Répondu par Sergio Salma le 15 octobre 2010 à 18:22 :
Répondu( plus haut) par Beatriz Capio le 13 octobre à 20:40 :
je n’aime pas du tout ça, Beatriz ,mais je voudrais intervenir dans votre texte.
Tout Schulz n’est pas irréprochable, non. Il n’atteint pas les sommets à chaque strip, et le fait qu’il ait atteint les sommets aussi fréquemment suffit à mes yeux à en faire un grand artiste.
Vous considérez là que les artistes sont des personnes dont le seul but est de satisfaire l’oeil et le cerveau du regardant . Or, c’est là que réside le grand hiatus, l’artiste est créateur avant même de proposer son travail au regard des autres. C’est un accident si ces images, ces films , ces musiques nous parviennent. Comme sont des accidents le succès ou l’insuccès. C’est là justement toute la différence entre artiste et artisan. L’artisan fabrique un objet qui a un but précis, une fonction, une destination tangible : une table, du pain...on est loin de cette concision dans les domaines de l’art quel que soit le niveau. Bien sûr la société s’est organisée depuis longtemps pour distribuer des rôles. Et l’artiste souvent devient un fournisseur comme un autre. Je parlais là de l’essence même de l’acte : l’enfant de 3 ans qui dessine sur sa feuille ,qui se raconte des histoires, s’invente un univers ne répond à AUCUNE demande. Il est artiste pour lui-même. Un narrateur ne fait que perpétuer ces moments en s’octroyant un public , en affinant sa façon de faire, son art.
Tout Schulz n’est pas irréprochable.
Là, c’est un petit défaut que de considérer encore l’auteur comme un fournisseur d’objets. Chaque table, chaque pain fourni par l’artisan doivent en effet, c’est notre droit de consommateur, être irréprochables. En ce qui concerne le parcours d’un artiste, on doit accepter de lui une latitude de qualité. Il ne nous est pas redevable d’un quelconque niveau( ne pas mêler notre statut d’acheteur et celui de spectateur). Un auteur s’apprécie aussi dans son ensemble. Vous le soulignez bien avec cet exemple de Schulz mais votre démonstration dévie selon moi quand vous semblez dire qu’il change de statut selon la qualité de son travail.
Pour moi, il n’y a rien d’honteux à faire de l’artisanat, mais je pense que la démarche, et souvent les objectifs et les résultats, sont différents de ceux d’un artiste. Qu’un auteur assume ce statut, ou qu’il s’y laisse enfermer, c’est une autre question.
Pour moi, vous avez sur ce point tout faux. Un artisan n’a pas cet imaginaire présent dans la moindre des réflexions de l’artiste. Le pire des artistes ne sera jamais un artisan, il reste un artiste. Il ne s’agit pas de jugement de valeur,il n’y a aucune hiérarchie. Il n’y a aucun lien sauf celui, accidentel lui aussi de la racine du mot. Dit comme vous le dites , il y a une espèce de mépris pour l’artisan qui aurait donc une position inférieure.
Editeurs et auteurs partagent la responsabilité de la surproduction. Personne n’oblige les auteurs à vivre de la bande dessinée. Pauvres ou riches, je ne vois pas quel drame il y aurait à sortir seulement un livre tous les cinq ans au lieu d’un ou deux par an. L’équation selon laquelle ils sont contraints à produire est absurde.
Vous avez écrit plusieurs fois avec talent sur la question bourgeoise. Ici, cette phrase vous classe malgré vous dans une drôle de posture. Celle qui consiste à observer le monde en étant hors de ce monde. La surproduction comme la profusion de biens, de fruits, de bagnoles, de tout objet de consommation n’est pas à déplorer, elle est à observer. Parce que si je vous suis dans le raisonnement, vous voulez dire qu’il faudrait réduire. Et donc empêcher, interdire. C’est contraire à la démocratie. Il n’y a jamais trop d’artistes. Ils ont tous décidé d’en vivre , mal ou bien. C’est une pulsion ce n’est pas un choix. En ça, à mal vous lire on pourrait penser que les bons artistes vous réjouissent et les médiocres ne méritent pas le respect. Idem pour les éditeurs et sans doute alors pour tous vos contemporains . L’excellence n’est qu’une vision bourgeoise( j’en veux pour mon argent, ces choses ont ou n’ont pas de valeur etc...) On frôle le dérapage en étant aussi strict . Il faut à mon avis savoir apprécier les niveaux de qualité, s’amuser des différences mais ne jamais en arriver à ces extrêmes qui consistent à distribuer des bons ou de mauvais points.
Ceux qui acceptent les conditions des éditeurs le font en connaissance de cause.
Non, ils n’ont souvent pas le choix. Un contrat arrive, on est pressés de le signer, on a besoin de rentrée d’argent. La gestion de ce moment est terrible pour la grande majorité des personnes( pas seulement dans le domaine artistique). On est souvent un peu démunis en tant qu’artiste, sans accréditer cette idée un peu simpliste de l’absence de maturité. D’ailleurs, le métro est rempli de gens qui , s’ils avaient le choix , enverraient tout en l’air. Les auteurs BD n’échappent pas à la règle.
Tous les auteurs ne tirent pas la conclusion qu’il faut 1) se soumettre aux conditions des éditeurs ; 2) surproduire pour survivre. En outre on peut produire un livre par an, et ne tout de même pas en vivre.
Vous leur prêtez une capacité de gestion, une force qu’ils n’ont pas. Tout se joue sur l’affectif, le désordre, l’émotion. On se fait refuser un scénario. On y avait pourtant tout mis. On n’est pas dans une scène de contrat d’embauche. L’auteur ne travaille pas pour, il travaille avec.
Votre discours de bons auteurs travailleurs et de méchants éditeurs esclavagistes ne me semble pas moins simpliste, quelque soit l’endroit de l’échiquier politique où vous voudrez vous situer.
il y a des auteurs idiots et des éditeurs intelligents. La différence c’est que l’auteur est une personne physique. Avec ses failles, ses manques et le désordre de sa vie. Un éditeur est une structure( même le micro-éditeur ). L’auteur baigne dans l’émotion, même quand elle est canalisée. ça change tout au quotidien.
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Répondu par Beatriz Capio le 16 octobre 2010 à 11:57 :
Vous tirez beaucoup de conclusions de peu de mots, Sergio...
J’ai repris l’exemple de Schulz, parce qu’il me semble emblématique de ces auteurs intouchables dont on fini par dire que tout ce qu’ils ont fait est fabuleux. Or c’était un être humain, avec ses hauts et ses bas, et quelque soit la mesure que l’on donne à ses nombreux hauts, cela n’enlève pas les quelques strips moyens/faibles qu’il a produit. Je cherchais donc bien à saisir son oeuvre dans sa globalité, en sortant du discours fanique...
Quand je dis que le travail d’un artisan et d’un artiste sont différents dans leurs objectifs et leurs résultats, il n’y a aucune hiérarchie de faite, vous la greffez sur mes propos de vous même (pas sans raison, puisqu’elle a souvent été faite). Pour moi, la frontière artisan/artiste n’est pas définitive ou imperméable,et seules les attitudes extrêmes sont vraiment perceptibles (ou dans la cas d’une imposture, un faux modeste qui se prétendra artisan, ou un mercenaire qui aura un discours "artiste").
On peut très bien un jour répondre à une commande extérieure pour vivre et être un artisan, et le lendemain s’impliquer personnellement, pour la gloire, dans un autre projet et avoir une attitude d’artiste. La distinction vaudrait autant pour les auteurs, que pour les éditeurs. Ou les critiques, qui sait. Schulz a commencé, comme Waterson, dans un rapport de force déséquilibré avec un Syndicate, et il a toujours eu la fonction sociale d’un artisan (employé du syndicate préposé au rire). Quand il a dépassé les clauses de son contrat (donner plus que du rire, ou carrément autre chose) je dirai qu’il s’est défait au moins moralement du carcan contractuel, pour s’exprimer en tant qu’artiste, indépendamment du Syndicate. Le statut qu’il faut interroger est plus celui de l’oeuvre que celui de la personne responsable, et donc son contexte de création, et les motivations du créateur (ce qu’il serait impossible de faire sur chaque strip de Peanuts, par exemple). L’enjeu n’étant pas la qualité, mais la portée de l’oeuvre, sachant qu’on débattra sans fin sur chaque cas, c’est évident.
Concernant les auteurs, je maintiens ce que j’ai écrit. C’est un choix de vouloir vivre de la création de bande dessinée, ne serait-ce que parce que tous les créateurs de bande dessinée ne font pas ce choix ! Soumettre sa création à une rémunération influe nécessairement sur cette création. Que l’enjeu soit périphérique (la rémunération est un bonus) ou central (l’auteur dépends de cette rémunération pour vivre), cela change tout.
Quand au discours sur l’immaturité des auteurs, je ne l’ai jamais tenu, contrairement à vous : vous opposez l’éditeur (structure administrative, gestionnaire) à l’auteur (personne physique, émotive et faillible). A vous lire on penserais que les auteurs ne peuvent être gestionnaires de par leur implication émotionnelle... comment expliquer dès lors que certains deviennent auto-éditeurs plutôt que de signer un contrat avec une structure existante ?
Aujourd’hui plus que jamais, il y a moyen pour un auteur de faire connaître et partager son travail sans rentrer dans un rapport de force avec un éditeur, et les implications économiques me paraissent secondaires d’un point de vue critique. Voir les auteurs comme des prolétaires, ce serait voir la bande dessinée comme un artisanat dans sa globalité - ou une micro-industrie si vous préférez (c’est plus visible encore quand des personnes différentes s’occupent du scénario, des dialogues, du crayonné, de l’encrage, de la couleur, puis de la maquette, et de la couverture).
Une jeune fanzineuse à succès avec qui je discutais récemment me confiait que ses quelques contacts avec les éditeurs intéressés dans son travail l’avait complètement refroidie, tant les exigences de ses interlocuteurs étaient contraignantes (ingérences créatives, flou commercial, communication plus réduite que si elle l’assumait elle-même). Cette auteure a bien eu, malgré son implication dans le projet, la volonté de ne pas venir boucher un trou dans le planning d’un éditeur croque-mitaine. Notamment parce que la perspective économique de l’auto-édition était plus intéressante que l’incertitude de la diffusion via un éditeur. On trouve à l’autre extrême des jeunes auteurs qui se disent "chanceux" d’avoir été édité par un grand éditeur, et qui ne se sont pas forcément préoccupés de leurs droits.
Dire qu’il n’y a pas de choix, c’est maintenir l’illusion que les auteurs (ou les prolétaires, d’ailleurs) n’ont pas de pouvoir, ce qui est absolument faux.
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