à combler ma perpétuelle insatisfaction."
- Hermann ("Jeremiah") : " Mon seul ennemi dans le métier, c’est moi-même."
- Hermann change d’avis
- Hermann, Grand Prix d’Angoulême 2015 ?
- Hermann expose à Versailles
- À propos d’Hermann, lire également :
- Hermann, Grand Prix d’Angoulême ?
- La chronique de Sans Pardon
- 20 ans au Lombard, c’est Signé ! et nos précédentes interviews d’Hermann & Yves H. :
- « Nous pourrions continuer Bernard Prince … ou Comanche » ainsi que notre article Hermann revient à Bernard Prince
- « "Retour au Congo" pastiche Tintin, mais sans le plagier ! »

Hermann sur ActuaBD, c’est aussi :
- Les chroniques du Diables des sept mers et des albums de Jeremiah tomes 27 et 30.
- La remise du Prix Diagonale 2009.
- Une autre interview de fin 2014 : « Si une case ne m’excite pas ou ne me procure pas de sensation, je la gomme. »
- Deux interviews réalisées par Nicolas Anspach : " je ne me prends pas pour un artiste !" (nov 2007) et "Dans Caatinga, des paysans forment un mélange de ’Robin des Bois’ et de criminels impitoyables…" (janv 1997)
- Une vision globale de son parcours : Hermann à livre ouvert

Visiter le site d’Hermann

Photo en médaillon : Charles-Louis Detournay

[1Jeremiah T. 9 Un Hiver de clown, Kurdy cède la place à Léna, le grand amour de Jeremiah, avant de céder à nouveau du terrain dans Boomerang, le tome qui suit.

 
Participez à la discussion
1 Message :
  • « Pour illustrer ce propos, le graphisme d’Hermann continue de séduire : un découpage ultra-cinématographique, le sang, le feu, les poursuites ponctuées de joutes verbales. »

    Hermann, c’est très bien. Mais je ne comprends pas ce que veut dire un découpage ultra-cinématographique en bande dessinée. Ses planches ne sont pas des storyboards pour le cinéma. Ses cadrages très photographiques et l’assemblage de ses cadrages dans une planche donnent des compositions originales et dynamiques. Mais si on ajoute les bulles et les contraintes formelles, dispositions des éléments dans une image et surtout passage d’une image à l’autre pour aboutir à la composition générale de la planche, on n’est pas dans un découpage cinématographique. D’ailleurs, la bande dessinée n’a pas nécessairement à puiser dans le cinéma et la photographie pour être moderne. Je crois plutôt qu’Hermann empreinte des codes du cinéma mais il les adapte pour créer des codes propres à la bande dessinée. En cela, son découpage n’est pas ultra-cinématographique mais influencé par la chose cinématographique. Si son découpage était vraiment ultra-cinématographique, toutes les case auraient la mêmes formes et ça ne fonctionnerait pas.

    Répondre à ce message