L’Anniversaire de Kim Jong-il : la Corée du Nord dévoilée par Mélanie Allag et Aurélien Ducoudray

23 août 2016 2 commentaires
  • Par les yeux d'un jeune Nord-coréen, le lecteur traverse les frontières imperméables du régime dictorial pour mieux comprendre le quotidien de sa population. Au départ captivant, ce livre devient rapidement poignant, tout simplement.

Jun Sang est un petit garçon de Corée du Nord comme tant d’autres. Si ce n’est qu’il est très fier de son anniversaire, car il est né un 16 février tout comme son cher dirigeant Kim Jong-Il ! Même si on ne fête pas les anniversaires en Corée du Nord, lors des grandes fêtes qui célèbrent leur dirigeant Kim Jong-Il, il a toujours un peu l’impression que c’est lui qu’on célèbre !

Jun Sang vit comme on lui apprend à l’école : le grand leader veille sur lui, lui désigne ce qu’il doit faire et ceux qu’il doit haïr de toutes ses forces, à commencer bien entendu par ces ignobles Américains qui veulent imposer leur joug, ainsi que les fantoches de la Corée du Sud dont il connaît bien l’horrible vie grâce à la BD « Le Monde pourri est malade ». Mais ce paradis et la foi indéfectible de Jun Sang en Kim Jong-il vont être de courte durée, car sa famille et les événements vont imposer à Jun Sang de découvrir une autre face du régime…

L'Anniversaire de Kim Jong-il : la Corée du Nord dévoilée par Mélanie Allag et Aurélien Ducoudray

Avec une quinzaine d’albums scénarisés, Aurélien Ducoudray s’impose progressivement comme une des valeurs sûres de ces dernières années. Son expérience de photographe de presse, de journaliste et de reporter de télévision lui a donné l’occasion de voyager et de s’intéresser à bien des sujets qu’ils traite avec un angle de vue nouveau, tout en prenant l’option de la fiction afin de mieux impliquer le lecteur dans le contexte qu’il décrit : Clichés de Bosnie, Championzé, Amère Russie, El Paso, La Faute aux Chinois, Sixteen Kennedy Express, Young (Tunis 1911-Auschwitz 1945) , Gueule d’amour, The Grocery, Békame, Bob Morane Renaissance, La Malbête, etc.

Cette acuité dans le propos s’affiche dès la couverture de L’Anniversaire de Kim Jong-Li. Le grand portrait du dictateur s’impose au lecteur : voici un livre qui, sans détour, parle de la Corée du Nord, et de sa politique. Mais ce grand portrait est porté par l’ensemble de petits Coréens du nord : le prisme passe donc par leur regard, une génération endoctrinée qui s’aperçoit progressivement des malversations du régime. Plus que tout autre enfant, Jun Sang se découvre pour saluer le lecteur : sans être un esprit rebelle, il a un caractère fort et attachant. Le lecteur va donc se couler dans ses pas pour mieux comprendre ce pays qui vit volontairement à l’écart du monde.

Par le regard de ce jeune enfant, Ducoudray évite le piège qui consiste tirer à boulets rouges sur le régime dans un réquisitoire à charge. Au contraire, ses yeux naïfs, sa jeunesse permettent de réellement comprendre la quotidien de la population. Ceci au travers des "coutumes" nationales, de leurs jeux plus ou moins innocents, mais également des travaux agricoles obligatoires.. ou des « patrouilles nocturnes dans leur école pour prévenir d’une attaque américaine ou de toute activité suspecte des fantoches du sud ».

Au passage on y découvre une analyse inattendue des bandes dessinées nord-coréennes, de leur utilisation dans la propagande pour l’endoctrinement des masses populaires. Avec un usage très efficace et très explicite qui s’insinue dans l’imaginaire du jeune Jun Sang, comme dans celui de tout lecteur de son âge.

Ces développements prennent toute la première moitié du livre avant que les événements ne basculent. Apprenant quelques secrets de famille, par le biais de la télévision (fenêtre interdite sur le monde) et poussé par la famine qui ravage son pays, Jun Sang et sa famille décident de passer en Chine… pour mieux se faire prendre par les gardes-frontières nord-coréens. Le voilà donc internés dans un camp de prisonniers.

Pour ceux qui ont lu Lunes Birmanes de Sophie Ansel & Sam Garcia, paru chez le même éditeur), L’Anniversaire de Kim Jong-Il aborde toutes les aspects du régime sans renfort d’horreur ou de cases trop rudes comme c’était le lot de l’album précité. Le fait d’avoir pris le temps de vivre avec le jeune héros avant de traverser le miroir donne encore plus de force à la représentation des épreuves qu’il traverse.

Le graphisme et les couleurs de Mélanie Allag éclairent ces propos sans utiliser d’artifices grandiloquents. Son dessin sobre convient particulièrement à la description du régime en place, mais permet également de placer ce livre dans les mains des plus jeunes lecteurs qui veulent comprendre ce qui passe en Corée du Nord. Le basculement en noir et blanc souligne d’ailleurs la détresse des personnages, l’absence de toute perspective d’avenir, en seconde partie d’album.

tout au long de ces 140 pages, les personnages prennent progressivement une place de plus en plus importantes, et Mélanie Allag parvient à transmettre de fortes et belles émotions au lecteur, comme lorsque cette famille simple se retrouve aux prises à des difficultés qui les dépassent, faisant d’un récit déjà captivant, une relation tout simplement poignante.

Avec le Pyongyang de Guy Delisle (un auteur dont on attend d’ailleurs le prochain opus dans les jours qui viennent), L’Anniversaire de Kim Jong-Il s’impose également comme un ouvrage de référence incontournable sur le sujet. Alors que le premier proposait le point de vue d’un Occidental adulte, le regard du jeune Jun Sang modifie sans aucun doute la perception que l’on a pu avoir jusqu’ici d’une dictature qui cache ses exactions aux yeux du monde.

Le rêve d’un enfant, tiraillé entre la propagande véhiculée par la bande dessinée et sa famille...

(par Charles-Louis Detournay)

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