Joost Swarte aux 3e Rencontres Chaland de Nérac

1er octobre 2010 7 commentaires
  • Les Rencontres Chaland de Nérac ouvrent leurs portes aujourd’hui. La ville d’origine du dessinateur Yves Chaland rend chaque année hommage aux grands artistes de la Ligne claire. Après Yves Chaland et Ted Benoît, c’est le théoricien de la Ligne claire lui-même, le Hollandais Joost Swarte qui est mis à l’honneur. Nous avons visité avec lui l’une des trois grandes expositions qui lui sont consacrées : Architecture dessinée.

Il ne fait aucun doute que l’architecture et le design sont les traits communs qui traversent toute l’œuvre de Joost Swarte. L’exposition s’ouvre sur l’une de des réalisations les plus récentes : sa contribution au scénario et au design du Musée Hergé. Le premier dessin s’intitule « Pendant ce temps-là à Louvain-La-Neuve ». L’auteur se représente alors qu’il est en train de réaliser son travail en l’honneur du créateur de Tintin. Une sorte de retour aux sources puisqu’on se souvient qu’en 1977, il organisa à Rotterdam avec Har Brok et Ernst Pommerel la première grande exposition monographique autour de l’œuvre d’Hergé, celle-là même qui produit un catalogue, De Klare Lijn, à l’origine de l’expression Ligne claire.

Joost Swarte aux 3e Rencontres Chaland de Nérac
Swarte devant les clichés de quelques-unes de ses réalisations de design architectural.
Photo : D. Pasamonik (L’Agence BD)

De la BD au design

Swarte étudia le design pendant trois ans dans une école avant de la fuir en créant, en autodidacte, des bandes dessinées. Grâce à celles-ci, le design le rattrape. Il y applique sa révolte contre les normes prédigérées, rendant hommage aux créateurs qu’il admire tout en déconstruisant les clichés du passé. Son trait vient directement de l’Underground américain mais, nostalgique de la magie des lectures de son enfance (Babar, Tintin…), il bascule vers la Ligne claire d’Hergé. L’introduction de l’exposition montre bien cette évolution stylistique avec des planches qui louchent sensiblement vers Robert Crumb, Jay Linch, Victor Moscoso, Spain Rodriguez, Art Spiegelman… Parfois au travers de l’influence de Willem, précurseur important publié dans Tante Leny Presenteert.

Petit à petit, il réinterprète les codes des années 1930 à 1950, pétris de Bauhaus, pour faire passer les symboles de son époque : Sex, Drugs and Rock ‘n Roll. Au détour d’une fenêtre, un hommage à Walt Disney, autre magicien de l’enfance. Même lorsqu’il s’adresse aux enfants, comme cette exposition avec des planches de Coton & Piston, Joost Swarte garde une touche surréaliste et absurde en décalage avec l’aspect précis et documenté du dessin. Un effet étrange s’en dégage, comme dans un rêve.

Croquis pour l’affiche de l’Exposition Vandersteen à Bruxelles en 2009.
Photo : D. Pasamonik (L’Agence BD)

Un double théorique

Un de ses personnages importants de son œuvre, que l’on retrouve dans Swarte 30 x40 ou dans L’Art moderne (toutes ces œuvres vont être rééditées par Denoël Graphic en Septembre 2011) est le pédant professeur Anton Makassar, sorte de double théorique et ironique de Joost Swarte. C’est à lui que l’on doit l’invention du concept de « Style atome ». Il est évidemment présent aux cimaises de la Galerie des Tanneries, tout comme Jopo de Pojo qui, avec sa longue mèche noire gominée, est le miroir rock ‘n Roll de Tintin. Dans les pages de L’Art moderne que l’on voit dans cette expo, parues précédemment dans Tante Leny Presenteert, sur un scénario de Willem, on découvre, planche 13, un personnage de Dick Tracy : Mr No Face de Chester Gould, preuve de l’importance des grands classiques américains des années 1930 sur l’Underground des années 1960.

Les illustrations du Tour du monde de Ric & Claire sont plus réalistes qu’à l’ordinaire. Mais ces détours sont rares : Le dessinateur préfère en général le vide qui s’accommode mieux avec le design. Affiches et sérigraphies ne sont pas absentes, mais le clou du spectacle sont les réalisations graphiques que Swarte fit pour des commandes architecturales et de design : création d’un centre culturel à Haarlem ou d’une simple maison de ville à Amsterdam, réaménagement d’un béguinage pour des retraités, vitraux pour les éditions Glénat, jusqu’à ce fameux Musée Hergé dont il conçoit jusqu’à la signalétique des toilettes…

Le professeur Makassar, oups, Joost Swarte expliquant les blasons des Beaux-Arts.
Photo : D. Pasamonik (L’Agence BD)

Une œuvre de titan qui démontre que la Ligne claire est un mouvement artistique qui a su passer harmonieusement de la bande dessinée et du papier jusque dans notre quotidien.

(par Didier Pasamonik (L’Agence BD))

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7 Messages :
  • Joost Swarte aux 3e Rencontres Chaland de Nérac
    1er octobre 2010 20:59, par Alain Perfide

    Malheureusement, aujourd’hui, la Ligne Claire est totalement rejetée par les directeurs éditoriaux des maisons d’édition. Les grandes maisons la rejettent pour certaines raisons (rétro, trop connotée... alors qu’elle fait leur fortune, comme dans le cas de Blake et Mortimer) et les maisons indépendantes parce qu’elle est maintream. Un auteur qui souhaiterait aujourd’hui poursuivre le travail entrepris par ces continuateurs d’Hergé ou précurseurs de Chaland se verrait complètement ostracisé.

    La ligne claire, à part quelques survivances (Floc’h, Cornillon et leurs travaux publicitaires) et curiosités (Garen Ewing), est morte : les mauvais éditeurs l’ont tuée !

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    • Répondu le 2 octobre 2010 à  17:19 :

      Vous oubliez "la theorie du chaos" de Convard et Thibert chez Glenat.

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      • Répondu le 3 octobre 2010 à  12:27 :

        Vous oubliez aussi "Le Groom Vert-de-Gris" de Schwartz et Yann et même "Panique en Atlantique" de Parme et Trondheim chez Dupuis.

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        • Répondu le 6 octobre 2010 à  07:18 :

          Ces deux opus sont particuliers.
          Déjà je ne placerai pas Parme dans la catégorie Ligne Claire. M. Pasamonik a suffisamment exprimé dans ces pages les liens entretenus par ce graphisme étonnant (pour un Spirou) avec les dessins animés américains des années 60...
          Ensuite, Schwartz est un épigone de Chaland. Ce Spirou est en réalité un album préparé pour Chaland qui n’a jamais vu le jour. C’est un "à la manière de..." qui se place clairement dans la lignée de Chaland, de Spirou années 50, etc. Et puis on a affaire à un dessinateur qui travaille ce style depuis de nombreuses années pour Bayard, et qui est vraiment un pasticheur du style de Chaland époque Bob Fish.

          Il n’y a pas de Ligne Claire acceptée par... les éditeurs. Ce n’est pas faute de proposer. Il y a des dessinateurs Ligne Claire inconnus ou laissés délibérément dans l’ombre, qui maîtrisent parfaitement l’anatomie, ou autres règles, mais qui ne trouvent jamais éditeurs.

          Olivier Marin, par exemple, a visiblement attendu de nombreuses années avant de voir son travail publié par... Paquet !

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    • Répondu le 3 octobre 2010 à  18:01 :

      La ligne Claire est peut-être aussi en souffrance du fait des dessinateurs. En effet celle-ci demande une grande rigueur de construction anatomique, de lisibilte de l’image et de précision de l’encrage. Ce qui n’est pas compatible avec les conditions acceptées par nombre d’auteurs. Qu’on se le dise, la ligne claire n’est actuellement, hélas, que peu rentable.

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      • Répondu le 4 octobre 2010 à  07:47 :

        "Rigueur de construction anatomique".
        La Ligne Claire, ce n’est pas QUE du dessin réaliste. Le Jeune Albert, Adolphus Claar, c’est de la Ligne Claire aussi.

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        • Répondu le 4 octobre 2010 à  16:00 :

          La connaissance anatomique n’est pas réservée au dessin réaliste, regardez Franquin, regardez Maester ! Pour pouvoir caricaturer, il faut savoir ce qu’on caricature. Quand a Chaland, si les derniers Freddy Lombard (et le jeune Albert) sont effectivement de la ligne claire, les deux premiers sont plus influences par Franquin, Tillieux ainsi que Jijé (pour la souplesse de l’encrage et la gestion des noirs).

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