Jules : "Dans 90% des cas, les artistes yougoslaves ont conservé toute leur liberté d’expression."

11 juillet 2018 0 commentaire
  • Légende de la bande dessinée yougoslave, Julio Radilović dit Jules, aura 90 ans en septembre prochain. Peu connu sous nos latitudes, il était présent à la 21e édition du Festival de BD de Zagreb où nous l'avons rencontré. L'occasion de l'interroger sur la bande dessinée yougoslave qui, au temps de sa splendeur dans les années 1970-1980, a été l'une des plus créatives d'Europe.

Jules (il utilise ce pseudonyme en référence à Jules Verne) est né à Mirobor, en Slovénie, le 25 septembre 1928, mais il vit à Zagreb en Croatie depuis l’âge de onze ans. Il y fera toute sa carrière. Il commence dès 1945 comme illustrateur tout en poursuivant sporadiquement ses études à l’Ecole des Arts Appliqués de Zagreb, qu’il n’achève pas car il est tout de suite sollicité par une multitude de travaux d’illustration pour la presse et pour la publicité.

Il travaille également pendant un an dans un studio d’animation avant de publier sa première bande dessinée dans la revue Horizontov zabavnik : Neznanac sur un scénario de Nikše Fulgosija (1952), une série où il succède à Walter Neugebauer, Andrija Maurović et Aleksandar Marks, légendes de la BD yougoslave.

Jules : "Dans 90% des cas, les artistes yougoslaves ont conservé toute leur liberté d'expression."
Jules dans son exposition rétrospective à la "Mosquée", le Centre Culturel de Zagreb, lors du Festival International de Zagreb en mai .
Photo : D. Pasamonik (L’Agence BD)

Mais c’est en 1955 que commence vraiment sa carrière internationale lorsque, associé avec l’homme de radio, écrivain et scénariste Zvonimir Furtinger, il publie deux ans durant la série Entdeckungen und Erfindungen (Izumi i otkrica) dans la revue Lupo de Rolf Kauka en Allemagne fédérale. La collaboration avec Furtinger se poursuivra pendant 30 ans

Toujours avec Zvonimir Furtinger, il publie ensuite dans la plus importante revue de BD yougoslave Plavi Vjesnik diverses séries d’histoire et d’aventure et surtout, de 1966 à 1974, la série Herlock Sholmes, parodie du personnage de Conan Doyle qu’il dessine dans un style humoristique, publiée notamment en France, en Grande-Bretagne et en Allemagne.

Une série d’aventures de Jules datant des années 1960.
Julio Radilović – Jules : “Afričke pustolovine / African Adventures” #59-62, 1963. Courtesy of Comic Art Gallery.

C’est avec Furtinger toujours et puis ensuite avec le scénariste et dramaturge de Belgrade Đorđe Lebović (mais aussi ponctuellement Marcel Čukli et Ervin Rustemagić), qu’il entame l’une de ses séries les plus connues : Les Partisans (1975-1989), treize histoires publiées directement, par l’intermédiaire de l’agence d’Ervin Rustemagić, Strip Art Features (SAF), dans la revue hollandaise Eppo (Ed. Oberon), mis aussi en Scandinavie, en France et en Indonésie. On lui doit aussi, toujours avec Furlinger, la série d’aventures Alexis Montserrat (1984) et diverses productions, notamment pour la SAF.

"Les Partisans", une série parue entre 1975 et 1989, sans doute la plus aboutie de Jules.
Julio Radilović – Jules : “Partizani / Partisans” #19 - Courtesy of Comic Art Gallery
"Međugorje : Gospa i djeca" (Sc. Ivo Milicevic), une BD sur l’apparition de la Vierge à Međugorje en Bosnie-Herzégovine.

Medjugorje est une enclave croate en Bosnie-Herzégonie où la Vierge serait apparue à six personnes en 1981, chose qui suscite jusqu’au scepticisme de l’Église de Rome... On y voit cependant arriver chaque année près de deux millions de pèlerins dans l’attente de miracles , comme à Lourdes. À l’occasion du 8e anniversaire de cette apparition, Jules a publié Međugorje : Gospa i djeca (Sc. Ivo Milicevic), un album imprimé en croate et dans cinq autres langues dont le français, seulement vendus sur place.

Rencontre.

Vous avez 90 ans bientôt. Quand vous étiez jeune, est-ce que vous vouliez déjà être auteur de bande dessinée ?

J’ai passé mon enfance à lire des bandes dessinées et à dessiner. À chaque fois que j’avais une feuille de papier sous la main, je dessinais dessus, et ce depuis très jeune. À l’école, je composais déjà des planches de BD. Je suis arrivé dans ce monde par la lecture des autres !

En 1952, je dessinais la BD Neznanac, qui signifie « L’Étranger » en Français, pour la revue locale Horizontov zabavnik. D’autres artistes croates collaboraient à cette revue chaque dimanche. En 1953, je laisse mes autres travaux de côté et c’est à ce moment que j’ai réellement débuté ma carrière professionnelle.

La Yougoslavie était sous tutelle communiste. En URSS, les BD étaient interdites. Quelle était la situation en Croatie ?

Il n’y a jamais de pression directe sur les auteurs de BD. Mais nous savions de nous-même que nous ne pouvions pas tout nous permettre : les aspects politiques, les allusions au socialisme étaient exclus. Nous ne pouvions pas nous permettre de faire un commentaire. Nous savions où placer la ligne de l’interdit, même si concrètement il n’y avait ni pression, ni censure. Dans 90% des cas, les artistes yougoslaves ont conservé toute leur liberté d’expression. Du moment que vous ne touchiez pas à la politique, tout allait bien pour vous et on vous laissait tranquille.

Herlock Sholmès, dans sa version British, by Jove !

Les revues comme Stripoteka avaient une grande audience. Dans les années 1970 et 1980, les comic books américains ou italiens rencontraient un vif succès, mais la tendance a changé dans les années 1990, à cause de la guerre. De ce fait, était-il facile pour vous de vivre de votre art ?

Le principal enjeu pour moi en tant qu’artiste à partir des années 1990, c’était que mes amis, qui étaient notamment les scénaristes avec lesquels je travaillais, ont quitté le métier ou sont morts. Et je n’ai jamais réussi à m’entendre avec la nouvelle génération de scénaristes. À partir de ce moment-là, c’est devenu dur pour moi de vivre de la BD : je n’ai jamais accroché avec aucun de ces nouveaux venus, et leur travail ne m’a jamais vraiment inspiré. On ajoute à cela les conditions économiques de la fin des années 1990, avec l’éclatement de la Yougoslavie, qui ont fait que rien ne marchait plus. Je ne pouvais plus continuer à travailler, le système a changé en même temps que le pays, et cela n’a plus fonctionné pour moi.

C’est donc pour ça que vous avez arrêté...

En réalité, la raison principale de mon arrêt, c’est que j’ai le sentiment que Les Partisans (De Partizanen) est mon chef-d’œuvre. Après ça, je n’ai plus rien fait d’aussi abouti et je voulais arrêter plutôt que de faire des bandes dessinés qui me sembleraient inférieures à cette série. Je ne ressentais plus le besoin de faire des BD, alors j’ai arrêté la production intensive que j’avais dans les années 1980 quand mes séries ont touché à leur fin.

Une planche en couleurs des "Partisans"

Vous êtes surtout célèbre pour votre parodie de Sherlock Holmes, Herlock Sholmes. Un mot sur cette série ?

Zvonimir Furtinger a toujours été mon écrivain et mon scénariste préféré. Mes meilleurs œuvres ont été écrites par lui, il était tout à la fois doué pour caractériser les personnages, retranscrire les émotions, imager les blessures mentales. C’était un bon auteur ! Cela a immédiatement fonctionné entre nous et nous avons été des collaborateurs et amis pendant près d’un demi-siècle. Mais ça ne lui a pas vraiment plu d’écrire Les Partisans, ce n’était pas sa tasse de thé, alors il n’en a fait qu’un tome. Par la suite , c’est un auteur de Belgrade, Đorđe Lebović, qui a repris la série.

Dans Les Partisans, il y a un passage sur la Shoah. Qu’est-ce que ça vous a fait de dessiner ça ?

Cette thématique n’est pas prédominante dans Les Partisans. J’ai bien fait un passage dessus, mais je voulais que cette série soit plutôt dénuée de connotations politiques, que ça soit de la pure aventure, l’expérience d’un soldat. C’est pour ça que la plupart des séquences ont un côté rocambolesque, ce ne sont pas des manifestes politiques. Mais bien sûr, j’ai conscience de la réalité de la Shoah. Ça a fait partie de notre monde, alors cela devait être dans mon histoire. Mais je ne voulais pas que ça y joue une place centrale.

Comment les lecteurs ont-ils réagi à la parution ?

La série a été tout de suite très populaire à son lancement ! Beaucoup de lecteurs et même des professionnels du monde de l’édition m’ont demandé de faire de plus en plus de pages. Mais malheureusement, c’est tombé au mauvais moment : la Croatie avait une relation particulière avec le communisme durant les années 1990. Les Partisans n’ont pas pu être republiés tout de suite, il a fallu attendre... Maintenant, que cela a pu le faire, l’accueil a encore été bon. Les gens viennent nombreux aux séances de dédicace et certains me disent même que Les Partisans est leur BD préférée, qu’elle a eu une énorme influence sur eux. Cette série a toujours été bien reçue. Il y a juste eu ce petit moment de creux quand la publication était contrariée par l’idéologie.

Une édition récente des "Partisans" sous la forme d’albums.

Combien d’exemplaires ont-ils été vendus ?

Pour la réédition, il y en a eu 500, [1] car le marché du livre et de la BD ne va pas fort ici. Mais à l’époque, quand Les Partisans étaient publiés dans des revues, la BD était très lue parce que les gens se faisaient passer leurs exemplaires découpés dans le journal, s’en faisaient cadeau. Il y en a même qui reliaient les livres eux-mêmes.

Propos recueillis par Didier Pasamonik. Retranscription de Céline Bertiaux.

(par Didier Pasamonik (L’Agence BD))

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

Thanks to Slaven Goricki and Zrinka Višnar, and to Mladen and Mislav Novaković.

[1C’est un tirage classique pour la BD croate, dont les best sellers se vendent entre 500 et 1000 exemplaires seulement, alors qu’avant la guerre, le marché yougoslave permettait des tirages jusqu’à 100 000 ex. au titre. Il faut espérer que le marché se reconstruise dans les années à venir.. NDLR.

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