Juan Diaz Canalès & Rubén Pellejero ("Corto Maltese") : « Nous voulions réaliser une création totale, tout en restant dans l’esprit des précédents albums de Corto »

7 octobre 2015 0 commentaire
  • Dans quel esprit les repreneurs de Corto Maltese ont-ils travaillé pour reprendre un tel monument du neuvième art ? Le nez dans les albums, ou en se fiant à leur propre feeling ? La parole est donnée aux auteurs les plus attendus du moment !

Comment s’est concrétisée cette reprise de Corto Maltese ?

Juan Diaz Canalès : Je connais depuis longtemps Patrizia Zanotti, la légataire universelle d’Hugo Pratt, car elle est l’éditrice de Blacksad en Italie,. Nous avons donc souvent eu l’occasion de discuter ensemble, surtout au Festival de Lucca très lié à Hugo Pratt. Dans cette ambiance, il était donc logique qu’on parle de lui, surtout que j’avais travaillé sur la série télévisuelle de dessins animés tirés des aventures de Corto, concomitante à la production du film La Cour secrète des arcanes. Ce n’est que bien plus tard que Patrizia m’a appelé pour me proposer d’écrire le scénario d’une reprise de Corto Maltese. C’était une grande surprise pour moi, car jamais je n’avais rêvé d’en devenir le scénariste.

Patrizia Zanotti nous a raconté que vous connaissez les aventures de Corto sur le bout des doigts !

Juan Diaz Canalès : Presque par cœur ! Il est vrai que je suis passionné par l’œuvre de Pratt, pas seulement par Corto Maltese. Réaliser cet album était donc plus un plaisir qu’un travail, car je n’ai jamais ressenti plus d’affectation pour un personnage de bande dessinée que pour Corto.

Juan Diaz Canalès & Rubén Pellejero ("Corto Maltese") : « Nous voulions réaliser une création totale, tout en restant dans l'esprit des précédents albums de Corto »
L’édition noir et blanc comprend un cahier complémentaire, avec des explications et des études graphiques.

Rubén , est-ce que c’est Juan qui vous a contacté pour vous embarquer dans cette folle aventure ?

Rubén Pellejero : Tout-à-fait, il m’a appelé, et avec le style très direct qu’il affectionne, il m’a demandé : « Alors, cela te dirait de dessiner Corto Maltese ? » Au ton de sa voix, j’ai d’abord cru que c’était une blague, ou qu’il prenait ses rêves pour la réalité ! Eh non, il ne s’agissait pas d’une entrée en matière pour me proposer une autre série d’aventures, il me proposait réellement de dessiner Corto !

Lorsque je me suis rendu compte qu’il était sérieux, j’ai demandé un petit délai de réflexion, car Corto, c’est « l’icône » de la bande dessinée ! En effet, Pratt est ma plus grande référence, surtout dans sa première époque. J’ai pris quelques jours pour lister le pour et le contre de ce prodigieux défi, et le positif l’a emporté.

Vous êtes-vous alors lancé dans une relecture des albums ou avez directement cherché à dessiner Corto de mémoire ?

Rubén Pellejero : Même si les connaissais, je me suis tout d’abord replongé dans les albums de Pratt et son œuvre au sens large. En dessinant par la suite, j’ai amplifié la part de mon travail qui se rapprochait de son style.

Les arrière-plans de Pellejero sont plus travaillés que ceux de Pratt.

Juan, apprécier Corto est une chose, en écrire un scénario dans la continuité en est une autre. Quel était votre état d’esprit ?

Juan Diaz Canalès : Soyons clairs : pendant des années, j’ai lu et relu les albums de Corto Maltese. Non pas que j’en avais oublié le contenu, mais à chaque lecture, j’en découvrais un pan complémentaire. Ces récits demeurent une influence constante dans mon travail, et c’est donc avec plein d’idées que je me suis mis à écrire. J’étais emballé, passionné, mais également plein de confiance car mon parcours professionnel est reconnu, et je suis publié depuis plus de quinze ans. C’était une occasion que je ne pouvais pas louper.

Restait à trouver une thématique forte : vous avez donc choisi de travailler deux fils rouges des aventures de Corto : le trésor perdu, ainsi que les grands écrivains, ici en particulier Jack London !?

Juan Diaz Canalès : Lorsque Patrizia m’a contacté, un synopsis avait déjà été écrit par Luca Romani, un ami voyageur qui est aussi le frère de l’éditeur italien de Corto. Beaucoup de ces éléments me semblaient très intéressants ! Tout d’abord, la date de 1915 était doublement symbolique : elle se situait juste après La Balade de la Mer salée, la première apparition de Corto, mais aussi pendant la Première Guerre mondiale, une période-clé dans l’univers de la série.

La présence de Jack London était aussi importante, car c’est une influence à la fois littéraire et psychologique. Il représente selon moi l’image du grand frère qui donne le relais à Corto. Lorsqu’ils se rencontrent dans La Jeunesse de Corto [1]), il semble que Jack London soit fatigué de son parcours d’aventurier, alors que Corto est plein de fougue et prêt à sillonner le monde entier !

Enfin, le fait de placer l’intrigue dans le Grand Nord était à la fois inédit tout en demeurant très "prattien" : ces grands espaces de neige nous rappellent de précédentes aventures, mais aussi la mer ou le désert. Le paysage pouvait donc devenir un personnage à part entière de l’histoire, comme cela avait le cas dans les autres Corto Maltese.

Rubén, comment avez-vous appréhendé ces immensités sauvages et neigeuses ?

Rubén Pellejero : Corto a toujours changé de lieu et d’ambiance, et ce cadre me semblait légitime. Cela entraînait aussi mon dessin dans une voie que je n’avais pas encore vraiment explorée.

Restait à trouver le ton des récits de Corto. Juan, avez-vous par exemple suggéré des cases muettes à Ruben pour respecter les codes de Pratt ?

Juan Diaz Canalès : Non, cela aurait rogné la part créative de Rubén. Il avait besoin de posséder l’espace nécessaire pour s’approprier le récit, et trouver l’inspiration pour improviser. Cela n’aurait pas eu de sens d’écrire un scénario dans le style d’Alan Moore, en stipulant une profusion de détails à l’arrière-plan ! Dans mes précédentes collaborations, entre autres avec Guarnido et Munuera, j’ai pris l’habitude de travailler avec un séquencier très cinématographique. Les dialogues sont bien entendu bien présents, mais je ne fais que quelques suggestions de cadrage afin que des modifications soient possibles et souhaitées ! Le travail continue bien entendu lorsque le dessinateur réalise le découpage : il faut respecter cette part de la création. Concernant cette étape, j’estime que le dessinateur est plus doué que moi, car il visualise directement la scène avant de la restituer.

Rubén, avez-vous travaillé avec les livres de Corto ouverts devant vous . Ou avez-voulu vous en affranchir en les reléguant au loin ?

Rubén Pellejero : Les livres n’étaient pas si éloignés de moi, car de temps en temps, je les ouvrais pour chercher quelques éléments. Mais lorsque je dessinais, tout était nouveau et je ne voulais donc copier aucune case ; j’essayais plutôt d’imaginer comment est-ce que Pratt l’aurait dessiné. J’ai mélangé mon propre style à des références visuelles pour maintenir une ambiance prattienne : j’ai voulu réaliser une création totale dans l’esprit des précédents albums. Concernant la documentation, Juan m’a par exemple envoyé la photo de la maison de Jack London, et j’ai volontairement dessiné ce flashback dans un autre style, pour le démarquer du reste du récit. (NDLR : voir ci-dessous.)

Les lettres de Jack London ouvrent le flashback... et le début de l’aventure !

Vous avez également travaillé différemment vos arrière-plans, en employant une épaisseur de trait différente pour l’avant-plan et pour les personnages ?

Rubén Pellejero : L’idée d’esquisser les arrière-plans est typiquement prattienne. J’ai en effet travaillé différemment, en rajoutant plus d’éléments et de détails que ce que Pratt mettait. Cela me demande de travailler autrement ma composition générale.

Juan, vous avez placé Raspoutine en début du récit, histoire de faire le lien avec la Ballade de la Mer salée qui se place chronologiquement juste avant cet épisode ?

Juan Diaz Canalès : Plus important que de placer Sous le soleil de minuit dans la biographie de Corto, je trouvais essentiel de faire ce lien essentiel avec Raspoutine. Pour moi, Corto et Raspoutine sont le même personnage. Ce n’est pas une question de contraste comme pour d’autres tandems de la bande dessinée. Ils ne sont pas du tout complémentaires, et l’intelligence de Pratt a été de parfois intervertir les rôles entre Corto et Raspoutine. Même s’il affiche souvent un grain de folie, Il arrive que ce soit Raspoutine qui respire la joie de vivre. Ce jeu entre les deux personnages est caractéristique de la série, et nous trouvions important de les réunir dans cette aventure.

Fallait-il aussi entraîner le lecteur vers une nouvelle culture (ici les Inuits), en y instillant une part de folie humaine, comme cette figure de la révolte qui s’inspire de la Terreur révolutionnaire française ?

Juan Diaz Canalès : Outre l’action et l’exotisme, chaque album de Pratt apporte son lot de découvertes culturelles et humaines. J’ai donc voulu incorporer ce chef inuit complètement fou et qui voulait porter la flamme de la Révolution. Ce contraste apporte beaucoup de richesse à l’ensemble.

Vous évoquez également les grands auteurs littéraires qui ont porté Hugo Pratt pendant toute sa vie. Était-ce incontournable ?

Juan Diaz Canalès : Je tiens particulièrement à ce que les albums possèdent du fond. Je travaille de la même façon avec Blacksad, en hommage à Pratt. Selon moi, la bande dessinée grand public n’est pas incompatible avec une certaine part de réflexion, avec ce qui nous tient à cœur : la question raciale, l’individualisme face à la collectivité, etc. Je place les références littéraires sur le même niveau. Bien entendu, je veux éviter d’être encyclopédique, mais si cela se mêle à la trame du récit, je le fais avec plaisir.

Corto, plongé dans les songes au cours de la lecture d’un récit, mais Raspoutine est toujours là.

Vos références sont tout autant littéraires que directement reliées aux autres aventures de Corto : le récit se situe, on l’a dit, dans la continuité de la Ballade, mais vous évoquez aussi Les Celtiques, on retrouve Pandora, parmi d’autres allusions.

Juan Diaz Canalès : Je voulais apporter de la cohérence à l’ensemble afin d’inscrire la série dans la continuité. Lorsque Raspoutine quitte Corto pour partir aux Îles Caïman, c’est une référence à l’aventure qui suit chronologiquement, au cours de laquelle Raspoutine informe Corto qu’il a signé pour lui car il était absent. Les lecteurs férus de Corto verront peut-être cette subtilité, mais je tiens également à ce que le "nouveau" lecteur puisse facilement glisser sur ces détails pour se focaliser sur l’aventure elle-même. La fluidité doit demeurer la priorité. J’agis de même avec les personnages historiques. Si cela fait référence à une connaissance du lecteur, ou que cela lui donne envie d’effectuer des recherches, c’est positif, mais le récit doit tout aussi bien se lire en laissant de côté cette connotation historique.

Allez-vous directement embrayer sur le second album ?

Juan Diaz Canalès : Oui, nous avons commencé à plancher sur le suivant : nous ne sommes pas encore décidés où nous allons emmener Corto car plusieurs lieux historiques nous attirent. J’ai encore beaucoup de travail documentaire devant moi, et ne parlons même pas de ce que Rubén doit abattre. Heureusement, l’éditeur nous laisse un délai de deux ans, deux ans et demi pour le finaliser. Il a fallu attendre plus de vingt ans pour avoir une suite, il faut nous laisser un peu de temps pour réaliser un autre album de près de cent pages !

Propos recueillis par Charles-Louis Detournay

Une référence aux Celtiques
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(par Charles-Louis Detournay)

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Photo en médaillon : CL Detournay

[1NDR : dix ans avant l’aventure du Soleil de minuit.

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