Joost Swarte, le créateur de la « Ligne Claire » invité des 3e Rencontres Chaland de Nérac

15 septembre 2010 11 commentaires
  • Si Chaland était, selon la formule consacrée, « le prince de la Ligne Claire », Joost Swarte en est le théoricien. En déconstruisant cette ligne classique popularisée par Hergé, il en a fait un des mouvements majeurs de la bande dessinée mondiale, des années 1980 à aujourd’hui.
Joost Swarte, le créateur de la « Ligne Claire » invité des 3e Rencontres Chaland de Nérac
L’affiche des 3e rencontres Chaland
DR

Ce vocable, il l’a forgé en 1977 lorsque, avec ses amis collectionneurs et historiens de la BD Har Brok et Ernst Pommerel, il organisa à Rotterdam une exposition en l’honneur d’Hergé. Parmi les quatre fascicules qui accompagnaient l’exposition, il en est un qui fera fortune : celui intitulé De klare lijn (La Ligne claire). Sur la couverture, Tintin affublé d’un mortier explique doctement ce qu’est la Ligne Claire à une assemblée de dessinateurs où l’on reconnaît Edgar P. Jacobs, Jacques Martin, Bob De Moor, mais aussi Art Clerckx, l’un des illustrateurs vedettes de Tante Leny Presenteert, l’une des revues pionnières de l’Underground hollandais.

Une esthétique de l’entendement

Né à Heemstede le 24 décembre 1947, Joost Swarte est sans aucun doute hollandais. Le Hollandais se démarque fortement du Flamand qui parle pourtant la même langue essentiellement pour des raisons culturelles. Les Pays-Bas sont protestants, calvinistes, une religion qui invite au dépouillement.

Fer de lance de la Contre-Réforme, la Flandre, au contraire, est baroque, en exubérance : Bosch, Bruegel, Rubens, Jordaens… sont sans aucun doute flamands. Leurs chairs sont rubescentes, leurs trognes savoureuses, l’anecdote triviale… Chez Johannes Vermeer ou Jacob Van Ruisdael, au contraire, les sentiments sont maîtrisés. Comme le suggère le philosophe des Lumières Spinoza, disciple hollandais de Descartes, l’entendement doit être préféré à l’imagination. Les Hollandais en feront la base de toute éthique, comme de toute esthétique.

Le manifeste fondateur de la Ligne Claire (1977)
(c) Joost Swarte

Le paysage hollandais invite à cette introspection. Les perspectives filent vers un horizon plat, structurant les surfaces en carrés et en rectangles ordonnés. Devant les champs colorés de tulipes de Keukenhof, comment ne pas penser, face à ces taches de couleurs unies qui structurent l’horizon, aux toiles de Piet Mondrian, le fondateur du groupe De Stijl, dont les lettres composent l’anagramme « I Paint Modern » ?

La « Ligne Claire », fille de l’Underground

Depuis 1967, l’Underground américain était venu s’implanter, et pour longtemps, en terre batave : Robert Crumb, Victor Moscoso, Vaughn Bodé, Spain Rodriguez, Art Spiegelman ou Robert Shelton sont l’objet d’une propagande active dans la boutique Lambiek située Kerkstraat à Amsterdan et dirigée par un libraire particulièrement à l’affût des nouvelles tendances du graphisme contemporain : le regretté Kees Kouzemaker.

Vers Amsterdam convergent tous les amateurs de sexe, de drogue, de Rock ‘n Roll et de toutes les formes de contre-culture.

Un art référentiel

Il n’échappe pas aux observateurs que ces jeunes artistes venus d’Outre-Atlantique marquaient une vénération pour leurs prédécesseurs en graphismes frappadingues : George Herriman (Krazy Kat), E.C. Segar (Popeye), Cliff Sterrett (Polly and Her Pals), Bud Fisher (Mutt and Jeff), Harvey Kurtzman (Mad Magazine) ou encore Basil Wolverton (Lena Hyena).

Jopo de Pojo
(c) Joost Swarte

Pour la nouvelle génération des graphistes hollandais que sont Joost Swarte, Evert Geradts, Aart Clerkx, Peter Pontiac, Marc Smeets ou Harry Buckinkx, quels sont leurs référents dans la bande dessinée européenne ? Hergé évidemment et son successeur facétieux : le Flamand Willy Vandersteen. Révérence est faite aussi à leurs précurseurs : Joseph Porphyre Pinchon (Bécassine), Benjamin Rabier (Gédéon), Alain Saint-Ogan (Zig & Puce), Jijé (Spirou, Blondin & Cirage) auxquels on joint, par transitivité, l’Américain George McManus (Bringing Up Father).

Paradoxes graphiques

Formé dans une école de design, fuyant ce temple de l’Helvetica sacrifiant au moloch style suisse, Swarte bifurqua vers la BD lorsqu’il découvrit la production sans complexe des comix de l’Underground américain. Son travail est la synthèse entre ce mouvement éminemment vibratoire et le trait impeccable du maître de Bruxelles, troquant la mèche rebelle du vertueux Tintin au profit de la banane gominée de rocker d’un adolescent fantasque du nom de Jopo de Pojo.

Mais Swarte ne se contente pas de ces seules références. Designer dans l’âme, il repère chez Hergé une sensibilité au Bauhaus, au constructivisme voire à l’Art nègre, comme George McManus en référait à l’Art déco. Cette sensibilité au design, éminemment moderne, il tente de lui donner un nom. C’est l’époque où il définit la notion de « Klare Lijn ».

Ue illustration exemplaire de Joost Swarte
(c) Joost Swarte

Style atome

Sa rencontre avec le Belge Ever Meulen le met sur la piste d’une autre école, en droite ligne des graphistes du New Yorker et « autochtonisée » par Jijé ou Franquin : Le style Atome. Chez eux, la Ligne Claire s’assouplit, se fait ample, voire loustic ! « Le loustig dans un régiment [allemand], c’est le plaisant, le jovial qui amuse tout le monde » remarque Paul-Louis Courier. Tout est là : le Style Atome, un autre concept forgé par Joost Swarte, ce style « joueur avec le design » selon le professeur Makassar, est déjà une dérision de cette Ligne Claire qui tente d’enrégimenter la bande dessinée. Grâce à cette forme de contestation, la voie est ouverte à Chaland et aux autres.

L'Art moderne de Swarte devrait ressortir ces jours-ci chez Denoël GraphicQuelques objets symboliques de décoration intérieure le signalent au lecteur : Un juke-box vintage, des vases aux formes syncopées, des peintures cubistes et abstraites, des appliques lumineuses élégantes comme des lianes, des cactus aux formes sculpturales, des couleurs enfin, simples et acidulées.

Le goût de Swarte pour cette esthétique transparaît aussi dans ses scènes de rue : le chrome éclatant de ses automobiles ne cède en rien aux formes aberrantes de ses architectures rendues possibles par l’évolution des performances techniques des nouveaux matériaux comme le béton et l’acier.

Il y ajoute des paradoxes visuels, tronquant les perspectives cavalières de l’architecte, pour en faire des combinaisons de motifs absurdes.

L’image de Swarte combine invariablement une Ligne claire à l’épure avec un « Style Atome » qui apparaît chez lui moins comme un dogme que comme un état d’esprit, une attitude qui consiste, ainsi qu’il le postule, à développer «  une aptitude à inventer des choses d’une manière délibérément optimiste. »

Swarte, cependant, tempère cet optimisme à l’aide d’éléments poétiques et décalés : Une boisson gazeuse renversée, un sèche-cheveux débranché, un chat suicidaire, un chien constipé, etc., personnages intrigants et hors normes qui sont peut-être là pour suggérer que la réalité s’entête toujours à contrarier les belles promesses des publicitaires et des utopies urbanistiques ; qu’en somme, en dépit de la sophistication de notre environnement, de nos villes et de nos modes de vie, l’homme restera à jamais imparfait et chaotique. Résolument libre.

LE PROGRAMME DES 3E RENCONTRES DE NERAC

Joost SWARTE : trois expositions du 28 septembre au 31 octobre 2010

-  Architecture Dessinée à la Galerie des Tanneries

Objets, mobiliers, aménagement, architectures... L’esprit ludique de Swarte dessine un tapis pour une mairie, un théâtre, de la céramique, des vitraux, des chaises…

-  Littérature Illustrée à la Médiathèque

L’inventeur de la klare Lijn, cultive l’art de la typographie et du livre-objet..

-  Musiques en Image à la Galerie Séderie

La musique de Swarte dans tous ses états : caricatures de musiciens, affiches de festival, pochettes de disques et CD.

Expositions du 28 septembre au 31 octobre 2010

-  Yves Chaland, vues de Paris, Bruxelles, Bocongo, et en avant-première le mobilier Chaland au cinéma Le margot

-  Les « grandes cases » d’ouverture dans les bandes dessinées d’Yves Chaland, plantent l’atmosphère de ses histoires et démontrent l’importance de l’architecture et du design dans son œuvre.

Archidessiné à la Médiathèque

-  Un voyage de ville en ville à travers des dessins de François Avril, Charles Berberian,
Christian Cailleaux, François Schuiten, Philippe Wurm,…

(par Didier Pasamonik (L’Agence BD))

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

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Les rencontres Chaland, les 2 & 3 octobre 2010 à Nérac (près d’Agen en Aquitaine)

Le programme complet est sur le cite Rencontres.YvesChaland.com

En médaillon : Joost Swarte par D. Pasamonik

 
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11 Messages :
  • Ce qu’il y a de remarquable avec ce "concept" de ligne claire, c’est que plus on l’explique, moins je la comprends. Bref, la théorie de la "ligne claire" ne me parait pas claire. Lecteur lambda de plein de BD, je me fiche un peu de savoir si le dessinateur est aligné, mais s’il est bon ou pas bon. Mettre dans le même panier ou presque un virtuose comme Franquin et un dessinateur relativement faible comme Hergé ne me parait pas être "signifiant."
    Bien à vous
    Eric LAHMY

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    • Répondu par Didier Pasamonik (L’Agence BD) le 15 septembre 2010 à  17:29 :

      Je vous comprends, le simple est parfois complexe.

      J’aurais peut-être du faire un lien vers une petite étude que j’avais faite sur MundoBD qui distingue la Ligne Claire du Style Atome, sur CE LIEN.

      On peut schématiser en disant que le Style Atome, c’est lorsque l’école de Marcinelle rencontre la Ligne Claire : le Franquin de Modeste & Pompon (qui se met dans le "moule" de Tintin). Mais Franquin n’est pas de la Ligne Claire. Tillieux sans doute un peu plus.

      On peut dire par exemple que Jacques Martin est de la Ligne Claire et en aucun cas du Style Atome.

      Que Bob Vinel ou le Jijé de Spirou et l’Aventure, voire Serge Clerc sont du Style Atome et pas de la Ligne Claire.

      La rencontre entre les deux se fait avec des gens comme Ever Meulen, Swarte, Chaland...

      Le talent de chacun de ces dessinateurs dépasse bien entendu largement ces catégories. Les Idées noires de Franquin ou les illustrations "frazettesques" d’un Chaland ne ressortent d’aucune d’elles.

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    • Répondu le 15 septembre 2010 à  21:45 :

      et un dessinateur relativement faible comme Hergé

      Je comprends bien que vous ne comprenez rien, penser que Hergé est un "dessinateur relativement faible" démontre une inculture en dessin particulièrement abyssale.

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      • Répondu le 16 septembre 2010 à  06:40 :

        LA BD s’adresse majoritairement à un public qui n’est pas cultivé. Est-ce un bien ou un mal ? Peu importe, il faut faire avec.

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        • Répondu le 17 septembre 2010 à  08:32 :

          On peut dire la même chose pour le cinéma, qui fut au début considéré comme un divertissement vulgaire pour les masses, et qui le reste encore en partie, ou la littérature, dont la grande majorité dela production ne pisse pas très haut non plus.

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          • Répondu par Sergio Salma le 17 septembre 2010 à  10:51 :

            Haha. Le cinéma c’est évidemment un média destiné aux gens cultivés et de bon goût. C’est certain, il suffit de voir la liste des derniers blockbusters pour s’en convaincre. On écrit des thèses sur 2012. Puis les intellectuels se délectent ces derniers temps, ils ne savent plus où donner de la tête tellement l’offre est de qualité. Puis la littérature d’aujourd’hui c’est QUE de haut niveau bien sûr, et ne lisent que les universitaires haut-gradés dans la hiérarchie . Que des gens de bon goût. Bien sûr , le théâtre aussi n’attire que les amoureux des belles lettres, de la grande pensée . Tandis que la bande dessinée c’est les petites gens, les humbles, le peuple qui la lit puisque heureusement il y a des images. Sinon, cette frange de la population n’aurait jamais ouvert un livre. C’est donc une chance .

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        • Répondu le 17 septembre 2010 à  17:19 :

          Pour ma part, à l’inverse, se prétendre cultivé, voire se piquer d’art contemporain par exemple et ne pas lire de BD, ne pas avoir eu la curiosité d’aller voir ce que font les Chris Ware, Ruppert et Mulot, Shrauwen, le redécouvert Fletcher Hanks et bien d’autres, c’est vraiment passer à côté d’un monde entier de possibilités créatives, plastiques et narratives.

          Je pense d’ailleurs la même chose pour les amateurs de littérature qui ne lisent ni de sf ni de polar. tout comme les lecteurs de BD qui se passent ( les pauvres ! ) de manga et de comics...

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          • Répondu le 17 septembre 2010 à  21:06 :

            la même chose pour les amateurs de littérature qui ne lisent ni de sf ni de polar. tout comme les lecteurs de BD qui se passent ( les pauvres ! ) de manga et de comics...

            A ce compte là, les amateurs d’opéra devrait aussi écouter René la taupe, c’est débile, ça ne tient pas, à chacun ses exigences intellectuelles.

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            • Répondu le 18 septembre 2010 à  16:06 :

              Je voulais juste dire que ça fait pas de mal d’aller voir un peu à droite et à gauche ce qui se fait. en dehors de ses goûts habituels...
              On peu très bien ne pas aimer quelque chose et trouver ça quand même intéressant...

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  • Je ne fais que passer pour ajouter que Nérac est une ville extrèmement agréable, et qu’au sortir des expos, vous pourrez flaner sur les bords de la Baïse et aller prendre une glace au reblochon pour accompagner votre foie gras au restaurant Le Vert Galant...

    J’adore Nérac

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  • GILBERT Shelton... (au §5)

    Belle analyse.
    Sinon, quand les styles rencontrent la personnalité propre des auteurs (et les gouts perso du lecteur) : Swarte dont la théorie nous a particulièrement emballés, ainsi que ses interrogations adolescentes, comme vous dites, par Jopo de Pojo, mais aussi existentielles et esthétiques (voir aussi le superbe 30/40 de Futuropolis dans lequel il explique la mise en couleur par la technique du ben-day) et Meulen beaucoup plus sensuel et finalement sexué, à mon avis deux auteurs magistraux et complémentaires : j’ai le sentiment que Swarte explique la forme, son architecture sa logique et ses possibilités (statiques : son prodigieux travail sur l’architecture, ou mobiles comme l’affiche de Nérac).
    Swarte nous dessine des shémats directeurs de chaque forme, objet, personnage, etc. Ce qui est le "défaut" de la ligne claire. Ever Meulen, quand à lui, donne une peau, une sensualité et une vibration de la forme dans son contexte : une voiture n’est pas comme une femme qui n’est pas comme un cactus, qui n’est pas comme un bâtiment, etc...
    Alors qu’on l’attendait sur les chromes californiens il avait sorti un porte-folio "Huile sur papier" admirable dans lequel il faisait vibrer la terre battue en plein soleil comme un De Chirico, en apportant un hommage aux voitures de l’époque de Manuel Fangio.

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