Karthala : la bande dessinée à l’essai

30 décembre 2016 0 commentaire
  • Dans un contexte de publications qui reste abondant (5000 en moyenne chaque année selon le Rapport Ratier), les essais sont utiles car ils permettent de distinguer les ouvrages qui, contrairement au tout-venant, aux œuvres d’opportunité liées à l’actualité ou à une attraction ponctuelle, inscrivent leur trace dans l’histoire. Mais ce corpus structurant qui s’enrichit annuellement d’une centaine de titres a aussi ses petites manies et ses effets de mode. Exemple avec les éditions Karthala.
Karthala : la bande dessinée à l'essai

L’histoire de la bande dessinée, nos lecteurs le savent, n’est pas un sujet si facile que cela à traiter. Cela demande l’exploration d’un corpus large (des milliers de BD à lire…), une certaine technicité (la connaissance du manga est une spécialité très différente de celle des comics ou de la BD franco-belge), une vision globale (un sujet –que ce soit la cuisine ou la chevalerie- est traité très différemment d’un pays à l’autre) et si possible une bonne maîtrise de disciplines très différentes (histoire, économie, sociologie, sémiologie…).

Bref, il faut faire des choix, le plus souvent arbitraires, circonscrire de façon précise son champ d’investigation, faute de quoi on aura à faire face à une inflation de références. Il faut aussi rester si possible dans son champ de compétence, car un auteur d’essai n’est pas un journaliste qui peut se contenter d’un instantané pour fournir une information ou une analyse en quelques traits.

Il faut en plus des qualités d’écriture, car une connaissance mal transmise est vaine.

Un éditeur d’essais sur la BD : Karthala

La publication d’essais est une vraie spécialité éditoriale : les tirages sont restreints (quelques centaines d’exemplaires seulement parfois), la « niche » de clientèle réduite, et donc la diffusion particulièrement fine : on s’adresse à une population de chercheurs, d’universitaires, ou d’ultra-passionnés qui ne vous autoriseront pas le moindre écart ! Bref, c’est un métier difficile.

Fondée en mai 1980 par Robert Ageneau, la maison d’édition Karthala (un volcan des Comores) s’est longtemps spécialisée dans la publication d’essais académiques –fréquemment issus de thèses- sur les questions internationales en rapport avec les « pays du Sud », le plus souvent l’Afrique car cet éditeur publie aussi la revue Politique africaine. Depuis bientôt trois ans, le label est dirigé par un nouveau directeur, Xavier Audrain, un historien spécialisé dans l’histoire des religions, qui a su redévelopper le catalogue au rythme d’une centaine de nouveautés par an. Les derniers titres parus s’inscrivent dans l’actualité : les migrants, « Être homosexuel au Maghreb », la crise de la modernité, etc.

Une collection d’essais dédiés à la bande dessinée

Une collection se distingue des autres : Esprit BD. Pour Audrain, vaillant quadra lui-même ancien chercheur, c’était un créneau évident, d’autant qu’il est animé par Philippe Delisle, professeur d’histoire contemporaine à l’Université Lyon 3, dont les recherches sont souvent centrées sur le discours catholique et colonialiste de la BD franco-belge. Et, de fait Delisle est l’auteur ou le directeur d’ouvrages de la plupart des titres touchants à ce sujet : Bande dessinée franco-belge et imaginaire colonial (2008), Spirou, Tintin et Cie : une littérature catholique ? (2010), De Tintin au Congo à Odilon Verjus : le missionnaire, héros de la BD belge (2011), Tintin et Spirou contre les négriers. La BD franco-belge une littérature antiesclavagiste ? (2013), Bandes dessinées et religions. Des cases et des dieux [Dir.] (2016). Une véritable obsession qui a le mérite cependant de quadriller ce sujet jusqu’ici peu exploré par les chercheurs.

Mais depuis quelques temps, Philippe Delisle a élargi le champ de ses investigations en dirigeant des ouvrages un peu moins académiques comme Milou, Idéfix et Cie : le chien dans la BD (2012), BD Western – Histoire d’un genre par Tangi Villerbu (2015), les très intéressants ouvrages dirigés par Tristan Martine, agrégé d’histoire, directeur du Laboratoire Junior Sciences Dessinées de l’École Normale Supérieure de Lyon qui collabore régulièrement à notre site et à qui l’on doit Le Siècle des Lumières en bande dessinée [Dir.](2014).

Imagiers du Moyen Âge

Ces deux historiens viennent de sortir coup sur coup deux ouvrages sur des thèmes rares.

Le Moyen Âge en bande dessinée est dirigé par Tristan Martine. Cette partie mal connue de l’histoire, mais de plus en plus défrichée par les historiens, est depuis longtemps un sujet abondamment illustré par les auteurs de BD qui prolongeaient là la tradition des récits de chevalerie, source infinie d’aventures héroïques. La fameuse Tapisserie de Bayeux créée à cette époque ne serait-elle pas l’ancêtre de la bande dessinée ? En historien, Tristan Martine écarte cette hypothèse (en faveur d’une autre, tout aussi contestable, mais bon…)

Le rapport entre la BD et le Moyen-Âge avait été déjà sérieusement étudié, souvenez-vous-en, par l’excellente médiéviste Danièle-Alexandre Bidon, une historienne qui connaît bien le 9e art pour l’avoir étudié pendant des années avec Pierre Couperie, référence de l’histoire de la bande dessinée s’il en est.

Gage de qualité, on la retrouve plus d’une fois au sommaire de cet ouvrage et elle a bien bossé ! Rares sont en effet les chercheurs qui élargissent leur champ d’investigation hors des albums que l’on trouve communément en librairie. Là, notre historienne est allée chercher des exemples dans des revues d’avant-guerre ou de guerre, dans des mangas, dans des classiques de la BD américaine, détaillant les stéréotypes et les mettant en relation avec le contexte historique de leur publication. De la véritable histoire culturelle !

Elle est soutenue dans le sommaire par Tristan Martine, Maxime Perbellini, Alain Corberalli, Aymeric Landot, Magali Janet, Florence Plet-Nicolas, Carole Mabboux, ou Julie Gallego qui, chacun à leur manière passent en revue le sujet sous des angles et des corpus très variés (Godefroid de Bouillon, Jhen de Jacques Martin, la représentation de l’Islam dans la BD, etc.). Avec à chaque fois, des articles sérieux, solidement appuyés sur des références détaillées, et qui plus est, le plus souvent bien écrits. Une référence et une mine d’or pour les chercheurs !

Une histoire « politique » de la BD belge francophone

On retrouve Philippe Delisle dans une curieuse Histoire politique de la BD belge de langue française des années 1920 à 1960. Sujet ardu, tellement vaste que l’on se demande comment notre historien va l’aborder. Disons-le d’entrée : mal. Reprenant une partie de ses travaux précédents, l’analyse « politique » tourne surtout autour de vieilles antiennes : la BD belge est catholique, royaliste, anticommuniste, raciste, anticolonialiste et antisémite.

Ce n’est pas faux pour le premier point : la BD belge est née sur les fonds baptismaux de la presse catholique. Mais comme les BD française, italienne et espagnole, la bonne affaire ! Des combats entre le parti clérical et les « libéraux », notamment autour de la « Guerre scolaire » dont les échos se prolongent jusque dans les années 1920, on ne parle guère. Pourtant, le seul ouvrage qu’Hergé illustre pour Léon Degrelle ne parle que de cela ! Notre chercheur ignore manifestement le contexte politique belge qui est à l’origine de la création des publications du XXe siècle, du Croisé ou de Petits Belges publié par l’abbaye d’Averbode.

Le fait d’écarter la Flandre du champ d’investigation est une autre aberration : la plupart de ces publications sont bilingues et la Flandre catholique pèse forcément sur des publications qui vont à l’encontre d’une Wallonie francophone, socialiste et laïcarde. Ce n’est pas un hasard si l’on y parle de « croisade eucharistique » avec le scoutisme en fer de lance.

L’anticommunisme, le colonialisme viennent essentiellement de ces milieux-là : bourgeois, conservateurs, pas des ouvriers des charbonnages du Borinage, ni des paysans flamands dont le catholicisme est bien différent de celui du sud du pays d’où un lectorat développé autour des écoles salésiennes (enseignement catholique professionnel). Nos lecteurs savent que les missionnaires de Tintin au Congo sont là pour susciter des vocations auprès de jeunes lecteurs qui seront les futurs cadres de la colonie belge.

Les exemples pêchés dans les œuvres de Jean-Michel Charlier dans cet ouvrage reproduisent, sans vraiment les renouveler, de vieux clichés exploités depuis les essayistes gauchisants des années 1970 (Cf. Donald l’imposteur) où l’on traquait les Rastapopoulos de la BD belge pour mieux en dénoncer les clichés et souligner le ton progressiste des auteurs de la nouvelle vague. Ces exemples restent pertinents, certes, mais leur analyse en est sommaire. L’auteur sait-il que Jean-Michel Charlier est le premier auteur belge à parler du sort des Juifs pendant la Shoah, dès 1952, trente ans avant ses confrères ? Que le discours sur les Juifs récurrent chez Jijé est davantage porté chez cet auteur par l’antijudaïsme chrétien pré-Vatican II, comme chez Pilamm, que par l’antisémitisme que l’on décèle chez Hergé dans les années 1940 ? Ces nuances ont cependant toute leur importance.

L’ouvrage de Philippe Delisle vaut cependant pour son travail de défrichage d’un corpus qui n’a pas encore été vraiment labouré jusqu’ici. Mais pour ce qui est de l’analyse politique, il reste du chemin à parcourir…

(par Didier Pasamonik (L’Agence BD))

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