La très véridique et formidable histoire de Wolverine

19 juin 2014 11 commentaires
  • L'hirsute griffu est probablement l'un des héros les plus populaires de la bande des X-Men. Pourtant, sa personnalité n'a émergé que tardivement, après bien des métamorphoses...

La création de Wolverine est on ne peut plus simple dans le monde des comics qui est avant tout une industrie. Comme souvent, elle s’est imposée comme une nécessité stratégique. Stan Lee, figure tutélaire de Marvel, et Roy Thomas, alors son rédacteur en chef, constatèrent que cinq à dix pour cent de leurs lecteurs étaient canadiens, et ils n’avaient pas un seul personnage canadien pour les représenter pour qu’ils s’identifient à un de leurs héros. Il manquait donc un personnage originaire de ce pays pour faire fructifier et fidéliser cette partie du lectorat. Ainsi, logiquement, fut-il fait.

Il est dit que Roy Thomas a trouvé le nom Wolverine. C’est lui aussi qui aurait esquissé les traits de caractère du personnage. En plus d’être canadien, il le voyait petit, trapu, avec un mauvais caractère... Il voulait surtout définir et mettre en place un personnage à partir d’un animal qui vivait à la fois dans le nord des États-Unis et au Canada pour qu’il soit familier aux deux pays.

La très véridique et formidable histoire de Wolverine
Le charmant carcajou tel que l’on a envie de l’adopter pour les vacances...

Les héros basés sur les animaux étaient très populaires à l’époque. Après un moment de réflexion, il a hésité entre un badger (une sorte de blaireau) et un wolverine (glouton ou carcajou en français). Il a finalement retenu le wolverine dont il aimait la consonance du mot qu’il contenait : Wolf (loup). Il n’aimait pas en revanche le nom de badger, car le son émit par le mot faisait à son sens penser à quelqu’un qui gémit, à un insatisfait plaintif...

À ce stade, le rédacteur en chef Roy Thomas, très occupé comme on le devine, convoque le scénariste Len Wein qui le remplaça à ce poste au départ de Thomas pour DC comics. Wein lui-même céda sa place à son assistant-donneur-d’idées sur le titre" X-men" qu’il venait de relancer : Chris Claremont...

L’intervention de Len Wein

Débordé par la surcharge de travail occasionnée par ce remplacement, Len Wein affirme avoir écrit les premiers numéros des X-men la langue pendante, la nuit, en plus de son travail en journée, pour qu’il développe tout ça. Thomas aimait la manière dont Wein faisait vivre les accents étrangers, notamment l’accent jamaïcain de "Brother Voodoo" dans Strange Tales et il voulait voir comment Wein se dépatouillait avec l’accent canadien...

Len Wein se documenta donc sur l’animal, le wolverine, et imagina un personnage correspondant à son profil particulier. Le scénariste ne sait pas encore qu’il sera partie prenante dans la relance de la série X-Men...

Pourtant, Wolverine est d’entrée désigné comme un mutant, un de ces super-héros nés avec un potentiel génétique différent qui leur permet de développer, dans le prolongement de leur puberté, des pouvoirs surhumains, au contraire des super-héros du type Spider-Man qui ont été affectés par un incident de parcours malheureux.

Pour Len Wein, le créateur du personnage, Wolverine est tout d’abord un chasseur d’une férocité et d’une résistance phénoménales. Doté de sens animaliers, il est un pisteur hors pair. Comme le glouton/carcajou son totem (« l’animal le plus féroce du Grand Nord » selon les Canadiens) :, il est particulièrement sauvage, cassant , méchant, dur et agressif, cherchant sans cesse à mordre.

Doté d’un prodigieux instinct de survie et incroyablement combatif, cet animal n’hésite pas à s’attaquer à plus gros que lui ! Si Wolverine, le personnage, ne dédaigne pas l’héroïsme, son but n’est pas d’être gentil. Il doit même sévèrement contrôler ses implacables instincts naturels, ses accès de sauvagerie et de rage incontrôlables, pour ne pas sauter à la gorge de tout ceux qui viendraient le contrarier. C’est, pour Len Wein, "ce qui fait de lui un véritable héros, et non pas ses évidentes capacités à gagner !"

Dans la conception initiale du personnage, celle de Len Wein donc, les célèbres griffes d’adamantium (L’adamantium, un métal aussi dur que le diamant -d’où son nom- est une création de Roy Thomas pour un épisode des Vengeurs) ne sortent pas des mains de Wolverine mais bien de ses gants. C’est un gadget. De plus, pour le scénariste, Wolverine est un adolescent de dix-neuf ans, ce qui se révèlera parfait quand, plus tard, il l’intégrera dans l’équipe des X-men, une série dont les héros sont sensés être étudiants. Il est même le premier personnage proposé par Wein à Dave Cockrum lors de la refonte complète de la série que les deux auteurs mettront en chantier.

Le personnage le plus cool des comics a bien failli parler le français !

En se documentant, Wein apprend aussi que les Carcajous expriment un véritable sens de la territorialité pour protéger leurs petits et leur secteur privilégié. Sur ce postulat, le puissant mouvement séparatiste du Québec, qui voulait devenir indépendant à ce moment dans les années 1970, a conduit Wein à envisager de faire de Wolverine un Canadien... francophone !, le sentiment de nationalisme québécois cadrant parfaitement, selon lui, avec la nature profonde de l’animal.

C’est le célèbre John Romita, directeur artistique chez Marvel, qui a réalisé les premiers croquis de Wolverine en se basant sur les recherches de Len Wein. Il l’a fait petit, comme convenu, ce qui, de fait, le démarquait des héros habituels, de même que sa férocité supposée. Il a choisi de dessiner des petites oreilles pointues et des sortes de moustaches pour le masque du costume. À cet instant, et pour un long moment encore, les griffes du personnage ont l’apparence de griffes et pas encore de lames...

Au départ Romita voulait que les griffes sortent du bout des doigts comme un chat... Mais il a vite abandonné cette idée, jugée grotesque. Il affirme en revanche qu’il a toujours pensé que ces griffes étaient rétractiles. Romita aime penser ses designs d’une façon avant tout ergonomique. Mais comment se gratter le nez avec de telles griffes toujours sorties ?

Première apparition

Le personnage fait sa première apparition dans Incredible Hulk #180. Len Wein est au scénario et le dessinateur Herb Trimpe est chargé de mettre en image l’histoire sur deux numéros. Où le petit mais féroce mutant griffu se coltine au géant vert Hulk et au non moins imposant Wendigo, un personnage-malédiction qui transforme en béhémoth poilu tout ceux qui auront été contraint de manger de la chair humaine ! On appelle ça une entrée en matière...

John Romita designer expert de personnages -comme Le King, Jack Kirby, et le grand Gil Kane- a dessiné sur le masque de Wolverine de petites moustaches félines du plus bel effet. Mais le wolverine et un mustélidé pas un félin ! Dave Cockrum rectifiera de lui-même, mais il ne rectifiera pas à l’encrage, en revanche, l’erreur de Gil Kane, convoqué pour crayonner la couverture du "Giant Size X-men" numéro de relance de la série, qui attribuera à Wolverine de longues pointes sur le masque, comme Batman, de même que des yeux non apparents. L’idée était apparue lumineuse à Cockrum ! Bizarrement une légende a couru que l’erreur sur la couverture avait été constatée trop tard et qu’il avait fallu corriger les planches intérieures en conséquence ! Or, Cockrum avait bien corrigé les planches, mais parce qu’il avait aimé ce changement involontaire...

Première apparition. Le corps du mutant à ce moment est sans poils. Les griffes qui sortent des gants ne seront jamais rentrées dans ces épisodes de présentation. Elles sont pourtant sensées être rétractiles...

À propos de la question "félin/mustélidé", l’éditeur Lug qui publia les nouveaux X-Men en France, traduisit le nom Wolverine par "Serval", un félin africain qui n’avait rien à voir avec l’animal concerné et le grand nord canadien, parce qu’il estimait que la traduction littérale en français du vocable "glouton" ne correspondait pas à la personnalité du personnage et le desservait même par la connotation un chouia ridicule de ce mot.

L’éditeur concurrent, Artima/Arédit, qui publia les épisodes de Hulk où Wolverine apparaît pour la première fois, n’hésita pas de son côté à l’appeler tout de même "le glouton", alors que Carcajou, son autre patronyme possible, aurait simplement réglé le problème. Mais ce nom purement québécois d’origine algonquienne semble être passé sous les lignes du radar des traducteurs...

Lug refera encore le coup plus tard en traduisant par Félina un personnage mutant féminin se transformant en loup. On caresse là du bout du doigt les crochets et les nœuds avec lesquels se débattent traducteurs et adaptateurs de comics.

Quand l’éditeur danois Semic (Groupe Bonnier), qui avait racheté toutes les propriétés de Lug au départ à la retraite de l’un de ses membres fondateurs, perdit les licences Marvel au profit de l’éditeur Panini à la fin des années 1990, lui-même racheté quelques années plus tard par Marvel, Serval retrouva partout son nom original de Wolverine, celui de Serval appartenant en effet à l’éditeur scandinave.

Donc Wolverine, on le voit, intègre l’équipe des X-Men sous l’impulsion de Len Wein au moment de la relance du titre avec de nouveaux personnages d’origines étrangères supposés faciliter les ventes des titres Marvel à l’export. Wein, qui a scénarisé les deux premiers numéros et participé aux deux suivants, devenu entretemps rédacteur en chef de Marvel en plus de son travail de scénariste, complètement débordé, cède sa place à son assistant Chris Claremont très enthousiaste. Avec Dave Cockrum, avec qui il est très complice, Claremont développe peu à peu le personnage du mutant griffu.

Masque avec œil apparent, nez noir, petites pointes sur les côtés, fines moustaches félines pour Romita. Mais...

Si Wein voyait Wolverine comme un adolescent de dix-neuf ans, Cockrum à ce moment-là le vieillit considérablement et le couvre de poils après avoir vu les croquis de John Romita. Cockrum et Claremont décident aussi très vite que les fameuses griffes ne sortent pas des gants du personnage mais bien de ses mains.

Claremont avait besoin de quelque chose qui fasse de Wolverine un mutant en dehors de ses sens animaliers. Avec Cockrum, ils décidèrent que les griffes faisaient partie du corps du personnage. Si les griffes sortaient des gants et non de son corps, "tout le monde pouvait être Wolverine...", alors que cette particularité le rendait unique, spécial et... plus vendeur.

...Gil Kane se trompe avec Wolverine sur son crayonné de couverture !
En designer de personnages avisé qu’il est, Cockrum qui, dans ce dessin, a dessiné les anciens X-men en fond et encré l’ensemble, adopte ces "erreurs". Masque noir, yeux blancs sans pupille, grandes pointes...
Première apparition des nouveaux X-men dans leurs costumes. Cockrum met en avant-plan ses quatre créations. Les autres, Wolverine compris, sont plus en retrait.

Puis vient au fil des épisodes le pouvoir auto-guérisseur, les os incassables, le squelette lui-même recouvert d’adamantium... Mais ça, c’est pour plus tard... Pour l’heure, en ce qui concerne la psychologie du personnage, c’est nettement moins créatif... Cockrum ne l’aime pas vraiment ce mutant-là, il ne sait pas trop quoi en faire. De plus, il y a de nombreux autres protagonistes à animer dans la série. Pour lui, c’est " juste un fou furieux querelleur qui conteste sans cesse l’autorité et, seulement bon à se disputer avec les autres !"

Il préfère de loin faire briller son personnage fétiche, Diablo, le mutant aux trois doigts ! Claremont tributaire -dans le cadre de la Marvel Way qui laisse un grande emprise narrative aux dessinateurs- des décisions et des préférences des artistes, suit le mouvement et ne s’occupe pas trop de développer la personnalité profonde du mutant griffu. Wolverine est relégué au second plan.

Les griffes sortent des mains ce qui surprend tout le monde partenaires inclus. Des poils commencent à apparaître sur le corps pour le rendre plus bestial.

Au bout d’un moment Cockrum, épuisé (il travaille comme employé chez Marvel où il est entre autres chargé de concevoir des projets de couvertures pour d’autres artistes de la maison) se trouve contraint, après de longues heures passées dans les transports en commun new-yorkais pour rejoindre son domicile, à dessiner la série le soir, chez lui. Alors que la série aux nombreux personnages devient justement mensuelle, il abandonne le titre. John Byrne prend le relais.

Dessin de Cockrum pour annoncer l’arrivée de Byrne.

Claremont et Byrne avaient déjà travaillé ensemble, souvent sur "Star-Lord", sur "Iron Fist" (dont les derniers épisodes avec l’apparition des X-men ont servi de test d’aptitude ) et sur des épisodes de "Spider-man Marvel Team-up", une série où le tisseur de toile est en duo avec un autre héros sur le modèle de "Brave and the Bold" de DC Comics, avec Batman. Il n’empêche : tout au début, Claremont continue de dialoguer avec Cockrum sur les intrigues et Byrne n’est qu’un simple exécutant. Vite, ce dernier tape du poing sur la table... De plus, Claremont lui annonce qu’il compte se débarrasser de Wolverine dont il ne sait lui aussi que faire... Pas question pour Byrne, canadien d’adoption, de retirer le seul personnage canadien de la saga. "Je m’en occupe !", assène t-il. Il s’accapare alors du personnage et lui consacre une grande part de son énergie.

Star-lord avec le redoutable duo Byrne et Claremont, et déjà leur lettreur préféré : Tom Orzechowski.

Avec Byrne, Wolverine gagne ses galons de héros de premier plan, devient plus sympathique et plus complexe. Marchant dans ses pas, Claremont embraie de plus belle. Mais l’entente n’est pas forcément au beau fixe. Claremont échangeait beaucoup avec Cockrum qu’il voyait souvent et qui habitait pas très loin de chez lui, à seulement une heure de voiture, c’était convivial. Mais avec Byrne le canadien c’est très différent, vu qu’il habite à plusieurs milliers de kilomètres de son domicile, à Calgary...

Byrne change les couleurs et modifie légèrement le costume.

C’est pourtant sous le règne de Byrne, qui affiche de plus en plus de sérieuses velléités de scénariste, que le squelette d’adamantium et autres nouveautés seront vraiment mis en avant. C’est la coloriste Christie Scheele qui avait choisi les couleurs jaune et du bleu pour le costume originel de Wolverine. Byrne, qui trouve qu’"il évoque davantage un joueur de football américain qu’une bête sauvage !" finit par changer ces couleurs pour des tons de bruns-rouges.

Le squelette de Wolverine en écorché par Byrne.

Pour lui, Wolverine, à qui il a donné le prénom de Logan, d’après le nom de la plus haute montagne du Canada : le Mont Logan, dans le Yukon, est incontestablement “une bombe à retardement”. Il est dominé par ses instincts, capable de donner la mort froidement. La seule raison pour laquelle il incorpore l’équipe des X-Men, c’est pour y être contrôlé : le professeur Xavier l’a recruté pour avoir plus ou moins en permanence un œil sur lui...

De glabre, le corps de Wolverine apparaît désormais entièrement velu. Qui a dit poil au......?

Au bout d’un moment Claremont et Byrne chercheront à adoucir Wolverine, à le rendre plus rationnel. Voyant cela, le rédacteur en chef de Marvel, Jim Shooter s’exclama : "pourquoi le personnage était devenu une poule mouillée ?" Et, même si, paradoxalement, notre éditeur était convaincu que "les super-héros comme les X-Men ne tuent pas", si par ailleurs il insistait pour "que toutes les victimes de Wolverine puissent un jour revenir vivantes, peut-être avec des parties bioniques...", il voulait qu’il reste un danger potentiel pour les X-Men comme pour les autres personnes. Donc, tout le monde autour du personnage devait être en alerte, parce qu’on ne sait jamais comment cela peut sa passer avec ce fou furieux... Alors les deux artistes en refirent un personnage explosif et sans contrôle.

Pour Byrne, la définition du mutant griffu est toute simple. Il imagine cette séquence pour le définir, même s’il n’accepta jamais de la dessiner :"Wolverine est assis à une table pour son petit déjeuner et mange tranquillement un bol de céréales. Quand Kitty (la cadette de l’équipe des X-Men, elle a treize ans et demi) arrive et marmonne un vague "salut !" sur un ton incorrect. Puis arrive le chef, Cyclope. Wolverine continue à manger ses céréales, détaché. Kitty gît sur le sol éventrée..." Pour Claremont, au contraire, le personnage reste difficile à écrire, à faire vivre.

(A Suivre...)

Kitty. Byrne qui l’a entièrement créée voulait qu’elle ressemble à une Sigourney Weaver jeune. Il était fan d’Alien...

(par Pascal AGGABI)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

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Toutes les images sont (c) Marvel Comics.

 
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11 Messages :
  • Abondante et généreuse, pleine de détails inattendus, agréable à lire. C’est vous, Pascal Aggabi, que Panini aurait du engager pour rédiger les intros et préfaces, matériel contextuel de ses livres et anthologies.

    Mais bon, il y a parfois plus de richesse sur le net( et avant dans les fanzines de la grande époque, Scarce par exemple) que chez les grandes maisons d’édition.

    Répondre à ce message

  • Magnifique cet historique, j’ai appris plein de choses. Ca doit faire bizarre à tous ces artistes qui l’ont peu à peu créé de voir la vedette que c’est devenu avec les films (et l’excellent Hugh Jackman). Touchent-ils des droits sur l’exploitation du personnage ?

    Répondre à ce message

  • Vous semblez fort préoccupé par la pilosité de ce personnage !

    Répondre à ce message

  • Article passionnant ! Merci.
    Vivement la suite...

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  • Dans votre bug on a perdu la réponse longue, documentée et passionnante de Pascal AGGABI, c’est très dommage.

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    • Répondu par Didier Pasamonik (L’Agence BD) le 27 juin 2014 à  22:26 :

      Nous avons demandé à Pascal de le reposter s’il en a conservé une copie. Désolé pour cela.

      Répondre à ce message

  • La très véridique et formidable histoire de Wolverine
    29 juin 2014 20:33, par Pascal Aggabi

    Tout d’abord merci à tous pour votre soutien .Pour répondre à la remarque et à la question,je ne sais pas si bizarre est le bon mot.Les artistes affichent soit un enthousiasme de façade,soit recul et circonspection, soit de l’ effarement devant des personnages qu’ils ont le plus souvent du mal à reconnaître.Pour les droits en revanche :vaste sujet.Mais qu’il peut être intéressant de développer un peu .Même à gros traits.

    Il existe en gros trois modèles dans l’industrie des comics.Le « créator-owned »tout d’abord ,l’artiste conserve le contrôle complet et la pleine propriété des droits sur ses créations.C’est le cas par exemple du Kick-Ass de John Romita jr et Mark Millar qui bien que publié par Marvel appartient à ses créateurs.Ainsi ces derniers perçoivent le plus gros des droits en cas d’adaptation.Marvel avec les labels Epic et Icon,DC avec Vertigo et Image comics ont des collections plus ou moins dédiées à ce type de contrat.Cette solution peut paraître idyllique mais le créateur, pas rémunéré suivant les cas, doit être sûr de pouvoir payer son loyer pendant la phase de création et pendant un certain temps après .D’autant qu’il peut être amené à assurer lui-même certaines charges comme la promotion.Créator-owned qu’il ne faut pas confondre avec "le copyright-own" ;là les artistes sont titulaires des droits de leurs personnages, ils les contrôlent et les animent , mais ils sont obligés de le faire en accord avec les éditeurs à qui appartient la série où ils sont publiés.Editeurs qui peuvent bloquer la série et donc les personnages si ça leur chante.

    Il y a aussi le cas où un éditeur fait appel à des artistes qui travaillent en indépendants ,en« free-lance ».Ce statut de pigiste, plus précaire, fait que l’éditeur bénéficie juridiquement des droits des personnages .Mais pour une durée de "seulement"28 ans, période après laquelle ils reviennent aux créateurs. Un éditeur doit donc racheter ces droits tous les 28 ans.Mais avec un cumul maximum de deux fois 28 ans ,soit 56 ans.Ensuite les droits reviennent aux créateurs-mais le plus souvent à leur héritiers on le comprend-en cas d’adaptation.Entre-temps,il peut y avoir des négociations entre les parties évidemment ,mais l’industrie des comics n’est pas le pays des Bisounours.Comme Hollywood réputé pour sa propension à oublier de payer les droit !

    Mais depuis le début de l’histoire des comics américains du milieu des années 1930 jusqu’aux années 1980, les dessinateurs et les scénaristes de bandes dessinées avaient surtout un statut de salariés avec des contrats « work -made-for-hire »( encore plus avec le changement de la loi concernant les copyrights en 1976 qui accorde plus de pouvoir aux créateurs “free-lance”, en limitant la durée de l’exploitation des droits par les éditeurs à seulement deux périodes de 28 ans) Les créateurs étaient payés par les éditeurs à la page, a un prix donné ,qui dépendait ,entre autre,de la célébrité de l’artiste.Rien d’autre.Ils ne percevaient aucun droit sur leurs créations et n’étaient propriétaires de rien.

    Il y avait cependant des exceptions.Bob Kane le co-créateur de Batman par exemple.Son père travaillait plus ou moins dans le milieu de l’édition et l’avait guidé,en homme averti,pour négocier un contrat très favorable.Bob Kane est resté un négociateur hors pair,surtout avec les artistes fantômes qui faisaient entièrement le travail sur Batman à sa place,très vite après les touts premiers numéros vraiment de sa main,ce qui lui a valu une sinistre réputation.Mais il y avait aussi bien sûr quelques autres créateurs qui étaient suffisamment puissants ou suffisamment avisés pour obtenir des avantages inhabituels dans le milieu.Mais on peut dire 95% ou plus de leurs pairs étaient payés à des tarifs forfaitaires, et dans une certaine mesure, c’est comme ça que ça fonctionne encore aujourd’hui.

    On raconte aussi que Pendant des décennies, il était courant pour les éditeurs de faire que les créateurs renoncent à leurs droits lors de la signature de leurs chèques de paie.La signature d’un avenant au dos des chèques par les auteurs (nécessaire pour qu’ils les encaissent) suffisait à l’éditeur pour justifier des propriétés intellectuelles dans le style :« Nous possédons tout, et vous renoncez à tous vos droits ... »Une situation qui irritait beaucoup Neal Adams : « Qu’est-ce que c’est ? ’ "’C’est votre accord. « Donc, vous voulez dire que si je signe ce chèque j’ai fait un contrat avec vous ? »Riche de son expérience dans les milieux de la publicité ,du comic strip et fort de son poids dans l’industrie des comics :le grand Neal Adams a écrit une petite brochure à la main qu’il a fait circuler auprès de tout les artistes qui disait : « Regardez DC Comics et Marvel vous donnent un chèque avec ce truc sur le dos. Barrez-le et écrivez « sous réserve », puis signez votre chèque. Vous savez quoi ? Votre banque ne veut pas être le témoin de votre contrat : ils veulent juste encaisser votre chèque moche. C’est tout ce qu’ils veulent. Faites cela et vous êtes protégé. Il y a danger avec la signature de ces choses là sans y faire objection, parce que vous avez alors accepté le « Nous possédons tout, et vous renoncez à tous vos droits »"C’est une mauvaise chose".

    Donc si vous travaillez pour un éditeur de comics avec un statut de « work -made-for-hire » :l’éditeur est le « créateur » juridique de l’œuvre, vous êtes juste un des rouages ​​de la machine créatrice de cette société.vous êtes payé un prix convenu pour chaque page que vous produisez qui dépend du poids de votre intervention dans la chaîne globale.Dans cette logique en cas d’adaptation vous ne percevez rien. En retour vous bénéficiez d’un salaire fixe-surtout si vous obtenez un contrat d’exclusivité- voire une assurance sociale et des droits pour la retraite,sans parler d’une certaine visibilité suivant les personnage que vous mettez en scène qui peut être un tremplin vers d’autres médias.C’est ainsi qu’ une production peut solliciter un artiste et le rémunérer (c’est le cas de Claremont,il apparaît même aux côtés de Stan Lee dans X-men 3).Même si très souvent c’est plus pour servir de caution morale que créative.

    Mais soudain pour en revenir aux alentours des années 80,des petits éditeurs indépendants comme Eclipse comics , Pacific comics , First comics , proposent aux artistes un système de royalties et un traitement plus équitable .Steve Englehart et Marshall Rogers, forts du succès critique consacrant leur parcours sur le titre "Détective comics "avec Batman sont venus chez l’éditeur Eclipse pour des salaires plus élevés et des royalties qu’ils ne pouvaient pas l’obtenir chez DC. À un moment Eclipse comics , plus tard Malibu comics et Image comics représentaient 10% du marché.Pas négligeable.Des artistes ,et pas des moindres,ont commencé à quitter Marvel et DC pour ces jeunes structures. ces grandes entreprises ,pour rester compétitives,ont répondu a cette concurrence en mettant en forme leur propre version d’un traitement plus équitable des artistes .On le voit :c’est le strict business qui a concrétisé ces avancées socioprofessionnelles pas l’humanisme.

    Dorénavant ,les artistes des comics perçoivent des droits -à partir d’un certain seuil chez Marvel,dès la première vente chez DC ( mais Marvel paie plus à la page)-sur les ventes en kiosque et en comic shop.Chez Marvel les ventes sont plus élevées mais les droits sont répartis différemment. Chez Marvel toujours ces droits sont perçus neuf mois après la sorti du comics( la superstar Jim Lee a reçu jusqu’a 40 000 dollars par mois avec les X-men.Et même parfois plus .Ce qui lui a permit de partir finalement fonder, avec des camarades également gros vendeurs,le label Image comics gros concurrent des deux Big Two.Ces dessinateurs voulaient auparavant obtenir la propriété et le contrôle total de leurs créations, ce que Marvel a refusé)

    En outre,DC et Marvel ont également remanié avec les années ,concurrence oblige,leurs contrats « work -made-for-hire » avec pour les artistes une garantie de paiements pour les réimpressions, les collections ,les recueils souples ou cartonnés , les rééditions et les ventes numériques.Une petite guéguerre d’égo les a opposés sur la redistribution des droits numériques pour savoir qui le premier en avait pris l’initiative.Il faut dire qu’avec l ’importance des bénéfices qu’ils engrangent avec les films et autres , Marvel et surtout DC ( ce dernier traumatisé par la mauvaise image véhiculée par la médiatisation de la manière dont ils ont longtemps traités Siegel et Shuster les créateurs de Superman) craignent terriblement la contre-publicité, et ses conséquences néfastes ,que pourrait causer un étalage négatif de la façon dont ils traitent leurs artistes. C’est devenu un véritable enjeu de communication,même s’il y aurait encore à redire .

    Chez DC,les auteurs perçoivent quelques dollars ou cents ( ou beaucoup plus on le devine)sur les ventes de figurines, les produits dérivés,les passages en guest star de leurs personnages dans les adaptations live ou animées.Marvel lui ne paie pas de droits sur les fructueuses traductions à l’étranger.Il faut savoir que cet éditeur gagne plus d’argent avec les traductions en espagnol qu’avec la langue anglaise.
    En outre, DC (sous l’impulsion de la présidente. Jenette Kahn et le vice-président exécutif Paul Levitz) a élaboré pour les artistes un contrat dit "protocole d’ accord équitable pour le talent", avec l’octroi d’un pourcentage, faible mais significatif, sur toutes les recettes engrangées avec les nouveaux personnages créés par les scénaristes et les dessinateurs. Marvel,concurrence oblige toujours , a immédiatement emboîté le pas avec quelque chose de similaire, alors que les ventes de très élevées au départ se sont écroulées au fil des ans et les royalties évidemment avec. c’est à peu près la façon dont fonctionne le système encore depuis.

    DC,Sous la houlette de Levitz (devenu président du groupe )et en dehors de toute obligation légale,a mis en place une politique de redistribution des bénéfices qui profite aux dessinateurs et aux scénaristes.Si des éléments ,même infimes,de l’une de leurs histoires sont utilisés dans n’importe quel type d’adaptation:des droits sont payés.Ainsi le scénariste Christopher Priest a été payé pour la scène du film Batman Begins où le jeune Bruce Wayne grimpe sur une montagne de l’Himalaya en tenant une fleur bleue ,qu’il avait écrite dans un livre.Levitz grand seigneur estimait que c’était quelque chose de légitime.Mais c’était le geste de bonne volonté d’un cadre d’une grosse structure très favorable (il avait été scénariste) à la communauté créative.C’était selon ses termes une juste procédure équitable de courtoisie.Mais une fois Levitz parti de DC,la "politique de courtoisie" a été jugée inutile par ses successeurs et annulée.

    Actuellement, DC ne verse des droits que sur les adaptations qui sont une transposition très fidèle d’une histoire . Par exemple, Frank Miller a reçu un chèque pour l’adaptation de son Dark Knight Returns en film d’animation.Mais si la production change juste le titre ,par exemple"Batman : Batgirl Begins" et ajoute quelque chose à l’histoire : l’éditeur ne paye aucun droit !L’idée derrière tout ça est aussi de se délester du fastidieux travail qui consiste à établir qui a fait quoi,et ce qu’il convient de payer à tel artiste.Chez Marvel,Frank Miller et Chris Claremont n’ont pas reçu un centimes pour l’utilisation de leurs personnages et histoires originaux respectivement dans les films Daredevil et X-men 2.La légende des comics Gene Colan le co-créateur de Blade(premier personnage de BD américaine à avoir connu un gros succès cinématographique depuis longtemps et permis la succession de films de super-héros qui empilent les millions de dollars qui ont suivi) ainsi que Dave Cockrum nous ont quitté malades et démunis.Las l’écrivain Clifford Meth et Neal Adams le Zorro des comics -toujours lui-ont sévèrement négocié avec Marvel une rente pour leur assurer une fin de vie décente. http://michaelnetzer.com/mnop/?tag=clifford-meth

    Mais dans tout ça rien n’est fixé,les exemples et les contre-exemples sont légions.Marvel et DC ferraillent toujours pour attirer les meilleurs artistes et les tenir sous contrats d’exclusivité à grands coups de propositions alléchantes compétitivité oblige.Même si tout est relatif.Très récemment encore, DC a annoncé que dorénavant à l’instar de Marvel ils créditeraient les coloristes ,devenus à l’ère numérique incontournables dans l’industrie des comics ,sur toutes les couvertures . En plus d’aligner et répartir les droits d’auteurs et les crédits sur la politique de Marvel, pour garder et faire revenir les meilleurs coloristes, tous partis en face.Chez DC,Les coloristes vont donc enfin recevoir des royalties pour leur participation à un titre et apparaîtront sur la couverture de celui-ci.Et dans la surenchère d’annonce:DC ne va pas s’arrêter en si bon chemin ,puisqu’ils ont pris la décision d’importance de distribuer des royalties égales pour les copies digitales et papier. Ces dernières seront donc considérées comme des copies à part entière et les auteurs seront rémunérés de la même manière pour les deux !

    J’espère avoir un tout petit peu éclairé votre lanterne.

    Répondre à ce message

    • Répondu par Didier Pasamonik (L’Agence BD) le 29 juin 2014 à  20:57 :

      Merci Pascal, d’avoir pris le temps de réécrire ce post que tu n’avais pas sauvegardé.

      Répondre à ce message

    • Répondu par hakkai le 14 juillet 2014 à  20:57 :

      Milles mercis pour ce topo approfondi !

      Répondre à ce message

    • Répondu par hakkai le 14 juillet 2014 à  21:03 :

      Mille mercis pour ce topo approfondi. De ces personnes comme vous, M. Aggabi, se transmettent aux novices les connaissances.
      Article au top !

      Répondre à ce message

  • Décès de Len Wein.
    11 septembre 15:41, par Pascal Aggabi

    Le scénariste Lein Wein,dont il n’est pas exagéré de dire que sans son talent le visage actuel du monde des comics ne serait pas le même,nous a quitté le 10 septembre ,à 69 ans :http://variety.com/2017/biz/news/len-wein-dead-dies-wolverine-x-men-comics-1202553608/

    Wein s’était illustré avec le même bonheur créatif chez les deux tours de contrôle que sont les éditeurs DC et Marvel Comics,sans oublier de plus petits éditeurs ou les séries pour la télévision.

    Co-créateur de Wolverine et Swamp Thing,responsable de la relance créative -et quelle relance- des X-men dont le succès aura permis à l’industrie des comics de sortir d’une énième crise,sans parler du premier film X-men dont le succès autorisera les nombreuses adaptations de la BD US actuelles:Wein était un auteur majeur à la plume féconde.

    Autre corde à son arc plus que déterminante,il était un responsable éditorial de grande qualité .Il a ainsi supervisé la séminale mini-série Watchmen d’Alan Moore et Dave Gibbons ,dont la fin aurait été toute différente s’il s’était occupé du titre jusqu’à la fin,Moore étant coupable à son goût d’avoir trop regardé un épisode d’une série TV qui passait à l’époque sur les écrans.

    Wein a aussi été éditeur en chef de Marvel Comics .

    Partout les hommages de ses pairs pleuvent,c’est dire la dimension du bonhomme, comme bien d’autres créateurs décisifs insuffisamment reconnu.

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