L’affaire des caricatures de Belleville

5 avril 2006 4 commentaires
  • Le 28 mars dernier, quelques voyous avaient vandalisé l'exposition de dessins de presse raillant toutes les religions, « Ni Dieu, ni Dieu », en place sur les cimaises de « La Mer à Boire », un café-galerie situé sur les hauteurs de Paris, dans le XXe arrondissement. Hier soir, le « lieu dessiné » de Belleville recevait une centaine de personnes à l'occasion d'un débat avec les habitants du quartier.

Il se fait que nous y étions, David Taugis et moi, lorsque cela s’est passé. Le printemps commençait à darder ses premiers rayons. Une douceur agréable qui tranchait avec la rigueur hivernale des jours précédents donnait à la journée un air de vacances. Les écoles étaient en grève pour cause de CPE. La Mer à Boire est un « café dessiné » dont nous vous avons déjà parlé et où se réunissent souvent les amateurs de bande dessinée mais aussi un bon nombre d’auteurs. Ainsi, on y croise aussi bien Farid Boudjellal, un voisin, que Georges Wolinski ou Claire Brétécher, et quelques rédacteurs d’ActuaBD.
Son expo « Ni Dieu, ni Dieu » annonce clairement la couleur. Sur l’affiche, un dessin de Beaujour titre : « Oui à l’amalgame... » Devant un iman, un rabbin et un curé, un quidam dit : « Vous êtes tous aussi cons ! » [1]. Quand les faits surviennent, l’expo était déjà ouverte, sans incident, depuis 20 jours. Des enfants jouent sur la terrasse qui fait face au Parc de Belleville dont la pente abrupte plonge vers Paris.

L'affaire des caricatures de Belleville
Entre Luz et Chard, dessinateurs de Charlie Hebdo, Malika, propriétaire de la Mer à Boire.
Au mur, des dessins recouverts de l’affichette : "Censuré".
Photo : D. Pasamonik

Censuré !

Est-ce la douceur de la journée ou le désœuvrement du CPE qui provoqua une brusque montée de fièvre ? On ne sait. En quelques minutes, une bande d’une douzaine de gamins et de filles de 8 à 14 ans firent irruption dans le café en stigmatisant les dessins qui, sur les murs, insultaient, selon eux, l’Islam. Derrière eux, en face, sur la place, des « grands » assistaient à la scène en rigolant.

Les tenanciers du bar, Marika en tête, ont l’habitude de ce genre d’intimidation. En dehors même du contexte de cette expo, ils avaient eu la visite de voyous un peu plus grands qui tentaient de négocier une protection contre l’assurance d’un bar et d’une table « ouverte », dont ils auraient pu jouir à volonté. Comme ils ont l’habitude, les propriétaires du lieu, Zayed Bader, Marianne Goussy et Marika Bret, ne s’énervent pas.

Un jeune noir qui n’a pas douze ans interpelle Zayed et lui dit : « -Tu es raciste, toi ? ». Zayed lui répond : « - Pourquoi tu dis ça ? ». « - Parce que tu exposes des dessins contre l’Islam », lui rétorque le gamin. Zayed lui explique qu’il est lui-même d’origine maghrébine, éduqué dans l’Islam et qu’il n’est pas choqué par ces dessins, car il respecte la liberté d’opinion. Il explique que l’expo ne s’attaque pas qu’à l’Islam mais à toutes les religions : le Catholicisme, le Judaïsme, le Bouddhisme, même les sectes !

Le caricaturiste Willem
Derrière lui, une vitre brisée par les vandales. Photo : D. Pasamonik

Malgré ces tentatives d’explication, la bande de gamins s’énerve et bientôt les agressions commencent : des cadres sont arrachés et jetés à terre. Un petit gros de 12-13 ans, précisément l’un de ceux qui ont arraché un dessin du mur, s’exclame ! « Vous êtes des athées ! ». Ensuite, les grands interviennent, visent l’expo et commentent : « C’est chaud ! Vous attaquez l’Islam ! Les Frères musulmans de Belleville vont venir vous brûler votre baraque.  » Un homme d’une quarantaine d’années, barbu, qui joue la tempérance, renchérit : « Vous faites de la provocation, ça va tourner mal ! » Par souci d’apaisement, les propriétaires du bar décident de recouvrir les dessins visibles de l’extérieur d’une feuille sur laquelle il est écrit « censuré ». Cela ne suffit pas. Tous les jours qui suivent, le bar reçoit des menaces, subit les intimidations. Avant-hier, un pavé est même jeté dans la vitrine.

Siné, l’un des piliers de Charlie Hebdo
Un des caricaturistes exposés et solidaires. Photo : D. Pasamonik.

« La laïcité : un principe »

Hier soir, une centaine de personnes étaient là pour soutenir la liberté d’expression. Dans la foule, on reconnaissait plusieurs des dessinateurs exposés : Siné, Luz, Charb, Tignous, Willem, Riad Sattouf et bien d’autres. Jacqueline Lalouette, la grande historienne de la Libre Pensée, avec laquelle j’ai coécrit un livre sur la caricature anticléricale était là, elle aussi.

Le débat, animé par Marika et Charb, a donné la parole à tout le monde : Elus du XXème arrondissement, anars venus faire leur numéro, libre-penseurs inquiets de la montée des intégrismes religieux, et aussi quelques jeunes du quartier parmi lesquels on pouvait reconnaître certains auteurs des actes de vandalisme dont nous avions été les témoins.

Un aveugle du quartier et son chien venus soutenir le café.
Photo : D. Pasamonik.

Inutile d’attendre de la part de positions aussi éloignées qu’elles se réconcilient en une soirée, même si un aveugle (!) habitant le quartier et d’origine maghrébine a invité ses jeunes voisins à admettre que même si ces dessins sont choquants, c’était une bénédiction de pouvoir les voir et de jouir d’une espace de liberté comme celui-ci. Le fait est que la soirée s’est déroulée sans incidents. La présence de policiers en civils et une faction de la police alertée par la Mairie et garée pas loin y étaient peut-être pour quelque chose. Mais des propos sensés ont été échangés.

À un jeune qui l’interpellait en disant : « - Vous admettez que ces dessins sont bien là pour choquer  ? », Charb répondit avec beaucoup d’à-propos : « Pour moi, ce n’est pas de la provocation, ou alors, il faut considérer que la démocratie et la liberté d’expression sont de la provocation. On ne va pas arrêter tout au prétexte que c’est de la provocation. On nous dit que c’est parce que ce quartier est à majorité musulmane. D’abord, je n’en suis pas sûr, mais c’est d’abord un quartier et pas un quartier à majorité « quoi que ce soit ». C’est un quartier de France où toutes les lois françaises, les bonnes et les mauvaises, sont appliquées. On est en République, on n’est pas dans une « principauté de Belleville », dans un ghetto hors territoire. Nous sommes chez nous comme partout en France. Je comprends que les gens soient choqués par les caricatures, mais s’ils ne veulent pas être choqués, ils n’ont qu’à pas rentrer. Moi, je suis choqué par l’Église catholique, je suis choqué par la croix et ce qu’elle représente pour les millions de morts dont elle est responsable. Moi, je ne vais pas dans les églises arracher la croix derrière le curé en train de faire son prêche. De la même manière, je ne vois pas un Musulman, un Catholique ou un Juif entrer ici et retirer un dessin sous le prétexte que ce n’est pas conforme à sa religion. La laïcité n’est pas une religion. Ce sont des principes qu’il faut respecter. »

Avec cette affaire, les extrémistes obtiennent le contraire de ce qu’ils ont espéré : ils font de ce lieu un martyr et un symbole. Bien joué !

Léandri, pilier de Fluide glacial, venu soutenir Charb.
Photo : D. Pasamonik.

(par Didier Pasamonik (L’Agence BD))

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

Café animé "La Mer à Boire"
1/3 rue des Envierges
75020 Paris
Tel : 01 43 58 29 43
contact@meraboire.com

[1Voir le dessin de l’affiche en médaillon de cet article

 
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4 Messages :
  • > L’affaire des caricatures de Belleville
    6 avril 2006 17:11, par effer

    Cette exposition est vraiment bienvenue pour la Laïcité et contre les intolérants de tous poïls, cet attentat en est la preuve !
    Tenez bon, ils n’auront pas notre Liberté Chérie !

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    • Répondu par Stéphane Lavignotte le 6 avril 2006 à  23:40 :

      Commant croyant - je termine mes études de théologie pour devenir pasteur - j’ai besoin des carricatures pour qu’elles secouent en permanence les images bigotes dans lesquelles je risque en permanence d’enfermer le Christ auquel je crois. J’ai besoin que mes convictions soient critiquées, provoquées pour qu’elle ne se prennent pas pour des vérités : Charb a raison de rappeler le "passif" de la croix du condamnée quand on la transforme en baton de général. J’ai besoin que mes convictions soient secouées pour que le doute et les questions me fassent toujours avancer vers les autres et non me retirer dans la "religion".
      La carricature déforme les images de Dieu. On ne se prosterne pas devant une image déformée. C’est une chance pour que je ne transforme pas mon Dieu en idole et que je me transforme pas en idolatre.
      Merci aux carricaturistes de Charlie, aux dessinateurs de Fluide. Non aux lois qui veulent interdir la critique des religions ou le blasphème. Pas en mon non.

      Voir en ligne : Le droit ne suffit pas, il faut désirer nos désaccords. Un point de vue protestant sur la crise des caricatures.

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    • Répondu par LO le 7 avril 2006 à  16:49 :

      On peut se dire aussi que cette expo a reussi à montrer qu’il y a un paquet d’abrutis chez les gosses de la rue des Envierges et de la rue de Pia -par extension, c’est tout une catégorie de la jeunesse de France- et qu’ils n’admettent pas du tout l’esprit caustique et laïc des dessinateurs de Charlie. Finalement rien de bien nouveau.
      Maintenant qu’elle est constatée, comment réduire cette autre fracture ? C’est un défi pour la Mer à boire, pour Charlie, pour tous.

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  • > L’affaire des caricatures de Belleville
    17 juin 2006 22:52, par puntilla

    Bonjour à tous,
    Voisin de ces gens et habitant de la rue depuis de nombreuses années, je serais le premier à vous dire que les gamins qui ont mis le souk dans ce café pour quelques dessins ne sont pas très malin et je donne là dans le doux euphémisme.
    En revanche, les gérants de ce lieu qui n’avait pas un chat dans leur boui boui jusqu’a cette histoire, remplissent maintenant leur terrasse.
    Alors ? opération de com’ assez bien orchestrée ? provocation calculée ?
    D’autant qu’ils avaient installé les dessins incriminés en vitrine et qu’il n’est pas nécessaire d’avoir fait des années d’études pour savoir que cette attitude allait faire des vagues auprès de cette population jeune et parfaitement inculte.
    C’est une espèce d’extrème-gauche-caviar prétentieuse, bobotisée et peu sympathique qui c’est installée au coin de ma rue et si ils se retrouvent dans les ennuis un jour en jouant avec le feu (l’an dernier une grenade a sauté à 10 mètres de chez eux), je ne bougerais pas le petit doigt.

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