"La Terre de glace" : le bruit et la lumière selon Yūichi Yokoyama

2 août 2018 0 commentaire
  • Une enquête dans un monde glacé et assourdissant : le nouveau livre de Yūichi Yokoyama serait-il un polar de science-fiction, "genre dans le genre" ? Pas vraiment... L'intrigue reste un mystère pour le lecteur, qui ne sera pourtant pas de glace face à cet ouvrage au formalisme virtuose.

Yūichi Yokoyama présente son dernier ouvrage, en postface, comme appartenant au genre gekiga (劇画). Faisant suite à La Salle de la mappemonde (Éditions Matière, 2016) et précédant un troisième volume, peut-être intitulé Le Jardin de fleurs et dont l’auteur lui-même ne sait quand il paraîtra, La Terre de glace est certes un récit s’adressant plutôt à un lectorat adulte. Nous sommes cependant loin des drames et du réalisme qui caractérisent le genre.

"La Terre de glace" : le bruit et la lumière selon Yūichi Yokoyama
La Salle de la mappemonde / Éditions Matière 2016

Fausse enquête où trois hommes en recherchent un quatrième avec pour seul indice une photographie. Fausse aventure de science-fiction dans un monde de neige et de glace mais où les requins pullulent. Faux gekiga également, où la tension dramatique tourne court et où l’intrigue échappe au lecteur. La Terre de glace, comme l’ensemble de l’œuvre de Yūichi Yokoyama, brouille les pistes et abolit les frontières. Le dessinateur, qui est aussi peintre et plasticien, n’a pas pour habitude de se cantonner à une discipline et à se contraindre à un art. Son livre paru chez les Éditions Matière - le neuvième déjà ! - le rappelle une nouvelle fois.

Le lecteur, que bien peu de choses impliquent dans l’histoire de La Terre de glace, risque fort d’être déstabilisé par cet ouvrage court et brillant. Donnant l’impression d’avoir été écrit d’une traite, comme dans l’urgence et sur le fil d’une lame, le récit est cependant ciselé et, en quelque sorte, taillé dans un bloc de glace. Directement plongés au cœur d’une intrigue dont nous restons étrangers aux enjeux, nous nous retrouvons à la fin du livre éjectés de ce monde aussi rapidement que nous y avions été projetés. La lecture de La Terre de glace ressemble au visionnage d’un extrait de film dont nous ne saurions jamais rien d’autre que ce qui peut se voir à l’écran.

La Terre de glace © Yūichi Yokoyama / Éditions Matière 2018

Les dialogues brefs, les personnages aux masques impassibles - sont-ils vraiment des hommes, d’ailleurs ? - et les décors à la fois monumentaux et insaisissables renforcent pour le lecteur cette impression d’être placé, délibérément, à l’extérieur d’une histoire qui aurait pourtant, quelque part, ses justifications. Ce n’est pas inhabituel chez Yūichi Yokoyama, qui aime à travailler sur la fragmentation et la confusion, provoquant ainsi la curiosité ou la perplexité.

La Terre de glace fait pourtant partie de ces livres qui questionnent la bande dessinée et ouvrent des pistes formelles sinon forcément fructueuses, du moins stimulantes et propices à la réflexion. Car Yūichi Yokoyama y soumet quelques propositions plastiques qui méritent d’être expérimentées. Ainsi, partant d’une œuvre par définition silencieuse et en deux dimensions, il crée à l’aide de simples solutions graphiques l’illusion du son et de trois dimensions.

La Terre de glace © Yūichi Yokoyama / Éditions Matière 2018

Associant un style fait de lignes droites, d’angles souvent aigus et de formes géométriques récurrentes à la superposition d’onomatopées et de signes simulant le mouvement, il parvient à donner l’impression de voir et d’entendre la bande dessinée qu’il nous donne à lire. Les premières pages sont à cet égard une grande réussite. Survolées trop rapidement, nous n’y verrons qu’une accumulation de formes dont l’ensemble demeure abstrait. Mais observées plus attentivement ou vues une nouvelle fois, nous y découvrons alors la glace dont il est question tout au long du livre. Mieux, son scintillement nous aveugle et ses craquements nous déchirent les tympans.

La suite de La Terre de glace confirme cette première expérience. Certaines pages sont presque stridentes. Les onomatopées sont parfois si immenses, et donc les bruits si intenses, que lecteur doit forcer son regard pour distinguer l’action qui en est à l’origine. Aucune maladresse bien sûr : le dessinateur met simplement au premier plan - au sens littéral comme figuré de l’expression - ce qui est le plus important au moment de son récit.

Ces procédés, répétés à chaque fois avec de plus ou moins grandes variations, créent une impression de vitesse, de mouvement, de cacophonie, comme nous ne pouvons en ressentir que rarement à la lecture d’une bande dessinée : La Terre de glace est un tourbillon, assourdissant et aveuglant.

La Terre de glace © Yūichi Yokoyama / Éditions Matière 2018

(par Frédéric HOJLO)

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La Terre de glace - Par Yūichi Yokoyama - Éditions Matière - titre original : Iceland (888 books, Tokyo, 2016) - traduit du japonais par Céline Bruel - 15 x 21 cm - 96 pages en noir & blanc - couverture souple, broché - collection Imagème - parution le 23 mai 2018 - commander ce livre chez Amazon ou à la FNAC.

Yūichi Yokoyama est actuellement exposé à Genève et Paris :

Mamco - Musée d’Art moderne et contemporain
Cabinet d’arts graphiques
Ouvert du mardi au vendredi de 12 h à 18 h, samedi & dimanche de 11 h à 18 h
Commissaires : Fabrice Stroun & Mathis Gasser
Du 30 mai au 9 septembre 2018
10 rue des Vieux-Grenadiers
1205 Genève

Palais de Tokyo - Encore un jour banane pour le poisson-rêve
Commissaires : Sandra Adam-Couralet, Yoann Gourmel & Kodama Kanazawa
Du 22 juin au 9 septembre 2018
Ouvert de midi à minuit, tous les jours sauf le mardi
13 avenue du Président-Wilson
75016 Paris

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