Karlien De Villiers : "Cet album était une manière de dire adieu à ma mère"

13 mai 2008 0 commentaire
  • Lors de son passage au Festival de la BD d’Angoulême, nous avions rencontré {{Karlien De Villiers}}, une jeune auteure sud-africaine. Elle y aborde le décès de sa mère lorsqu’elle était encore enfant, mais aussi le contexte politique des années ’80 dans son pays. Ce roman graphique est un véritable témoignage sur cette époque où l’apartheid commençait à vaciller.

Serge Ewenczyk, vous êtes l’éditeur de la traduction française de « Ma mère était une très belle femme ». Comment avez-vous découvert l’œuvre de Karlien De Villiers ?

SE : À la Foire Internationale du Livre de Francfort, je suis tombé sur la couverture du livre de Karlien dans le catalogue d’un éditeur. J’ai vu différents crayonnés et planches du projet, et j’ai été attiré par la thématique : Karlien y raconte sa jeunesse en Afrique du Sud. Un sujet qui n’avait pas encore été abordé chez nous. J’ai donc fait une offre…
La version originale du livre a été éditée en allemand, car l’éditeur est suisse allemand. Nous avons réalisé la traduction.

Karlien De Villiers : "Cet album était une manière de dire adieu à ma mère"Karlien De Villiers, pourquoi vous êtes-vous raconté ? Vous auriez pu écrire une auto-fiction ou une fiction plutôt que vous attarder sur votre propre vie…

KDV : Lorsque j’ai commencé à travailler sur ce livre, je ne l’envisageaisque comme une sorte de thérapie. En fait, j’ai commencé à l’écrire et à le dessiner pour moi-même. Je commençais à oublier qui était ma propre mère et il me semblait opportun de fixer les choses sur papier. Au bout de quelques pages, je me suis aperçue qu’il m’était impossible de ne pas raconter, en filigrane, le contexte historique et politique de l’Afrique… Mais je n’étais pas décidé à le publier !

Quel a été le déclic ?

KDV : Anna Sommer, une illustratrice suisse, a vu mes travaux et mes planches lorsqu’elle est venue animer un atelier en Afrique du Sud. Elle m’a encouragé dans cette voie et m’a conseillé de présenter mon projet à son éditeur, Arrache-Cœur. Vous connaissez la suite…

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Extrait de Ma mère était une très belle femme

Se raconter, c’est douloureux ?

KDV : Il y a eu des hauts et des bas. Plus j’avançais dans l’histoire, plus j’avais besoin de me détacher de l’image idéalisée que j’avais de ma mère. Ce n’était pas une personne parfaite, et il fallait que je décrive avec objectivité toutes ses facettes … Mais mon travail de deuil progressait au fil des pages. Réaliser ce livre, était une manière de dire adieu à ma mère.
Publier cette histoire a été un acte difficile par rapport à ma propre famille. J’ai changé certains noms pour éviter les ennuis.

Vos proches l’ont-ils lu ?

KDV : Je ne sais pas. Je n’en parle pas avec eux. Ils savent que le livre existe. Ma sœur a lu le premier chapitre, et elle n’a pas accepté que je parle d’elle. Nous avons été en froid à cause de cela. Mais cela s’est décanté.

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Extrait de "Ma mère était une très belle femme"

Vous expliquez le contexte politique et économique qu’a traversé l’Afrique du Sud. En tant qu’Européen, j’ai été étonné de découvrir qu’il existait une classe moyenne blanche dans votre pays.

KDV : La réalité est beaucoup plus complexe que celle représentée dans le livre. La communauté blanche est extrêmement diverse. Parmi les Blancs, ont trouve des riches, des personnes issues de la Middle Class et enfin des pauvres. Il y avait bien sûr une distinction entre les Blancs, les Noirs et les Métis. Même les plus pauvres des Blancs se croyaient supérieurs aux Noirs. Dès l’âge de trois ans, je savais que j’étais une petite fille blanche issue de la classe moyenne…

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Une peinture réalisée par Karlien De Villiers
(c) K. De Villiers

Existe-t-il un marché de la BD en Afrique du Sud ?

KDV : Non. En dehors des comic strips d’humour tels que Madame et Eve [1], il n’existe quasiment rien ! Il y a bien sûr l’une ou l’autre revue éditée par des auteurs indépendants, mais rien d’officiel. C’est très difficile de trouver un éditeur en Afrique du Sud. J’ai proposé ce livre à des éditeurs généralistes là-bas, mais tous m’ont dit que c’était trop risqué de le publier. Il y a un petit marché, mais que pour les comics ou les mangas importés.
Et puis, la perception de la BD est différente : les Sud-africains pensent que la BD doit n’être qu’éducative. Bref, un moyen pour sensibiliser les gens sur des problèmes spécifiques comme le Sida par exemple. Le gouvernement aide et subventionne les BD qui ont ce rôle-là.

SE : Lorsque la ministre de la culture, Madame Christine Albanel, est passée sur notre stand, au festival de la BD d’Angoulême, elle nous a parlé de Madame et Eve. Elle connaissait cette bande dessinée. Étonnant !

KDV : L’Afrique du Sud est un pays de 35 millions d’habitants, mais il n’y a plus ou moins que cent mille personnes qui peuvent se permettre d’acheter des livres. Cela rend les choses plus difficiles pour les auteurs de BD. Ce genre culturel est considéré comme un luxe !

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Une peinture réalisée par Karlien De Villiers
(c) K. De Villiers

Quels sont vos projets ?

KDV : Je suis enseignante dans le département des Beaux-Arts de l’université de Stellenbosch. Cela ne me laisse pas beaucoup de temps pour dessiner. J’ai envie de réaliser des livres pour enfants, et de développer ma carrière de peintre. Une galerie du Cap a exposé mon travail. C’est beaucoup plus rémunérateur que la BD. J’ai bien évidemment des projets de bande dessinée. Si le décide de les mener à bien, la création de ma prochaine BD risque de me prendre des années pour les raisons évoquées plus haut.

(par Nicolas Anspach)

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