"L’Arborescent", métamorphose inquiétante de Pieter Coudyzer

2 mai 2017 0 commentaire
  • Pieter Coudyzer s'est d'abord distingué dans l'animation, avant de publier - en France chez Presque Lune - son premier roman graphique. Que ce soit dans ses courts métrages ou sa bande dessinée, un sombre pessimisme domine le ton comme les couleurs. Solitude, angoisse et difficultés sociales sont décrites avec finesse et une certaine audace graphique.

Tom est vaguement allongé sur son lit, un livre entre les branches. Entre les branches ? Ce n’est pas très pratique, mais Tom lui-même convient qu’il s’agit d’une des dernières choses qu’il peut encore faire. Car il se change en arbre, et cette métamorphose a débuté bien des années auparavant. On comprend alors qu’il soit sans réaction alors que des policiers cognent à sa porte.

Ainsi commence L’Arborescent, récit étrange et oppressant, psychologique et fantastique, de Pieter Coudyzer. Celui-ci s’était jusqu’à maintenant distingué principalement grâce à ses courts métrages d’animation, dont certains ont été primés, notamment au Festival du film d’animation de Bruxelles. Son premier roman graphique avait été édité en 2015 par Xtra aux Pays-Bas (titre original : Woerkeraar). Il aura donc fallu attendre deux ans pour le lire en français, grâce à la traduction de Laurent Bayer et au travail de l’éditeur Presque Lune.

"L'Arborescent", métamorphose inquiétante de Pieter Coudyzer
L’Arborescent © Pieter Coudyzer / Presque Lune 2017

L’Arborescent est construit sur un long retour en arrière, puisque Tom commence à raconter sa propre histoire au moment où les policiers surgissent. Il prend alors la parole, de façon parcimonieuse mais sans ambiguïté, pour dérouler le fil de son existence à la fois pitoyable et édifiante.

Son enfance n’est pas heureuse. Marginalisé par ses camarades de classe, raillé par son institutrice, plutôt ignoré par une mère dont on ne voit jamais le visage, il se retranche dans ses rêveries et s’échappe de sa triste réalité en écoutant un enregistrement de bruissement de la forêt. Son adolescence est à peine évoquée mais nous l’imaginons dans cette droite ligne : solitude, frustration et violence subie. Sa vie de jeune adulte n’est pas plus épanouissante, mais il parvient à décrocher un diplôme et à trouver un emploi, jusqu’au drame final.

Ce destin - être dans le monde tout en vivant, de façon plus ou moins contrainte, en marge - appelle la mélancolie voire la dépression. Mais à ces difficultés sociales et psychologiques vient s’ajouter une singularité cette fois-ci unique : Tom se transforme, lentement mais sûrement, en arbre.

Le corps de Tom subit un changement inconcevable. A la suite d’une nuit passée seul dans les bois, sa chair se met à produire des feuilles, ses membres deviennent des branches et sa peau se fait écorce. Mais cet arbre pousse aussi "dans sa tête", comme il le dit à plusieurs reprises. Cette transformation est une malédiction, qui l’éloigne encore davantage de la société. Mais c’est dans le même temps une bénédiction, tant la forêt est son élément et tant elle lui apporte d’apaisement.

L’Arborescent © Pieter Coudyzer / Presque Lune 2017

Que faut-il voir dans cette métamorphose ? L’auteur ne nous donne pas de clé de compréhension. Au lecteur de choisir. Nous pouvons nous contenter de prendre cette bande dessinée comme un récit fantastique, sorte de Horla où le végétal remplace le spectral. Nous pouvons aussi y chercher une métaphore, comme dans le Big Kids de Michael DeForge. Mais là où le dessinateur canadien faisait référence aux mutations adolescentes, Pieter Coudyzer demeure évasif.

Plutôt qu’une métamorphose, nous pouvons ainsi voir cet arbre qui grandit en Tom comme une pathologie invasive. Il pourrait s’agit d’une maladie, au sens physiologique, mais plus probablement d’une pathologie psychologique et sociale. Névrose, psychose, dépression ? Peu importe le diagnostic, puisque l’imaginaire l’emporte finalement, mais il est certain que la marginalité de Tom et sa métamorphose sont liées.

Les couleurs et le graphisme choisis par Pieter Coudyzer rendent le désarroi de son personnage presque palpable. Utilisant un trait parfois précis, parfois brouillon, des couleurs dominées par le brun et le kaki, il nous fait ressentir la mélancolie de Tom. La composition des planches, relativement classique, évite la monotonie grâce à quelques pleines pages et apporte un contrepoint au style très travaillé, qui même encrage et aquarelle. L’ensemble est d’une lecture aisée, malgré la difficulté des thèmes abordés, notamment grâce à l’emploi mesuré du récitatif, écrit simplement et jamais envahissant.

Pieter Coudyzer livre donc un premier roman graphique touchant et troublant. S’il est difficile de dire dans quelle mesure cette bande dessinée est autobiographique, nous sentons à la lecture de L’Arborescent qu’il s’agit d’une oeuvre très personnelle. Comme dans ses courts-métrages, avec lesquels nous pouvons mettre ce livre en perspective, Pieter Coudyzer fournit un travail original sur les textures, les sons et le temps, mais de façon bien sûr différente selon son mode d’expression.

I SHALL NOT MOVE 2.0 from Pieter Coudyzer on Vimeo.

L’Arborescent © Pieter Coudyzer / Presque Lune 2017

(par Frédéric HOJLO)

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