L’île aux remords par D. Quella-Guyot et S. Morice - Editions Bamboo

14 novembre 2017 0 commentaire
  • « On choisit ses copains mais rarement sa famille », l'introduction de cette chanson de Renaud ( "Mon beauf, Le retour de Gérard Lambert", 1981) pourrait convenir comme bande-son au nouvel album du duo Didier Quella-Guyot - Sébastien Morice.

Décidément, ce couple d’auteurs n’en finit pas d’explorer les aspects peu ou mal connus de notre époque. En creusant une vieille rancœur familiale, ils nous invitent à revisiter une des faces les plus sombres de notre histoire contemporaine : la transportation. Derrière ce vocable barbare se cache le système du bagne et de l’exil aux travaux forcés, la honte d’une justice républicaine qui se voulait exemplaire, au risque de sombrer dans la tyrannie.

L'île aux remords par D. Quella-Guyot et S. Morice - Editions Bamboo
Derrière l’exotisme et la douceur des paysages, la barbarie et l’arbitraire d’un système.

Le récit commence pourtant par un fait divers banal et bien éloigné de cet univers concentrationnaire : fin septembre 1958, un petit village des Cévennes est pris par les eaux à la suite de pluies torrentielles. De retour au pays après plusieurs années passées dans ce qu’on appelle encore les colonies, Jean va rejoindre son père isolé au milieu des inondations, coincé dans la propriété familiale.

C’est peu dire que les retrouvailles entre le père et le fils ne se passent pas dans la bonne humeur. Jean n’a donné aucune nouvelle depuis longtemps et son père reste enfermé dans ses certitudes. Les relations entre les deux hommes sont particulièrement tendues d’autant que l’on perçoit assez vite qu’un lourd contentieux les oppose. Isolés dans la demeure transformée en île éphémère le père et le fils s’affrontent parfois violemment, remontent le temps, revisitent leur histoire chacun de leur point de vue. Derrière ces conflits , idéologiques, politiques et générationnels affleurent non seulement des regrets mais aussi de lourds secrets de famille.

On l’aura compris, cette confrontation obligée pousse chacun dans ses retranchements et sera l’occasion pour ces deux-là non seulement de solder des comptes mais aussi de jeter un autre regard sur leur itinéraire respectif.

La France des colonies, un thème privilégié par les deux auteurs.

L’intérêt de ce huis-clos familial réside dans l’habileté du scénario de Didier Quella-Guyot qui revient sur une page oubliée de notre histoire par des chemins détournés. Partir d’un coin perdu des Cévennes noyé sous les averses pour se retrouver au fond de ces bagnes dispersés aux quatre coins du globe, la manœuvre pouvait sembler risquée mais, au final, la narration fortement nourrie de nombreux retours sur le passé s’avère fluide et efficace.

Les confidences de Jean apportent non seulement un témoignage sur ce qui s’apparente à un trafic d’êtres humains, mais aussi sur une certaine mentalité bien inscrite dans le contexte de l’époque, la fin des années 1950, et l’engrenage de la décolonisation. Ses positions radicales viennent se confronter à une vision apparemment plus humaniste du père. Loin de la leçon d’histoire ou du manifeste le dialogue entre les deux hommes illustre les contradictions et les points de fracture qui ont traversé cette période de l’après-guerre. Sur ces oppositions vont très vite se greffer les soubresauts d’une histoire familiale bien plus complexe qu’à première vue.

Cet exercice de style est d’autant mieux maîtrisé qu’il est soutenu par l’élégance du graphisme de Sébastien Morice. Le trait semi-réaliste porté par les aquarelles du dessinateur procure à ce récit extraordinairement documenté une ambiance à la fois lumineuse et limpide en dépit de la rigidité du propos. Un procédé déjà expérimenté dans Facteur pour femmes ou Le Café des colonies, deux albums édités chez Grand Angle - Bamboo et déjà conçus dans le même esprit.

En associant à un graphisme séduisant à un discours fort et exigeant, le duo récidive et mêle à nouveau petite et grande histoire. Ce nouvel album vient ainsi confirmer la logique et la cohérence d’une véritable démarche d’auteurs.

(par Patrice Gentilhomme)

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© Illustrations Dider Quelle-Guyot et Sébastien Morice – Editions Bamboo 2017

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