Laurent Sieurac ("Arelate") : "Le lecteur est vraiment transporté à une autre époque"

20 juin 2017 3 commentaires
  • Petit à petit, la série "Arelate" s'installe et s'inscrit dans le paysage de la BD historique réaliste. Mais bien plus que cela, c'est une aventure éditoriale qui se situe à la croisée de l'archéologie, du financement participatif ("crowdfunding") et de la passion de deux hommes : Laurent Sieurac et Alain Genot. Rencontre à l'occasion de la parution du tome 6 "Carmilia".

Quelle est la trame générale de cette série ?

Arelate est le nom antique de la cité d’Arles. On l’a oublié aujourd’hui, mais c’était une cité majeure dans la Gaule romanisée, une des plus importantes au sud de Lugdunum (Lyon), à la croisée de plusieurs grands axes commerciaux.

Mon co-scénariste, Alain Genot, est archéologue de métier à Arles. Nous avons décidé de mettre en lumière cette période de l’histoire de cette ville et, plus généralement de notre région, en deux cycles de trois tomes chacun. Le premier est axé autours de Vitalis, un citoyen qui, pour payer ses dettes, va choisir de devenir gladiateur et donc esclave. Le second met en avant Neiko, un jeune patricien dont la famille appartient à la congrégation des Nautes et qui apprend le travail de batelier sur le Rhône. Cela nous permet d’aborder de nombreux aspects historiques sur lesquels Alain a travaillé comme la navigation fluviale ou encore les décors des domus gallo-romaines. Et bien entendu, nous taillons une croupe à tous les mythes sur la gladiature.

À chaque fois, les albums sont extrêmement bien documentés, avec à l’appui un dossier très pointu.

Oui, le dossier est inséparable de l’album. Alain y présente des découvertes archéologiques réelles et souvent présentées dans le musée (ou qui le seront prochainement) et que j’ai mises en scène dans l’album. Un couteau au manche à tête d’animal par exemple, ou un chaland qui a été extrait de la vase du Rhône, avec tous ses détails. Nous mettons en scène la vie antique, nous ne l’inventons pas.

Pour la gladiature, c’est la même chose. Les recherches récentes montrent que ces hommes étaient des sportifs de haut niveau dont le but était de produire un beau spectacle. Les morts étaient rares. On ne sacrifie pas facilement un homme que l’on a entraîné et nourri pendant des années ! Le personnage de Vitalis nous permet de montrer tous ces aspects méconnus : la hiérarchie des gladiateurs, leur entraînement, leur position sociale. Les femmes sont très présentes aussi, ce qui nous permet d’aborder leur position dans la cité.

Laurent Sieurac ("Arelate") : "Le lecteur est vraiment transporté à une autre époque"
Carmilia

On doit souvent comparer votre série à Murena, de Jean Dufaux et Philippe Delaby non ?

Oui, malheureusement ! Pour moi, Murena c’est de l’héroïque-fantaisie sur tout l’aspect gladiature. Les erreurs historiques sont tellement nombreuses sur cet aspect-là de l’Antiquité ! Ils présentent un type de gladiateur totalement inventé, par exemple, ou des spectacles dans un amphithéâtre en pierre alors qu’il n’y a aucune trace d’une telle structure au moment de leur intrigue (en 64 ap. J-C., lors du grand incendie de Rome), le Colisée étant construit quelques années plus tard. Un combat se fait dans une arène remplie de braises (tome 4). C’est tout bonnement impossible ! En soit, tout ça ne me gêne pas, mais dans ce cas on ne se targue pas de faire de la BD historique ! Et pourtant, le dessin de Delaby est tellement magnifique !

C’est un débat récurrent sur la BD historique. En tous cas, pour vous le choix est clair.

La véracité historique est essentielle, autant que possible. Le lecteur est vraiment transporté à une autre époque. Je commence à bien m’y connaître maintenant, mais tout est validé par Alain, les décors comme les dialogues.

Jeux d’enfant dans les rues d’Arelate

À ce propos, comment se répartit le travail entre vous deux ?

Nous discutons de l’album, des pistes que nous aimerions y voir figurer, des découvertes intéressantes, bref nous échangeons pas mal en amont avant que je n’écrive un premier synopsis qu’Alain va corriger et éventuellement abonder. C’est une sorte de partie de pingpong entre nous et une fois que nous sommes tous les deux satisfaits, je passe à la rédaction du scénario. Là, nous échangeons encore notamment sur les dialogues qu’Alain peut compléter et corriger. Il se charge du dossier documentaire, au besoin en partenariat avec d’autres archéologues, spécialistes de tel ou tel domaine.

Une autre particularité de cette série est sa mise en couleur, en sépia.

La première édition du premier tome (épuisée) était simplement encrée. Pour la suite, j’ai fais des propositions d’ombrage à Alain. L’idée n’était pas d’avoir un album complet en sépia mais finalement, tous ceux à qui nous avons montré les planches ont trouvé cela très réussi. Du coup, tous les tomes ont été réalisés ainsi, en couleur directe, et cela donne une belle identité graphique à notre série. J’y incorpore également de temps en temps d’autres teintes qui vont attirer le regard comme le rouge pour représenter le sang ou les gris-bleutés lors des flash-back.

Ce tome d’Arelate est aussi le troisième à être publié grâce au crowdfunding. Est-ce que c’est la solution à tous les maux des auteurs aujourd’hui ?

Je ne parlerais que pour moi mais il est certain que ça a été une bonne solution. Après deux éditeurs traditionnels (Idées+ pour le tome 1 et Cleopas pour les tomes 2 et 3) et le refus d’autres éditeurs, ou des propositions totalement indécentes, nous devions trouver une autre solution viable pour la série. Le crowdfunding est un pis-aller, une solution pour compenser les faibles avances des éditeurs. Je connais des auteurs à qui on a proposé 2000 € pour un 120 pages ! À force de tirer les prix vers le bas, la production recule. On constate aujourd’hui un recul des nouveautés en franco-belge. Les éditeurs se sont tournés vers le comics et vers les rééditions. Il faut trouver des alternatives au désengagement des éditeurs dans la création.

Est-ce que l’auto-édition vous permet de vivre de la BD ?

Oui, c’est une grande chance. Par contre, c’est du boulot ! Il faut s’occuper de la communication et de la promotion de l’album, avant et après publication, travailler en direct avec les imprimeurs, préparer les envois... J’ai un grand garage donc pour ce point je n’ai pas de soucis.

Concrètement, nous avons eu 300 souscripteurs pour le tome 4, 330 pour le tome 5 et 350 pour le tome 6. C’est peu mais c’est complété par les ventes en librairie (presque 3 000 exemplaires vendus du tome 4 par exemple) et par les ventes de l’intégrale du premier cycle (les tomes 1 à 3 ne se trouvent plus qu’ainsi). En plus, un souscripteur dépense un peu plus en crowdfunding qu’en librairie, pour avoir une dédicace ou pour une version collector de l’album.

Actuellement, le financement participatif nous permet de couvrir les frais de fabrication de l’album (maquette de suivi d’impression et impression) ainsi que les contreparties (ex-libris, posters, magnets, etc.), les colis et les envois postaux et, bien entendu, la commission de 8 % d’Ulule. C’est la ventes des exemplaires supplémentaires (le tirage librairie donc !) qui nous permet de nous rémunérer pour la création de l’album. L’un dans l’autre, même en gagnant moins sur l’année que le mois d’un ex-candidat à la présidentielle qui n’arrivait pas à mettre de l’argent de côté malgré ces 25 000 euros mensuels, c’est suffisant en ce qui me concerne et bien plus qu’une bonne moitié de mes collègues. Après, je n’aurais rien contre un plus grand succès ;)

Quel est votre statut ? Auto-entrepreneur ?
Non, ce n’est pas un statut intéressant. J’ai monté une association, 100Bulles. Ma compagne, Carmen, en est la présidente. C’est cette structure qui met en ligne le crowdfunding et toute les sommes perçues passent par l’association. Pour ma part, j’ai conservé mon statut d’auteur et je continue à cotiser aux AGESSA. J’ai ainsi un contrat d’édition classique avec l’association.

Cette « souscription 2.0 » vous oblige à être très présent sur la toile non ?

À partir du moment où l’on a fait le choix du financement participatif, c’est inévitable et très chronophage. J’anime très modestement le blog de l’association 100Bulles, plus activement le mien, je suis présent sur facebook et je tente de donner des infos sur la séries sur différents site internet.

De plus, entre le lancement du crowdfunding et l’arrivée dans les boites aux lettres, il s’écoule plusieurs mois. Il faut ainsi maintenir le contact avec les souscripteurs, leur montrer l’avancement du travail, répondre aux questions. Bref entretenir sa petite communauté et permettre à celles et ceux qui n’y auraient pas participé, de connaître et d’avoir envie de prendre le train en marche. C’est la base pour avoir un socle de souscripteurs pour le tome suivant. Un ami, Stéphane de Canepa, vient de terminer un crowdfunding également (100 milliards d’immortels). Il donne des nouvelles à ses contributeurs sous la forme de strips de BD. C’est génial je trouve car très ludique et moins rébarbatif qu’une simple note écrite ! Il faudrait que je fasse un truc comme ça.

Dans l’ensemble et malgré la somme de travail très conséquent, l’auto-édition procure beaucoup de satisfactions.

Carmilia termine un cycle. Vous travaillez sur le suivant ?

Pas encore. Alain et moi allons faire une pause sur la série le temps que je fasse travailler d’autres muscles. Nous avons déjà pensé à la trame des trois prochains tomes. Je n’en dirai pas plus si ce n’est que Neiko va partir à l’étranger, mais c’est déjà dit dans cet album ! J’ai surtout envie et besoin de faire autre chose. Au bout de six tomes, je commence à être catalogué "auteur de BD historique", et ça je ne le veux pas ! Il ne faut pas être enfermé dans des cases. Donc je travaille à la réédition des Prophéties Elween, une série d’Héroïc Fantasy que j’ai publiées chez Clair de Lune entre 2000 et 2002. Un travail de jeunesse ! Mais le dernier tome n’est jamais paru et la série n’est toujours pas terminée.

J’ai récupéré les droits des trois premiers tomes et actuellement je redessine complètement le premier. Les deux suivants resteront tels qu’ils étaient lors de leur publication et le tout sera publié, avec le 4e tome inédit, sous la forme d’une intégrale. Je lancerai un crowdfunding sur Ulule en toute fin d’année pour une livraison dans les boites aux lettres en mai 2018.

Pour 100Bulles, il est également nécessaire que nous étendions notre offre à autre chose qu’une série historique. C’est quelque part une nécessité et ça ne peut être qu’une bonne chose pour notre structure. Mais d’ici là, j’aurais bouclé le scénario du prochain tome d’Arelate dont on peut espérer la sortie en mai/juin 2019.

Comment de nouveaux lecteurs peuvent-il découvrir la série ?

Les albums sont distribués en librairie. Il est aussi possible de les commander sur le site de 100Bulles.

Il faut signaler qu’une quarantaine de planches originales de la série sont présentées dans une très belle exposition au musée gallo-romain de Saint Romain-en-Gal (dans le Rhône), jusqu’au 24 septembre et qu’une demi-douzaine d’autres seront exposées, dès le 1er juillet à Gisacum, au vieil Evreux (dans l’Eure). Allez-y !

Laurent Sieurac (g.) et Alain Genot (d.) dans l’exposition du musée de Saint Romain-en-Gal
(c) Laurent Sieurac

(par Jérôme BLACHON)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

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En médaillon : Laurent Sieurac
Copyright Laurent Sieurac

Site de l’association 100Bulles

Informations sur l’exposition "BD et gladiateurs" du musée de Saint Romain-en-Gal
Le musée est ouvert du mardi au dimanche de 10h à 18h.

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