Juanjo Guarnido : « Le cinquième Blacksad est déjà commencé. »

21 septembre 2012 1 commentaire
  • L'auteur de "Blacksad", Juanjo Guarnido, est dans l'actualité ces temps-ci : il vient de publier le tome 3 de "Sorcelleries", bouclant un premier cycle, tandis que Champaka publie une estampe à 250 ex. numérotés et signés, intitulée "Blacksad in the Dark". Nous l'avons rencontré au Festival de Solliès-Ville où il était l'invité d'honneur.

JSC : La couverture du premier tome de Blacksad a un gros impact visuellement. Est-ce que vous pouvez nous expliquer comment vous avez conduit sa réalisation ?

JG : En fait, c’était un parti-pris pour une idée de couverture extrêmement simple concernant un album qui avait, à l’intérieur, un graphisme au contraire assez fouillé. On voulait parier sur l’impact visuel de cette image (qui n’est pas non plus une merveille), par le côté intriguant du regard d’un personnage animalier portant une cigarette à la bouche, en espérant que le lecteur se laisserait piquer de curiosité pour ouvrir l’album... Après si la magie de l’histoire en elle-même devait opérer, elle opérerait. Mais apparemment, ça nous a plutôt réussi !

Juanjo Guarnido : « Le cinquième Blacksad est déjà commencé. »

JSC : Comment se fait-il que le premier album de Blacksad ait été préfacé par Régis Loisel ? Était-ce de sa part une façon de vous inviter dans le monde de la B.D. franco-belge ?

JG : Oui, tout à fait, mais ce n’était pas de mon fait. J’avais rencontré Loisel à l’époque où je travaillais chez Walt Disney et Loisel s’était naturellement intéressé à mes projets de bande dessinée. Il a été adorable, cest quelqu’un de formidable, d’ouvert et extrêmement gentil. Il a pris connaissance de mon travail, il l’a observé et il m’a conseillé. J’ai surtout eu d’énormes encouragements de sa part à ce moment-là. Mais ce n’est qu’une fois le contrat signé et l’album en cours que mon éditeur Dargaud a remontré à Loisel mes travaux en pensant qu’il ne les connaissait pas. Il a réagi en riant en disant « Mais je connais bien son travail ! ». Dargaud lui a alors proposé de faire la préface. Personnellement, je n’aurais jamais osé demander à Loisel de cautionner ainsi mon album ! C’est une idée de l’éditeur que Régis a accepté sans hésiter. C’était pour nous un formidable coup de pouce, un geste à bras ouverts.

JSC : En page 12 du premier album, le « Cypher Club » rappelle un certain « Louis Cypher » (jeu de mot sur Lucifer) du film « Angel Heart ». Est-ce que cela a réellement un rapport ?

JG : Bien sûr ! « Angel heart » est un des films de référence pour l’ambiance lourde et pesante de ce premier tome notamment. Avec des couleurs grises partout dans le film alors qu’une partie du film se déroule à la Nouvelle Orléans ! Sous une pluie battante qui ne correspond pas trop à l’image que l’on a de la ville…

JSC : À la page 13, la souris "femme de ménage" semble directement sortie du dessin animé « Bernard & Bianca ». Est-ce que vous accordez de l’importance à essayer de vous détacher d’une éventuelle influence des Studios Disney ou pas du tout ?

JG : Je ne peux pas me détacher de l’influence des Studios Disney puisque je l’ai assimilée dans mon dessin depuis tout petit. Même quand je suis arrivé aux Studios Disney, mon dessin était déjà plus que fortement influencé par ce style. En revanche, pardon de vous contredire, mais la petite souris avec son air de ménagère, ou plutôt de femme au foyer, est en réalité un hommage à Madame Brisby de "Don Bluth" (du film « Brisby et le Secret de NIMH »).

JSC : Toujours dans le premier tome, les pages 18 et 19 nous proposent une scène assez grandiose par les jeux de couleurs et de lumières, le visage du « grand méchant » restant masqué...

JG : On voulait faire un usage à contre-courant de la lumière car c’est une scène qui est grinçante de tensions. Le destin de certains personnages se joue dans cet unique dialogue. On y évoque la disponibilité de certaines personnes, de leur utilité, et de leur élimination lorsqu’ils deviennent inutiles...
L’ambiance reste cependant feutrée et douce !

JSC : Le serveur du « Cypher », un cochon sale et puant, est un personnage qui semble avoir marqué les lecteurs. Est-ce que vous pensez à l’effet que peut produire un nouveau personnage à chaque fois que vous devez en inventer un ?

JG : Non parce qu’à chaque fois qu’il y a un personnage secondaire, le scénariste me suggère déjà dans le scénario quel animal pourrait l’incarner. Après, on en parle. C’est un des plaisirs de la réalisation de Blacksad, de fouiller dans les différentes classifications animales pour trouver toujours (ou presque) un animal que l’on n’a pas utilisé auparavant. Et il y en a, je peux vous le dire !

JSC : Le « Wolfmouth Cemetery » est une sorte de gag caché pour indiquer que le héros va se jeter dans la gueule du loup ?

JG : (Rires) Je ne sais pas si les lecteurs le voient car on ne me fait pas souvent la remarque. Mais effectivement, ça c’est vraiment du premier degré !

JSC : La page 34 (toujours du 1er album) est une belle scène d’action où l’on voit Blacksad se saisir de l’arme en plein vol. J’ai lu que le héros n’était jamais armé. Ce n’est pas tout à fait vrai puisqu’il exécute le grand méchant à la fin de l’album...

JG : Oui, mais il l’exécute avec le propre pistolet du méchant ! C’est celui que le lézard lui montre dans les pages précédentes (un 38 avec une poignée en bois). Le lézard lui dit aussi que l’arme porte les empreintes de Statoc et c’est ainsi que Blacksad peut faire passer cela pour un suicide : il porte des gants quand il abat Statoc. On voulait décrire Blacksad comme un personnage qui n’est pas intrinsèquement violent. Il peut et sait se servir d’une arme mais il n’en porte pas car il ne les aime pas. Comme Sam Spade dans « Le Faucon Maltais », quand il est fouillé par la police qui lui demande « Il est où ton pétard », il répond « Je n’en ai pas - I don’t like them ». Blacksad aura une réflexion un peu similaire dans le prochain tome.

JSC : Les vignettes uniques en pleine page, comme celle de la page 39, ne sont pas toujours évidentes à insérer dans une BD. Celle-ci s’intègre parfaitement au même titre que la scène de carnaval du tome 4.

JG : Je ne suis pas d’accord. Elles sont hyper-payantes à chaque fois, elles sont absolument faciles à mettre en œuvre, si ce n’est que ce sont à chaque fois des compositions ambitieuses. Mais narrativement, ça a son petit effet. Après, il ne faut pas en faire toutes les trois pages, c’est clair ! Il faut les laisser bonifier...

JSC : Smirnov se révèle au final être un personnage intègre. On s’attendait à l’inverse, surtout quand, en tout début d’album, Blacksad lui dit d’aller « se faire foutre ».

JG : Car Smirnov n’est pas son chef et Blacksad n’est pas policier ! Smirnov est commissaire de police et Blacksad est un privé. Au début de la série, Smirnov (qui est en train d’enquêter sur l’assassinat d’une actrice) convoque Blacksad parce qu’il sait que ce dernier avait eu une relation avec celle-ci. Mais, en effet, ils ne s’aiment pas. Ensuite, quand Smirnov comprend que Blacksad fouille et qu’il se met ainsi en danger, il le prévient juste pour ne pas avoir sa mort sur la conscience. Plus tard, Smirnov a ce calcul : puisqu’il ne peut pas lui-même faire avancer l’enquête, parce qu’il y a trop de pressions, il propose à Blacksad un marché complètement illégal et criminel où ils se font justice eux-mêmes. Ils ont ainsi une liaison chien-chat particulière, étrange mais intéressante.

JSC : Dans le tome 2, le lecteur fait la connaissance de Weekly, personnage récurrent sur les tomes suivants. Y en aura-t’il d’autres ?

JG : Il y a déjà le commissaire ! On a vu aussi un peu le Renard Lieutenant. Oui, peut-être qu’il y en aura d’autres qui reviendront ! Le tueur à gages du tome 3 très probablement… C’est un personnage très méchant qui pourrait se faire engager par d’autres gens dans l’avenir. D’autres personnages des épisodes précédents qui reviendront aussi dans le tome 5. C’est très rigolo de les revoir mais je ne peux pas vous dire lesquels...

JSC : Dans le second tome, on assiste à un véritable défi, presque un duel digne d’un western spaghetti entre Blacksad et le Cheval qui veut lui repeindre le museau en noir ?

JG : Oui et dans ce face à face pour savoir qui est le plus dur des deux, il y a justement le fait qu’un des deux personnages est un cheval. L’image finale de la planche qui boucle le duel est aussi une référence très Western !

JSC : John Blacksad est un chat mais il garde la posture d’un être humain. J’ai été surpris de le retrouver ainsi perché sur un toit.

JG : Oui, il garde un corps d’être humain mais en même temps on le voit souvent dans des attitudes très félines. Ce qui prouve que c’est quelqu’un d’anormalement agile. On aime pousser les caractéristiques animalières des personnages plus loin et pas juste au niveau de la tête. Il y a aussi l’Ours polaire qui est immense, bien plus fort qu’un être humain normal. C’est donc bien dans un but narratif que Blacksad est plus agile et qu’il dispose de sens plus aigüs.

JSC : La belle Alma a perdu ses moustaches de chat sur la couverture du tome 3 . Est-ce pour des raisons techniques ?

JG : Visuellement, ça aurait été dérangeant pas rapport à la flamme et au symbole... Mais plus important que les moustaches, vous remarquerez le fait qu’elle ne porte pas ses lunettes ! C’est pour qu’on ne puisse pas la reconnaître au moment où elle apparaît la première fois dans l’album. À cet instant, elle a également les cheveux en queue de cheval qui lui donnent un vague air de secrétaire.

JSC : Notre héros n’a décidément pas de chances avec les femmes. Reverra-t-on la belle Alma ?

JG : Qui peut le dire ? (Rires)

JSC : Blacksad s’engagera-t-il un jour dans une relation amoureuse durable ou est-ce totalement incompatible, comme l’indique son nom ?

JG : Vous ne voulez pas que je vous dévoile tous les secrets de la série, par hasard ? (Rires) Déjà nous, nous n’avons pas la moindre idée, alors qui peut le dire ?

JSC : En refermant le tome 4, nous n’avons pas saisi toute la signification du titre : « L’enfer, le silence », c’est un titre relativement mystérieux...

JG : Le livre est truffé de références à tout ce qui est l’enfer et le silence. Ces notions sont à récupérer dans l’histoire. Comme on l’ expliqué à plusieurs reprises, l’enfer, c’est l’absence, le vide, le néant, un endroit sans musique en somme. Et le silence fait référence aussi à Sébastien, ce musicien ayant sombré dans la drogue (encore un enfer) et qui ne s’exprime plus par la musique, qui est en outre réduit au silence par la peur.

JSC : Le chat aux 3 sirènes tatouées sur le torse semble indiquer que ce n’est pas la première fois qu’il échappe à la noyade. La page de garde finale nous dévoile une autre scène surprenante où Blacksad "enfant" est sauvé de la noyade par ce même ange gardien !

JG : C’est un personnage accidentel qui apparaît dans cette histoire précise mais il n’y aura pas plus d’informations par la suite. Blacksad est un personnage d’aventurier, détective privé qui plus est. Il ne peut pas avoir un ange gardien qui lui sauve la mise à chaque fois, ce serait un boulet dans notre narration. Peut-être que les cauchemars de Blacksad expliqueront sa noyade enfantine. Mais ce n’est pas quelque chose de réellement défini. Je ne connais pas personnellement les raisons pour lesquelles le scénariste a planté ces petits indices. Cela aura peut-être de l’importance à l’avenir. Ces indices trouveront sans doute une explication dans un prochain épisode. Mais ce n’est pas le but pour l’instant et, pour moi, il n’y a pas besoin d’insister plus que cela sur ces détails.

JSC : La musique est très présente dans le quatrième album. Le gros point faible du 9e art comparé au cinéma est précisément cette absence de bande son...

JG : Ce n’est pas du tout un point faible à mon sens, la BD a son langage propre. Même si on ne peut pas mettre du son, ni imposer son rythme au lecteur, c’est déjà bien qu’on arrive à évoquer la musique de façon très efficace et très poétique dans un livre. Après, on peut renforcer cela par le dessin, c’est donc loin d’être un défaut.

JSC : Les quatre albums de Blacksad n’ont actuellement pas de lien entre eux ? Est-ce volontaire ?

JG : Disons que tout se déroule chronologiquement. L’histoire de chaque album se passe relativement peu de temps après le précédent. Petit à petit, on apprend des choses sur Blacksad. On en apprendra encore plus dans le prochain tome, tout en restant volontairement vague car il est intéressant de garder le côté mystérieux du personnage. Peut-être que dans pas longtemps, il y aura un scénario qui se développera sur deux tomes, pour profiter d’une intrigue plus longue.

JSC : Lors de l’annonce du 3ème tome de « Sorcelleries » (Dargaud), vous le présentez comme une fin de cycle...

JG : Ce troisième album boucle en effet le premier cycle. Pour l’instant, on ne continue pas la série mais dans quelques années, qui sait ? J’aimerais bien que le jeune public découvre « Sorcelleries » un peu plus que sur les deux tomes précédents. C’est pour ça qu’on avait fait pré-publier le troisième tome dans le magazine « Spirou ».

J’aime beaucoup dessiner « Sorcelleries » car c’est un univers très drôle avec un humour absurde par moment très loufoque. C’est une série qui a un grand potentiel mais malheureusement le public jeune est très difficile à conquérir et à aborder commercialement. Mais tous les enfants qui l’ont lu, qu’ils soient espagnols ou français, ont adoré ! Donc je serai ravi que le plus grand nombre découvre cette série.

La couverture du dernier album est volontairement racoleuse avec ce personnage de Zombie Pirate puisque les pirates sont redevenus très populaires dernièrement dans le cinéma. Il y a plein d’humour, plein de bons gags. Maintenant voilà, les albums sont là, voyons si la magie opère...

JSC : Sur quoi porte votre prochain travail ?

JG : Sur le cinquième Blacksad qui est déjà en route. J’ai commencé à décortiquer le scénario qui m’est arrivé récemment. J’ai commencé les études de personnages...

JSC : Une date de sortie ?

JG : On va dire fin 2013, peut-être...

Propos recueillis par Jean-Sébastien Chabannes.

(par Jean-Sébastien CHABANNES)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

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Photos : Jean-Sébastien Chabannes.

Illustrations : (C) Ed. Dargaud

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Voir l’estampe de Blacksad sur le site de Champaka

Le compte-rendu du dernier festival de Solliès-Ville 2012

 
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1 Message :
  • Bonjour,
    J’ai remarqué une légère liaison entre le tome
    2 et le tome 3. Dans le tome 2, blacksad promet
    A cotten (la pie) de l’emmener à las vegas
    Avant que celui ci ne succombe à sa blessure.
    Dans le tome 3, sur les pages qui sont au dos de
    La couverture, on voit blacksad disperser des cendres
    En bordure de las vegas.
    As-t-il profité de son job pour Hewitt Madeline pour tenir
    Sa promesse ?
    J’attend le tome 5 avec impatience, je suis un pure fan :)

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