La liberté d’expression en France : deux poids, deux mesures ?

18 février 2007 13 commentaires
  • Le dessinateur Placid a été condamné à 500 euros d'amende pour « injures publiques » envers la police nationale, à cause d'un dessin qu’il avait publié en 2001 en couverture du livre "Vos papiers !", sous-titré : "Que faire face à la police ?" (Esprit Frappeur). Alors que le Parquet recommandait récemment [la relaxe des éditeurs de Charlie Hebdo->4739], on se demande si, en matière de Liberté d’Expression, il n’y a pas en France deux poids et deux mesures.

Nous recevons aujourd’hui une lettre un peu douloureuse du dessinateur Placid (ancien collaborateur de Charlie Mensuel, d’Hara Kiri, (À Suivre) et de Métal Hurlant, illustrateur de presse pour Libération, L’Humanité et une centaine d’autres supports). Il vient d’apprendre par Le Canard enchaîné qu’il aurait été condamné à 500 € d’amende pour avoir publié un dessin en couverture d’un ouvrage critiquant la police française : "Vos papiers !", sous-titré : "Que faire face à la police ?" (Esprit Frappeur). L’auteur du texte, Clément Schouler, membre du Syndicat de la Magistrature, serait condamné quant à lui à 1000 € d’amende pour diffamation, et non pour injure, en raison de la préface figurant dans l’ouvrage ; Michel Sitbon, le patron des éditions de L’Esprit frappeur, écope de 800 € d’amende. La plainte avait été déposée en 2001 par le ministre de l’intérieur du gouvernement Jospin, le socialiste Daniel Vaillant. Elle a été instruite tout au long de la présence place Beauveau du… candidat UMP Nicolas Sarkozy, qui avait écrit à Philippe Val, dans une lettre lue à l’audience du procès des caricatures le 7 février dernier : « Je préfère l’excès de caricatures à l’absence de caricature ».

La liberté d'expression en France : deux poids, deux mesures ?
Le dessin condamné
Les collègues Longtarin et l’Agent 212 ne vont pas tarder à porter plainte eux-aussi.
(C) Placid.

On s’interroge, à la vue du dessin de cette couverture, sur les attendus à propos desquels le Tribunal fonde son jugement. « Pendant ce procès en appel, raconte Placid dans sa lettre, je me suis défendu. J’ai produit des photocopies d’œuvres de dessinateurs célèbres pour leurs portraits ou caricatures de policiers (Siné, Cabu, Jossot, Thierry Guitard, Steinlen, etc.). Ce qui semblait m’être reproché était le nez retroussé du policier, proche du nez d’un cochon. J’ai aussi produit des exemples de ma production de dessins, où on peut voir des "nez de cochon" sur toutes sortes de personnages (jardinier, anarchiste, etc.). J’ai enfin montré l’exemple d’une illustration que j’ai faite peu avant dans un magazine pour lycéens, où j’avais représenté une policière sympathique…. » L’affaire, gagnée en Première instance, perdue en Appel, est aujourd’hui pourvue en Cassation.

Placid, consterné par ce jugement, est fatigué de se battre : « Je ne cherche pas la bagarre, dit-il. Je sais juste qu’une amende de 500 euros est plus compliquée à supporter pour moi qu’une amende de 500 000 euros pour, disons, un responsable de Elf. (Je suis un artiste, et les artistes sont pauvres, ce n’est pas un mythe). » Il nous envoie cette lettre pour que nous la diffusions, ce que nous faisons ci-après.

Si ces faits sont avérés, il semblerait bien que le vers de Jean de La Fontaine, « Selon que vous serez puissant ou misérable, les jugements de cour vous rendront blanc ou noir », recouvre encore une réalité dans ce pays. Or, jusqu’à preuve du contraire, la liberté d’expression est une et indivisible, quel que soit le support. On se demande bien quelle sera la position des candidats à la Présidence de la République par rapport à cette affaire...


LA LETTRE DE PLACID

Chers amis,

j’ai appris par "Le Canard enchaîné" que j’ai été condamné à 500 euros d’amende pour "injures publiques envers une administration, en l’occurrence la police nationale", à cause un dessin que j’ai fait en 2001, pour la couverture du livre "Vos papiers !", sous-titre : "Que faire face à la police ?".

Je n’ai pas encore reçu le jugement par voie d’huissier, je n’ai pas les détails. Ce livre était publié par les éditions "L’Esprit frappeur". L’éditeur, Michel Sitbon, est condamné à 800 euros d’amende pour complicité avec moi, et avec l’auteur du texte, Clément Schouler, membre du syndicat de la magistrature, condamné à 1000 euros d’amende (l’auteur n’est pas condamné pour injure, mais pour diffamation, à cause d’une phrase dans sa préface : "il y a en France des contrôles d’identité aux faciès, et ils se multiplient" (je cite de mémoire)).

Le Canard enchaîné a diffusé l’info, me nommant Jean-François Duval (mon vrai nom), l’Humanité de même. Libération n’a parlé que du cas de Clément Schouler, oubliant la condamnation de l’éditeur et du dessinateur. Politis aussi peut-être (? : l’accès aux articles par leur site est bloqué par un abonnement). J’en oublie sûrement, mais il a été très peu parlé de cette affaire dans la presse, surtout de la condamnation du dessin de couv.

Clément Schouler et son avocat ont fait un pourvoi en cassation. Je sais pas faire ça, ça me gonfle de m’occuper de quoi que ce soit, je me contente de faire cette lettre. Et pas particulièrement pour vous demander conseil, juste pour que l’information circule.

Quelques précisions : le livre, paru en 2001, a été l’objet d’une double plainte (diffamation et injure) de la part de Daniel Vaillant, es-qualité ministre de l’intérieur. Le procès a eu lieu en 2005, je ne me suis pas alors présenté à l’audience et j’ai été relaxé, ainsi que l’auteur et l’éditeur. Le parquet a alors "interjeté appel" (je crois qu’on dit comme ça, qu’est-ce que c’est barbare le langage juridique !). J’étais présent (mais sans avocat) au procès en appel devant la 11ème chambre, le 23 novembre 2006. Le jugement a dû être rendu le 18 janvier dernier.

Pendant ce procès en appel, je me suis défendu. J’ai produit des photocopies d’œuvres de dessinateurs célèbres pour leurs portraits ou caricatures de policiers (Siné, Cabu, Jossot, Thierry Guitard, Steinlen, etc.). Ce qui semblait m’être reproché était le nez retroussé du policier, proche du nez d’un cochon. J’ai aussi produit des exemples de ma production de dessins, ou on peut voir des "nez de cochon" sur toutes sortes de personnages (jardinier, anarchiste, etc.). J’ai enfin montré l’exemple d’une illustration que j’ai faite peu avant dans un magazine pour lycéens, où j’avais représenté une policière sympathique. Etc., etc.

Ce que j’ai appris aussi (comme vous), c’est l’intervention de Nicolas Sarkozy dans le procès Charlie Hebdo récent. La comparaison est simple : je suis quand à moi condamné pour une image, suite à une plainte initiée par le ministère de l’intérieur, patron actuel : Sarkozy.

Je ne cherche pas la bagarre. Je sais juste qu’une amende de 500 euros est plus compliquée à supporter pour moi qu’une amende de 500 000 euros pour, disons, un responsable de Elf. (Je suis un artiste, et les artistes sont pauvres, ce n’est pas un mythe)

Après avoir pensé un moment écrire une "lettre ouverte", ou "communiqué de presse", je me contente de diffuser l’info auprès d’un cercle restreint de dessinateurs, journalistes, éditeurs, ou autres que je connais personnellement (vous en faites donc partie).

Vous pouvez en parler si vous voulez à qui vous voulez (merci de pas diffuser mon adresse mail à tous vents). Si vous voulez m’en parler, sachez que je ne serai de retour devant mon mail que mercredi prochain.

Je mets la couverture incriminée en pièce jointe (en basse déf).
Merci de votre attention,

Placid "

(par Didier Pasamonik (L’Agence BD))

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13 Messages :
  • Vous confondez deux dessinateurs (amis) : Muzo et Placid !

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    • Répondu par Didier Pasamonik le 19 février 2007 à  08:22 :

      Vous avez raison. Il ne fait pas bon de travailler trop vite le dimanche. C’est corrigé. Merci pour vos remarques.

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    • Répondu le 20 février 2007 à  13:52 :

      Oui, c’est Placid dessinant un muzo !!

      Ah ! Ah !

      Apportant tout mon soutien à cet auteur contre la bêtise de cette condamnation.

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  • ne s’ agirait-il pas plutôt de PLACID ?

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  • La liberté d’expression en France : deux poids, deux mesures ?
    19 février 2007 10:16, par Gilles Ciment

    Ne faudrait-il pas :
    - lancer une pétition de soutien à Placid ?
    - alerter Charlie Hebdo ?

    Qui peut, veut et sait se charger de ça ?

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  • La liberté d’expression en France : deux poids, deux mesures ?
    19 février 2007 12:04, par Dorothée de Monfreid

    Rémi MalinGrëy vient de créer un blog de soutien pour Placid.
    Tous les dessinateurs qui se sentent concernés peuvent y publier leur autoportrait en cochon.

    Voici l’adresse :
    http://touscochons.blogspot.com/

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  • La liberté d’expression en France : deux poids, deux mesures ?
    21 février 2007 11:10, par Béatrice Boulanger

    Je voudrais apporter mon soutien (modeste) à Placid. Peu m’importe d’être publiée.

    Je suis effarée par cette histoire. De tous temps, la parodie a alimenté la reflexion sur la société. On oublie qu’en détournant un objet, elle le place également en modèle, jouant un rôle ambigu, à la fois de dérision et d’admiration.

    Il faut pouvoir continuer à se moquer de tous, c’est aussi un moyen d’exprimer de l’amour.

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  • La liberté d’expression en France : deux poids, deux mesures ?
    21 février 2007 19:06, par Le Long Pierre

    A quand 500euros d’amende pour Mr Sarkozy lorsque celui-ci traite les jeunes de banlieue de"racailles", veut les "passer au karcher"et déclare a Lilian Thuram(Nouvel Obs N°2205) :"ce sont les noirs et les arabes qui créent des problèmes en banlieue"...
    On pourrait même forcer un peu la note et lui demander de financer sur ses deniers une maison de jeunes en banlieue qui s’appelerait "la maison du droit d’expression" où ces jeunes pourraient débattre pour ne pas être obligés de cramer des bagnoles pour que l’on parle d’eux...

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  • La liberté d’expression en France : deux poids, deux mesures ?
    22 février 2007 12:28, par Gä et Babouse

    Outre le soutien de Malingrey, un comité de soutien à été mis en place et des planches d’auteurs ont été mis en vente sur e-bay afin d’aider placid a payer son amende (http://search.ebay.fr/_W0QQsassZsoutienQ2dplacid),d’autres dessins arriveront au fur et a mesure, plus certains dessins de "touscochons".

    Charlie a été prevenu, mais n’a pas jugé utile de réagir pour l’instant, en revanche, l’Huma,le canard enchainé, Politis,Libé ont déja fait des papiers sur le sujet.

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  • Ce dessin n’est absolument pas provocateur. Ce jugement est délirant et... inquiétant.

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  • Ce dessin n’a rien de bien méchant !
    Ce qui m’hallucine, ce n’est pas le dessin mais la situation qui en découle !
    Placid condamné = auteurs et illustrateurs en DANGER dans ces cas là... d’ici quelques années, la satire n’existera même plus !

    Voir en ligne : Hallucinant...

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  • Totalement hallucinant et surréaliste.

    On se croirait revenu quelque trente ans en arrière quand Charlie Hebdo était poursuivi pour injures envers l’armée. Mais à bien y regarder la situation est différente :

    Il y a trente ans la droite était au pouvoir et se battait contre l’ennemi intérieur. C’était simple et logique. Et l’alternance allait balayer tout ça.

    Là c’est un ministre de l’intérieur de gauche (et pas réputé pour être la pire des brutes) qui initialise la procédure, relayé quelques années plus tard par plusieurs ministres de l’intérieur de droite (dont un poète devenu premier ministre et un candidat à la présidence) et ce dans une quasi-indifférence générale. C’est hallucinant.

    Quand Charlie était condamné il y avait bien injures envers l’armée (et revendiquées comme telles).

    Ici on s’en prend à un dessin qui n’est ni injurieux ni diffamatoire ! C’est surréaliste.

    Du coup la défense s’embourbe un peu. Faut-il insister sur le caractère non injurieux du dessin ou simplement dénoncer l’atteinte à la liberté d’expression ?

    Une chose est sûre c’est inacceptable et laisser passer une condamnation même symbolique, même non appliquée, serait se préparer de bien mauvais réveils.

    Y a-t-il une pétition à signer ? un comité de soutien à rejoindre ?

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  • Cochons partout saucisse nulle part !

    Je sais ce n’est pas très politique, mais faut pas déconner, j’ai pas envie de me retrouver devant les tribunaux. Alors comme on beau vieux temps de la stasi, j’apprends à parler à mots couverts, à manier la parabole, me comprenne qui pourra.. Faut bien s’entraîner au passage dans la clandestinité,
    non ?

    Voir en ligne : La liberté d’expression

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