La dernière farce de Fred

3 avril 2013 13 commentaires
  • Le créateur de Philémon s'est éteint hier soir à l'âge de 82 ans. Il avait été l'un des plus importants contributeurs du Journal de Pilote et l'un des fondateurs de Hara-Kiri, deux revues qui ont révolutionné la bande dessinée française.
La dernière farce de Fred
Philémon, le héros fétiche de Fred
(c) Dargaud

Nous le savions malade depuis longtemps. À Angoulême où il venait régulièrement, comme membre de l’Académie, depuis son élection en 1980, il était absent lors du 40e anniversaire. Nous qui nous étions habitués à sa présence depuis des années, cela nous fait un drôle d’effet.

Fred est un cas à part dans la bande dessinée française. Né à Paris le 5 mars 1931, il venait d’avoir 82 ans. Il était originaire d’une famille grecque expulsée par les Jeunes Turcs de Constantinople (actuellement Istanbul) au lendemain de la Première Guerre mondiale.

La bande dessinée, il la découvre pendant la guerre. Il habitait rue de la Paix à Paris, où son père était cordonnier. Un jeune voisin, dont la mère est concierge, le fait entrer dans les locaux d’Opera Mundi, la célèbre agence créée par Paul Winkler en 1928. L’éditeur du Journal de Mickey et de Robinson. Winkler, parce que juif, a été déchu de sa nationalité française par Vichy et une partie de ses biens étaient sous séquestre. C’est dans ce contexte que Fred découvre les grands noms de la bande dessinée américaine comme il l’expliquait à notre collaborateur Florian Rubis : "On sentait que tout avait été abandonné dans l’excitation. Des albums traînaient. Il y avait sûrement des originaux, de Mandrake et autres. Mais je ne m’en rendais pas compte, évidemment, à l’époque. Et j’avais emmené plusieurs albums."

Philemon par Fred
(c) Dargaud

À 18 ans, il place son premier dessin à Ici Paris, c’est le début d’une carrière de caricaturiste inspirée, comme bien d’autres à l’époque par Chaval. Il dessine pour France Dimanche, Paris Match, Le Hérisson... Mais aussi Quartierlatin, une feuille vendue par un certain Georges Bernier, le futur professeur Choron.

Avec ce dernier et François Cavanna rencontré à Ici-Paris, ils fondent Hara-Kiri en septembre 1960 qui, avec Pilote créé un an plus tôt seront les fers de lance de la contre-culture en France dans les années suivantes.

C’est d’ailleurs René Goscinny, alors à la direction de Pilote, qui lui ouvre vraiment les portes de la bande dessinée en 1966. La première histoire de Philémon, La Clairière des trois hiboux, offre aux lecteurs du journal d’Astérix et Obélix des pages d’une poésie et d’une étrangeté jusque là inédite dans la presse des jeunes.

Devant le peu d’enthousiasme des lecteurs, Goscinny lui confie des scénarios et c’est dans ce contexte qu’il écrit Time is Money pour le talentueux Alexis. Il revient avec un projet de Philémon que Goscinny accepte. La collection de 15 volumes a été rééditée par Dargaud en trois intégrales en 2011.

Fred à Angoulême en 2012
Photo : Florian Rubis

Parallèlement, il enchaîne une série de one-shots (ou romans graphiques, selon l’appellation commerciale d’application) : Le Petit Cirque (1973), Le fond de l’air est frais (1973), Hum ! (1974), Ça va, ça vient (1977), Y a plus d’saison (1978), Le Manu-Manu (1979), L’Histoire du corbac aux baskets (1993), L’Histoire du conteur électrique (1995), Le Noir, la couleur et lavis (1997), L’Histoire de la dernière image (1999), Fredissimo (2000) .

En février 2013, il publie son dernier album de Philémon, Le train où vont les choses, qui est en quelque sorte la dernière pirouette d’une carrière qui compte aussi l’écriture de chansons et la réalisation de scénarios de films.

Il faut ajouter pour être complet une biographie rédigée par Marie-Ange Guillaume, L’Histoire d’un conteur éclectique (2011) et un recueil d’entretiens, Un magnéto dans l’assiette de Fred, à paraître en mai 2013, de magnifiques ouvrages publiés par Dargaud dans le cadre d’une réhabilitation de l’œuvre de l’artiste.

Pour dissiper notre tristesse, nous replongeons dans l’humour doux-amer de son univers, prenant soudain conscience, comme lui bien longtemps avant nous, que la mort est une sinistre farce qui ne mérite rien d’autre qu’être accueillie le lendemain du 1er avril, le jour des fous. Jolie sortie, l’artiste !

Bilal et Fred à la Galerie Martel en 2011
Photo : Florian Rubis

(par Didier Pasamonik (L’Agence BD))

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13 Messages :
  • La dernière farce de Fred
    3 avril 2013 20:12, par Geraud

    Quelle tristesse...

    Encore un géant de l’équipe Pilote qui s’en va, simplement.

    Le fond de l’air est glacial.

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  • La dernière farce de Fred
    3 avril 2013 20:48, par Arnaud de la Croix

    Un géant, qui m’a fait rêver enfant dans les pages de Pilote, et qui me fait toujours rêver adulte... Le Magic Palace Hôtel est vide, Philémon orphelin, Le Petit Cirque a quitté la ville.

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  • La dernière farce de Fred
    4 avril 2013 00:01, par Michel Dartay

    Une grande perte pour la BD : avec Hara-Kiri et Pilote, Fred a énormément fait pour la BD. Qu’il repose en paix, lui qui aimait tant rêver ! Unique, son oeuvre lui survivra.

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    • Répondu par Alex le 4 avril 2013 à  01:52 :

      On est déjà dans la légende- reconnaissance ultime pour un conteur d’histoires. Le cycle "Philémon" tout juste achevé et Fred disparaît dans le monde du "A". Ou cherche-t-il déjà sa chambre dans les couloirs du "Magic Palace Hotel" ?

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  • La dernière farce de Fred
    4 avril 2013 02:04, par Alex

    Et dans votre liste de "one-shots" j’aimerai ajouter "La Magique Lanterne Magique" aux éditions "Imagerie Pellerin". Fred y fait preuve de toute son invention : Jeu de L’Oie, collages, "Upside-Down", dessins à relier selon les points... un foisonnement créatif et ludique sans équivalent. Mine de rien.

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    • Répondu le 4 avril 2013 à  10:07 :

      "one-shots"
      Parlons français s’il vous plait.

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      • Répondu par Alex le 4 avril 2013 à  19:31 :

        Parlons français s’il vous plait.

        Oui papa.

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  • La dernière farce de Fred
    4 avril 2013 14:24, par ange bleu

    C’est toujours bien triste d’apprendre ce genre de nouvelle... Philémon c’est pour moi un souvenir de collégien : j’ai découvert et lu pas mal des albums au CDI de mon collège de l’époque.

    L’occasion de se replonger dans l’étonnant univers onirique de Philémon : l’homme est mort mais l’artiste est toujours à nos côtés à travers son oeuvre.

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  • La dernière farce de Fred
    4 avril 2013 14:54, par Samuel

    "une série de one-shots (ou romans graphiques)" Pff... Pourquoi employer un vocabulaire postérieur aux livres en question ? "Albums isolés", par exemple, non ? D’autant qu’on devrait plutôt parler de recueils dans certains cas ("Le Petit Cirque", regroupant des histoires courtes).

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  • La dernière farce de Fred
    4 avril 2013 17:08, par L. Lépine

    Assis sur le A de son Ane, il cherchait dans l’R, l’I...D d’un nouveau rêve. C’est dans l’O de son bain qu’il trouvait souvent l’inspiration nécessaire. U...ne réussite à chaque fois, jusqu’à cette fois dernière.
    Ce n’est pas un dessinateur qui s’en va mais un poète, et par les temps qui courrent c’est bien plus dOmmAgEAble.

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  • La dernière farce de Fred
    6 avril 2013 12:39, par Lorenzaccio

    Adieu Fred. Même si le dernier Philémon n’est plus que l’ombre de lui-même, ça aura été une des meilleures BD de ma jeunesse et que je relis encore. Parmi les albums "simples", il y aussi le très sympa "Cythère, l’apprentie-sorcière".
    Personne n’en parle et je ne sais pas si on peut le trouver facilement. Je l’ai acheté il y a 30 ans d’occasion, par le plus grand des hasards. Je n’ai jamais regretté.

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  • La dernière farce de Fred
    8 avril 2013 11:39, par Chauvigne Serge

    Profond sentiment de manque et de tristesse. Bdfile depuis toujours me semble -t-il .je suis fier de posséder une dédicace de Fred sur l’édition limité image d’Épinal la lanterne magique . j’ai de nombreuses BD Mais peux de dédicace ( je ne cours pas après ) celle de Fred dédiée a mon fils (qui avait quelques années a l’époque)et à moi même, est pour nous une immortelle pensée nous reliant au monde des lettres de l’Océan Atlantique...

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