La véritable histoire de "Tintin et le Crabe aux pinces d’or"

14 octobre 2013 4 commentaires
  • En dépit de l'absence de nouvelles aventures, l'actualité de Tintin continue de s'enrichir, jour après jour : après [l'Hors série Le Point-Historia, "Tintin et les forces obscures"->art15303], c'est le quotidien belge Le Soir qui revient sur sa propre histoire et l'un des moments les plus sombres de la vie du talentueux {{Hergé}} : la publication de Tintin sous l'Occupation.

Ce n’est pas la première publication de la société Moulinsart en supplément du quotidien belge Le Soir. On se souvient de Tintin dans l’Histoire. En outre, le passage d’Hergé dans les pages du Soir, chronologiquement placé entre celles du Petit Vingtième, dans l’avant-guerre, et celles du Journal de Tintin à partir de 1946, permit de publier ces sept dernières années trois excellentes rééditions des prépublications en strips de Tintin dans le quotidien bruxellois : Le Secret de la Licorne, Le Trésor de Rackham le Rouge et Les Sept Boules de Cristal, avec pour chacune, une analyse des adaptations et des corrections effectuées pour les albums finaux parus chez Casterman.

La véritable histoire de "Tintin et le Crabe aux pinces d'or"
Portée par les multiples prises de conscience d’Haddock, cette aventure figure parmi les plus psychologiques des aventures de Tintin. Elle démarre par un enlèvement rue du Labrador... et la découverte d’une étrange boîte de crabe rouge !
Photo : © CL Detournay

Leur très grande qualité tient à ses intervenants : Daniel Couvreur, journaliste et chef du service culture au Soir, membre de nombreux jurys de BD et commissaire de multiples expositions ; Philippe Godin, ancien secrétaire général de la Fondation Hergé et auteur des sept volumes d’Hergé, chronologie d’une œuvre ; et Philippe Soumois, collaborateur du Soir depuis 15 ans, auteur d’un Dossier Tintin et tintinologue de référence.

Mais après avoir analysé en détails ces trois albums, il restait à publier la partie la plus délicate : l’entrée d’Hergé au Soir, au moment où commence l’occupation nazie et le contexte particulier de la publication du Crabe aux pinces d’or.

Après trois albums oblongs, c’est un grand format qui recueille cette analyse et ses documents rares voire inédits. Tintin avait en effet été prépublié en planches complètes avant de voir progressivement sa place se réduire jusqu’au strip, à cause de la pénurie de papier qui obligea la plupart des journaux de l’époque de faire fondre leur pagination.

C’est Daniel Couvreur qui signe l’ensemble des textes Du Crabe rouge au Crabe aux pinces d’or, un titre changé par Hergé sur le conseil de Casterman.

Le retour au pays

Philippe Goddin avait précédemment introduit Les Mystères des Sept Boules de Cristal en se focalisant sur les années de guerre de Tintin. Mais le contexte particulier du début du Crabe impose à Daniel Couvreur de revenir plus en détail sur la grande et la petite histoire de cette publication : Mai 1940 et l’invasion de la Belgique ; l’arrêt du Petit Vingtième où Hergé publiait Tintin depuis 1929 ; Hergé et son épouse Germaine jetés sur les routes de France comme un million et demi de Belges ; le retour au pays où il croise plus de 100.000 jeunes belges revenant du CRAB de Toulouse (Centre de Recrutement de l’Armée Belge) - un acronyme qui inspire peut-être le titre de l’album ; l’angoisse de trouver un nouveau support pour accueillir Tintin ; le refus d’Hergé de travailler pour le journal rexiste Le Pays Réel, puis la lettre du Soir lui proposant de devenir rédacteur-en-chef d’un nouveau supplément jeunesse, ce qu’il prendra un peu naïvement pour un coup de pouce du destin.

17 octobre 1940, cette illustration dans le premier Supplément jeunesse du Soir volé annonce les nouvelles aventures de Tintin, qui n’aura d’ailleurs pas d’autre titre avant sa commercialisation en album.
Comme des dizaines de milliers d’autres jeunes Belges, Tintin semble heureux de rentrer au pays en dépit du trou dans sa chaussure. On remarque la borne kilométrique indiquant "Toulouse"...

Daniel Couvreur présente toute cette période avec un luxe de détails et beaucoup de documents. C’est effectivement important de pouvoir situer l’atmosphère de l’époque, les sentiments d’Hergé qui par exemple s’inquiète de publier Popol et Virginie au Pays des Lapinots car il craint la réaction des marchants de canons. Les échanges de courrier avec ses éditeurs et ses amis sont autant d’éléments qui mettent en lumière cette situation précaire, en particulier les mises en garde qu’il reçoit au sujet d’une colaboration avec un « Soir volé » favorable à l’occupant. Afin d’illustrer cette période sombre du début de l’Occupation, Couvreur complète ce dossier de gags de Quick & Flupke, de publicité et de nombreux dessins réalisés par Hergé à cette époque.

Car l’auteur de Tintin ne se cantonne pas à faire vivre l’intense course-poursuite de Tintin contre les trafiquants d’opium, mais réalise également une quantité de dessins pour illustrer le rédactionnel du journal. Mais la pénurie de papier qui sévit en Europe et surtout en Belgique aura finalement raison du Supplément Jeunesse imitant Le Petit Vingtième, et Tintin devra bientôt intégrer le quotidien proprement dit, tout en réduisant progressivement la taille de ses aventures au fur et à mesure que le quotidien perdra ses pages. Une fois de plus, Daniel Couvreur analyse avec méthode cette contrainte qu’Hergé transforme en qualité : si les cases sont réduites au format de timbres-poste, l’aventure n’en devient que plus dynamique car chaque fin de strip doit relancer l’action, et tant pis si Hergé devra refaire à ses frais tous les films des strips pour l’album de Casterman dont les pré-commandes sont déjà importantes.

Les 140 pages de l’ouvrage comprennent un épais dossier signé par Daniel Couvreur, les planches et strips originaux du "Crabe" avec leur réduction de taille, deux gags de Quick & Flupke mais également une douzaine de pages du supplément jeunesse, avec des jeux et des articles illustrés par Hergé.
Le vrai témoignage d’un temps bouleversé !

Le lecteur peut à loisir comparer les planches, demi-planches puis les strips de cette pré-publication dans le Soir volé. Certaines expressions ont été modifiées, des cases ont été ajoutées pour l’album afin de mieux détailler des actions nécessairement raccourcies dans le journal. Comme cela sera le cas par la suite, des cases des albums ont été agrandies, et le lettrage des bulles a souvent été refait.

On est surtout attentifs aux remous de l’Histoire qui entourent la réalisation de cette aventure, face auxquels Hergé demeure presque inébranlable alors que d’autres auraient abandonné le crayon depuis longtemps. Enfin, impossible de ne pas s’arrêter sur la rencontre avec un des personnages qui deviendra parmi les plus célèbres de la bande dessinée : le Capitaine Haddock.

La sortie en avant-première de cette publication lors de la récente Fête de la BD à Bruxelles a permis de remarquer un défaut lors de l’impression : certaines pages étaient manquantes, tandis que d’autres étaient imprimées à plusieurs reprises. Moulinsart a reconnu ses torts et proposé aux acquéreurs de rapporter leur exemplaire afin de l’échanger gratuitement. Alors que cette sortie était prévue avec le Soir pour le 14 septembre, elle a été pour cette raison reportée de quelques semaines. Ce faux pas ne gâche en rien la qualité générale de ce livre, qui permet de profiter au mieux des dessins originaux de l’aventure de Tintin, parfois en très grand format, tout en découvrant de nombreuses illustrations méconnues d’Hergé.

Il reste à publier un cinquième et dernier album prépublié dans Le Soir  : L’Étoile mystérieuse, réalisée entre 1941 et 1942, alors que l’occupant prend les premières ordonnances contre les Juifs de Belgique. Un récit qui sera à l’origine des accusations antisémites portées à son encontre après la guerre. Mais c’est une autre histoire...

(par Charles-Louis Detournay)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

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4 Messages :
  • La véritable histoire de "Tintin et le Crabe aux pinces d’or"
    14 octobre 2013 11:34, par Oncle Francois

    Il m’est facile de me rendre à Liège ou à Bruxelles, mais qu’en est il des tintinophiles français ? Le livre ne semble pas être diffusé en France, où Moulinsart a multiplié les tracasseries il n’y a pas si longtemps. Ni m^me sur les sites amazon et fnac.com que vous recommandez si souvent. Et là, alors que sort un livre important, bourré de documents rares et méconnus, il semble réservé aux libraires belges et aux magasins de journaux situés en Belgique. Assez étonnant, je trouve.... L’Europe, ce n’est pas seulement pour faire payer taxes et impôts qui servent à rémunerer des fonctionnaires à rédiger moult circulaires soporifiques qui ne servent rien. Dans mon esprit, c’etait aussi la libre circulation des livres écrits en français dans l’espace francophone.

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    • Répondu par Charles-Louis Detournay le 14 octobre 2013 à  11:44 :

      La boutique en ligne du Soir ayant fermé, je ne peux que vous conseillez d’aller voir votre libraire favori, je pense que des albums devront également circuler dans le circuit traditionnel.

      Quant à savoir à partir de quelle date ... ?

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      • Répondu le 12 novembre 2013 à  08:32 :

        Bonjour.
        J’ai vu le livre chez "ALBUM" boulevard St Germain à Paris.
        CR

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  • Au sujet de la photo de la boite de conserve encartée dans ce bel article.
    Je suis tintinophile, peut-être même assimilé tintinologue depuis de nombreuses années et de ce fait, je m’étonne de voir se propager sur le net cet étrange étiquette qui est un pur non-sens à l’album "Le crabe aux pinces d’or".
    Les rares fois où on peut apercevoir une boite de crabe, au long de l’aventure, rien d’autre n’est mentionné sur l’étiquette que "CRABE EXTRA" et si Hergé avait fait en sorte que l’on puisse la lire de plus près, je ne pense pas qu’il serait allé mettre un "Product of Morocco" qui arrive comme un cheveu sur la soupe, mais plutôt un "Product of Japan" car si on lit correctement l’histoire, le périple du Karaboudjan à commencé au Japon pour se finir au Maroc (et si on réfléchi un tantinet, ce serait effectivement plus au Japon qu’au Maroc d’exporter du crabe, non ?! )

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